Politique

Mali : sans IBK, le RPM renaîtra-t-il de ses cendres ?

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Partisans d’Ibrahim Boubacar Keïta, à Bamako, le 10 août 2018, durant l’entre-deux-tours de la présidentielle.

Partisans d’Ibrahim Boubacar Keïta, à Bamako, le 10 août 2018, durant l’entre-deux-tours de la présidentielle. © Legnan Koula/EPA/MAXPPP

Un an tout juste après la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta, le parti n’est plus que l’ombre de lui-même. Pourtant, quelques prétendants à la présidentielle pointent le bout de leur nez…

Face à un échec politique, rien de tel que de faire un bilan, afin de mieux repartir à la conquête du pouvoir. En plein exercice d’autocritique, Sambi Touré, ancien conseiller d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), ne manifeste guère d’indulgence à l’égard du Rassemblement pour le Mali (RPM). « La chute d’IBK a conduit à celle du RPM », juge-t-il.

En rupture de ban avec « le RPM post-IBK », Sambi Touré a attendu le vingtième anniversaire du parti, le 30 juin, pour acter son divorce avec cette formation et quitter ses fonctions à la section de Nioro du Sahel, son fief. 

Dans la lettre de démission qu’il a remise à Bocary Treta, le président du mouvement, il a dénoncé une « gestion clanique et clientéliste » instaurée, par un certain nombre de cadres, parmi lesquels Treta.  

« Depuis le départ d’IBK, la ligne n’est pas claire. Les règles ne sont pas respectées et le président prend des décisions en solo, au détriment du bureau politique national », affirme-t-il à Jeune Afrique 

Démissions en cascade

Certes, adhésions et démissions sont monnaie courante dans la vie d’une formation politique. Mais force est de constater que Sambi Touré n’est pas un cas isolé au RPM. Depuis la chute du leader-fondateur, les départs s’y font en cascade. En avril dernier, pas moins de cinq cadres ont abandonné leur poste dans la région-clé de Gao, où un fort ancrage local est nécessaire pour prétendre remporter un scrutin.  

Je n’ai pas encore rendu ma carte, mais cela ne saurait tarder », confie un ex-ministre.

Si plusieurs ténors du mouvement se sont clairement mis en retrait depuis la défaite du 18 août 2020 et se désintéressent désormais de la vie du RPM, certains n’ont pas encore eu le courage de claquer la porte. « Après le coup d’État j’ai pris mes distances avec le parti à cause de son attitude durant la crise, confie un ancien ministre qui souhaite garder l’anonymat. Je n’ai pas encore rendu ma carte, mais cela ne saurait tarder. » 

Comment le RPM, qui a régné en maître sur le Mali pendant sept ans, en est-il arrivé là ? Pour mieux comprendre ses divisions internes, il faut remonter au 18 août 2020. Un jour, désormais gravé dans l’histoire du Mali, qui a vu le président IBK retranché dans sa villa de Sébénikoro, arrêté par la junte, puis détenu au camp militaire de Kati. 

Que reproche-t-on à IBK ? 

« Les déboires du RPM s’expliquent par le fait qu’au lendemain du coup d’État un certain nombre de ses cadres n’ont pas compris les déclarations du président du parti, sur la chaîne de télévision nationale. Il déclarait que le RPM était prêt à accompagner la transition militaire, sans insister sur la libération d’IBK et des personnalités toujours détenues, dont le Premier ministre. Ce n’est pas une attitude à adopter en période de crise », regrette un cacique qui a un temps servi dans le gouvernement d’Ibrahim Boubacar Keïta.  

Une fois élu, IBK a considéré qu’il ne devait sa victoire qu’à son parcours et à son charisme. »

Le coup d’État n’a fait que révéler les dissensions profondes qui existaient déjà au sein de la formation. Nombreux sont ceux qui, avant même le 18 août 2020, reprochaient à IBK de n’accorder que peu d’importance à sa base, à qui il devait pourtant son élection.

« Quand il a accédé à la présidence, IBK a considéré qu’il ne devait sa victoire qu’à son parcours et à son charisme. Il jugeait donc qu’il ne devait rien à son parti », note l’anthropologue Sidy Lamine Bagayoko.

Plusieurs de ses proches regrettent qu’une fois élu IBK n’ait pas su consolider le RPM comme le font beaucoup de chefs de partis, qu’il ait principalement donné les clés de la primature à des politiques qui n’appartenaient pas à sa formation, alors que celle-ci était majoritaire à l’Assemblée nationale. 

Lors de son élection, en 2013, IBK avait, à la surprise générale, choisi pour Premier ministre Oumar Tatam Ly, un économiste qui ne s’était jamais engagé en politique. Ce choix avait créé la stupeur au sein d’un RPM éreinté par de longs mois de campagne et qui n’espérait qu’une chose : avoir la reconnaissance de son champion.

