Politique

Afghanistan : sacre taliban, impuissance occidentale

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Mis à jour le 17 août 2021 à 17:39
Thierry Amougou

Par Thierry Amougou

Economiste, Professeur à l'Université catholique de Louvain. Dernier ouvrage publié : Qu’est-ce que la raison développementaliste ? Academia, 2020

Des centaines d’Afghans prennent d’assaut un avion de l’US Air Force pour tenter de fuir leur pays, à l’aéroport Hamid-Karzaï de Kaboul, le 16 août 2021 (capture d’écran d’une vidéo de la BBC).

La victoire-éclair des disciples du mollah Omar laisse pantois. Quel est le secret de leur réussite, face à des armées suréquipées ?

Dans un Occident moderne, où la puissance se mesure au nombre de points de PIB, de multinationales, de têtes nucléaires, de porte-avions, d’armes sophistiquées et de capacités technologiques d’observation et de frappes à distance, l’aptitude des talibans à plier sans rompre en déroute plus d’un.

Pourquoi cette entrée triomphale dans Kaboul, après vingt ans de guerre et de présence de l’armée américaine ? Pourquoi l’armée soviétique n’a-t-elle pu vaincre les moudjahidine en neuf ans d’une guerre dévastatrice  (27 décembre 1979-15 février 1989) ? Pourquoi l’Afghanistan, même par la force et sous un déluge de bombes, n’a pu voir éclore une démocratie ?

Homo economicus versus homo religiosus

Rappelons tout d’abord que les pratiques guerrières non-conventionnelles sont devenues une véritable force dans les guerres asymétriques que mènent les Occidentaux hors de chez eux. Le politologue Bertrand Badie parle ainsi « d’impuissance de la puissance » dans de nombreuses zones de conflit, où les moyens classiques par lesquels les grandes puissances imposaient leur hégémonie se révèlent inadaptés, inutiles, voire des handicaps.

Pour les moudjahidine, la guerre est une grâce, une chance d’accéder à la sainteté. »

Il ne suffit pas d’être les plus avancés en matière de technologie militaire. L’issue, à très long terme, des guerres de civilisation asymétriques, semblables à celles que les Russes et les Américains ont menées en Afghanistan, dépend largement du type d’hommes qui s’affrontent sur le terrain.

Certes, les Occidentaux dominent, sur le plan technologique. Mais leurs armées sont constituées d’homo economicus, qui affrontent des homo religiosus, appelés moudjahidine. Pour les soldats d’un Occident où le le fait religieux est devenu évanescent, la mort est considérée comme une rupture des fonctions biologiques. En revanche, pour les « guerriers saints » – autre nom des moudjahidine –, le trépas est un événement spirituel, qui offre un salut divin au jihadiste mort au cours du jihad, par le mécanisme du martyre.

Question budgétaire

Pour les talibans, une guerre durable est une grâce, puisqu’elle est se traduit par la perpétuation d’épreuves qui sont autant d’occasions d’accéder à la sainteté. Pour les Occidentaux, elle est une question budgétaire, un risque de pertes en vies humaines et d’enlisement, susceptibles de peser sur une campagne électorale.

Il en résulte que les « guerriers saints » ne peuvent que gagner, la guerre devenant le lieu où il se réalisent comme saints. Comment donc espérer une victoire occidentale contre des talibans qui, en négligeant leur propre vie, deviennent maîtres de celle d’Occidentaux qui, eux, ne songent qu’à sauver la leur ?

L’islam transforme Allah en produit dopant les esprits, l’endurance au combat. »

À cette conception sacrificielle et rédemptrice du jihadisme s’ajoute le sacré comme valeur suprême. Or, qui dit « valeur suprême » dit, comme l’affirme l’économiste Albert Hirschman, valeur non négociable, contrairement aux intérêts du monde capitaliste. À tort ou à raison, l’ethos musulman est une valeur en laquelle croient ceux qui se battent pour le préserver, le répandre à travers le monde et vivre suivant ses normes.

Bombes à fragmentation démocratique

Là se trouve un autre viatique très difficile à vaincre, car ce que Karl Marx appelait « l’opium du peuple » agit de façon particulière dans une religion comme l’islam, qui régente tous les aspects de la vie. Sans séparation entre le temporel et le spirituel, l’islam transforme Allah en un produit dopant les esprits, la détermination, le courage, l’endurance au combat et le jusqu’au-boutisme, dont la mire finale est le visage de la volonté de Dieu, qu’il dessine.

D’où une sorte d’augustinisme politique, qui fait de la guerre sainte la fondation d’une cité de Dieu confondue avec la cité des hommes. Les bombes occidentales, qui se targuent d’être « à fragmentation démocratique », n’ont aucune chance d’y installer la démocratie, non seulement parce que la démocratie a besoin d’un ethos précis qui ne s’y trouve pas, mais aussi parce qu’elle est fondamentalement contre la cité de Dieu faisant de ses lois celles des hommes.

Le perdant radical attend son heure. Il ne laisse rien paraître. C’est pour cela qu’on le craint. »

Blessure narcissique

Le dernier élément fondateur de l’impuissance occidentale est ce que l’écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger a désigné comme le « perdant radical » : « Le raté peut se résigner à son sort, la victime peut demander compensation, le vaincu peut toujours se préparer au prochain round. Le perdant radical, en revanche, prend un chemin distinct. Il devient invisible, cultive ses obsessions, accumule ses énergies et attend son heure. Le perdant radical est difficile à repérer. Il se tait et il attend. Il ne laisse rien paraître. C’est pour cela qu’on le craint. »

Cet être prépare patiemment sa vengeance car il traîne une blessure narcissique, très souvent un sentiment d’humiliation ou de régression envers des actes qu’il considère comme une destruction de sa civilisation et de ses valeurs. Lorsque ladite civilisation est aussi sa religion, alors le perdant radical bénéficie d’un corps utopique dopé à l’opium du peuple. Il est très difficile, voire impossible, de le vaincre car il est prêt à donner sa vie en échange de son combat, disposition qui en fait une arme imparable… et reproductible à partir de chaque victoire occidentale.