Il a travaillé avec des personnes déloyales. Au moment où ça a chauffé, elles ont déserté. »

Les nominations  de Moussa Mara, de Modibo Keïta ou encore de Soumeylou Boubèye Maïga n’ont fait qu’alimenter la rancœur de ces caciques envers leur leader. « IBK ne s’est jamais occupé du parti. Il ne réunissait que très rarement ses cadres. Cela les a déstabilisés, puisque la plupart des membres du RPM sont issus de l’Adema, un parti qui incluait pleinement ses membres dans la sphère politique », ajoute un proche de l’ancien président. 

C’est également la raison pour laquelle sa formation n’a pas fait bloc autour de lui et qu’il s’est senti bien seul lorsque les mouvements de contestation populaire ont commencé. 

« Le problème d’IBK est qu’il a travaillé avec des personnes déloyales, qu’il ne connaissait pas. Il les a pris à ses côtés parce qu’elles avaient été recommandées par des proches. Au moment où ça a chauffé, ces gens-là n’étaient plus là », dénonce notre source.

Clan familial omniprésent 

Et puis, dans la gestion du pouvoir, la famille biologique a souvent pris le pas sur la famille politique. Si, au début, IBK ne voyait pas d’un bon œil l’entrée en politique de son fils, Karim, celui-ci n’en est pas moins parvenu à occuper une place centrale dans le système, au point que certains observateurs se demandaient parfois lequel des deux Keïta dirigeait le pays. 

« Dans le système IBK, il y avait les gens de Sébénikoro, où résidait tout le clan familial, dont ses fils ; le clan de Quinzambougou, où vivait la belle-famille du président, et la DGSE de Moussa Diawara. Pour l’opinion malienne, sous IBK, le pouvoir se faisait au sein de ces trois sphères », raconte un ancien ministre.

À nous de montrer que nous avons les reins assez solides pour continuer la lutte. »

Aujourd’hui, le parti est prêt à vivre sa vie sans son fondateur. « Il a joué sa partition. À nous de prouver que nous avons les reins suffisamment solides pour continuer la lutte », lance Boubacar Touré, premier adjoint au secrétaire politique du bureau national du RPM. C’est donc sans IBK, retiré de la vie publique, que le RPM compte se reconstruire.  

Profil adéquat

Bien que discret, voire effacé ces derniers temps, le mouvement compte prendre toute sa part dans les scrutins à venir et désigner un candidat à l’élection présidentielle. « Nous sommes un parti souverain, qui peut valablement présenter un candidat issu de ses propres rangs. Nous avons des cadres qui sont à la hauteur et ont le profil adéquat », assure Baber Gano, le secrétaire général du RPM.  

Moussa Timbiné, Mamadou Diarrassouba, Bocary Treta semblent sur les rangs.

Si nul n’a encore annoncé sa candidature, un bras de fer se profile entre différentes personnalités. Selon nos informations, Moussa Timbiné, patron des jeunesses du RPM et éphémère président de l’Assemblée (il avait accédé à ce poste grâce au soutien d’IBK), est de ceux qui veulent succéder à l’ancien chef de l’État. Décrit comme audacieux et loyal, il a, le 14 juillet, lancé le Mouvement d’action patriotique An Ka Ben (Map-An Ka Ben) pour « unir les Maliens ».  

Mamadou Diarrassouba, qui garde un goût amer de la journée du 11 mai 2020 où il a vu le perchoir lui échapper à la dernière minute, se verrait bien rejouer le match contre Timbiné.  

Bocary Tréta, le président du parti, pourrait, lui, jouer les prolongations. Contesté par Timbiné et certains cadres qui se revendiquent toujours d’IBK, il a en effet réussi ces derniers mois à rassembler autour de lui un noyau dur composé d’anciens ministres. « Si le président du RPM est candidat, il risque d’avoir une scission entre la mouvance de Timbiné et la sienne », prévient un cadre du mouvement. 

Un parti resté aussi longtemps au pouvoir ne peut disparaître. »

Les prétendants seront départagés par 58 secrétaires généraux, chargés d’élire à la majorité absolue le candidat à la magistrature suprême.

Face aux défis économiques – en tant que première formation politique, le RPM percevait chaque année plus de 1 milliard de francs CFA – et en quête d’un nouveau leadership, le parti n’est pas à l’abri d’une crise institutionnelle.

« Il y a de grandes chances qu’il éclate, car il n’y a plus de leader incontesté et plus de profil qui mettrait tout le monde d’accord et derrière lequel tous se rangeraient », souligne un cadre. 

Mahamadou Camara, l’ancien directeur de cabinet d’Ibrahim Boubacar Keïta, se montre plus nuancé : « Certes, le parti traverse une crise. Je ne crois pas pour autant que la fin d’IBK signifie la fin du RPM. Un parti qui est resté aussi longtemps au pouvoir ne peut disparaître. Il risque de perdre du terrain aux prochaines élections, mais il se trouvera quand même des personnalités désireuses de le récupérer. » 

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