Politique

Golfe : pourquoi les drones iraniens sont si difficiles à contrer

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Mis à jour le 18 août 2021 à 17:25

La frappe contre le pétrolier israélien MT Mercer Street qui a fait deux morts le 29 juillet dernier

Moins sophistiqués que les engins israéliens, les drones iraniens n’en sont pas moins facilement transportables et opérationnels. Une menace grandissante pour les Américains et leurs alliés dans le Golfe.

Alors que le nouveau président iranien ultra-conservateur, Ebrahim Raïssi a affirmé, peu après son élection en juin, qu’il ne rencontra pas le président américain Joe Biden et que les négociations sur l’accord nucléaire patinent, les attaques de drones contre des positions américaines en Irak – pas moins de quarante attaques depuis le début de l’année – et en Syrie se font de plus en plus fréquentes.

Si la République islamique nie être responsable, comme au lendemain de la frappe contre le pétrolier israélien MT Mercer Street qui a fait deux morts le 29 juillet dernier dans le détroit d’Oman, elle est systématiquement mise en cause dans ces attaques. Il faut dire qu’elle n’hésite pas à dévoiler régulièrement de nouveaux drones, toujours plus performants.

Engins kamikazes

Présenté en mai, le Gaza pourrait avoir, selon les autorités iraniennes, une portée de 2 000 km et transporter treize bombes. « L’Iran a une bonne capacité industrielle pour construire des drones durables et peu coûteux. Ils peuvent être aisément transportés dans tout le Moyen-Orient et sont facilement opérationnels », explique Nicholas Heras, analyste au Newlines Institute for Strategy and Policy.

Ce n’est pas tant la sophistication des drones iraniens qui inquiète, mais leur large diffusion

Dès la révolution de 1979 et la guerre contre l’Irak, l’Iran a investi dans le développement de ces robots volants. Le premier Qods Mohajer a ainsi été construit dans les années 1980, suivi par l’HESA Ababil original en 1986. Aujourd’hui, l’Iran possède de nombreux types de drones militaire mais selon Nicholas Heras, les États-Unis et leurs alliés sont particulièrement visés par les copies des Ababil. « Ces drones peuvent être télécommandés ou guidés par des coordonnées GPS pré-saisies et envoyés sur des cibles, explosant de manière kamikaze », explique l’analyste.

Dans son ouvrage The Drone Wars: Pioneers, Killing Machines, Artificial Intelligence and the Battle for the Future, Seth Frantzman affirme que l’Iran a pu s’inspirer des drones israéliens « après que deux Pioneers ont été abattus en 1991 pendant la guerre en Irak ». Plus récemment, en 2015, ajoute l’analyste israélien dans le média spécialisé Breaking Defense, « l’Iran a eu accès à l’épave du Predator perdu en Syrie, ainsi qu’à un ScanEagle et un Reaper, abattus au Yemen ». Des appareils conçus par l’industrie américaine.

Téhéran renforce ainsi ses capacité de défense contre toute attaque étrangère. « Cela fait partie de la posture de dissuasion aux frontières », précise James Rogers, expert du Centre d’études sur la guerre de l’université de Southern Denmark. Et les Iraniens cherchent à augmenter les capacité de surveillance, de communication et de ciblage de leurs armes aériennes.

Menace constante

Mais ce n’est pas tant la sophistication de ces engins qui inquiète. Plutôt leur large diffusion dans la région, ainsi que leur capacité à menacer les alliés des Américains du Liban au Yémen en passant par l’Irak, modifiant le rapport de force au Moyen-Orient. L’Iran et l’État hébreu se défient déjà en mer Méditerranée et en mer Rouge depuis plusieurs années, dans ce qu’on appelle « la guerre de l’ombre maritime ».

« Les États-Unis ne peuvent pas complètement contrer la guerre des drones iranienne, estime Nicholas Heras. Ce sera une menace avec laquelle Washington et ses partenaires devront apprendre à vivre. L’élection d’Ebrahim Raïssi ne changera probablement pas la situation (…) Le corps des Gardiens de la Révolution contrôle cette technologie et son transfert aux partenaires et aux proxies de l’Iran ».

 Grâce aux drones, Téhéran augmente facilement les capacités militaires de ses partenaires

« Bien sûr, les États-Unis disposent toujours de drones de haute technologie (…) qui sont offensivement supérieurs à tout ce qui se trouve dans la région. Cependant, la plus grande menace vient d’un système plus petit ou de plus basse technologie qui peut infiltrer les bases de défense. Il est actuellement très difficile de contrer cette menace ou même d’y faire face de manière adéquate. Cela a été reconnu par un certain nombre de militaires et généraux américains », ajoute James Rogers.

Copies et proxys

Ce qui rend la situation plus complexe et dangereuse encore est le fait que l’Iran permette à des acteurs non-étatiques, tel que les milices chiites en Irak et les Houthis au Yémen, d’accéder à ces drones. « Il semble que c’était le projet phare du général Qassem Soleimani (commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la Révolution, tué justement par un drone américain en Irak en janvier 2020) : s’assurer que ce système de drones puisse être transmis à des acteurs régionaux non-étatiques tels que les Houthis », explique James Rogers.

Les milices chiites en Irak et le Hamas en Palestine ont également utilisé des drones qui présentaient des similarités avec ceux de fabrication iranienne. Soutenus par la République islamique, les rebelles yéménites auraient aussi été à l’origine de plusieurs attaques sur le territoire saoudien, et notamment contre les installations pétrolières de la société Aramco, mettant en évidence les failles de la défense anti-aérienne de Riyad.

« Les Houthis ont développé une version plus longue portée du drone Ababil, le Samad-3, qui peut également transporter des explosifs plus lourds et dispose d’un guidage plus sophistiqué. Les drones Samad-3 sont eux-mêmes copiés par les proxies iraniens dans d’autres endroits, comme en Irak. Les drones sont un moyen peu coûteux et facile pour Téhéran d’augmenter les capacités militaires de ses partenaires et proxies », précise Nicholas Heras.

« Le problème lorsqu’il y a des drones au design quasi identiques, dans des États et chez les acteurs non-étatiques, c’est qu’on ne peut plus savoir qui est réellement à l’origine des frappes. La propagation des drones donne à l’auteur de la frappe l’utile possibilité de nier », explique l’expert.

Avec l’impression 3D, l’Iran n’aura plus besoin d’importer de pièces chinoises

« Monstre Frankenstein »

Chercheuse pour le think thank américain Atlantic Council, Kirsten Fontenrose regrette que les sanctions contre l’Iran n’aient pas permis de limiter le développement de cette technologie. « Téhéran peut, par exemple, vendre du pétrole à la Chine en échange de pièces de drones. Une autre option consiste à vendre des hydrocarbures contre des yuans en utilisant un mécanisme proposé par la Bank of Kunlun, puis à acheter des pièces avec ces yuans » écrit-elle sur le site Defense One. Selon elle, grâce à l’impression 3D, l’Iran pourrait même se passer de ces importations chinoises.

Selon les experts, l’idéal serait de pouvoir contrôler d’avantage l’exportation de cette technologie et empêcher ainsi la propagation vers des acteurs non-étatiques. Le problème, souligne James Rogers, c’est que chez ces derniers, les drones sont souvent un assemblage de pièces, « une sorte de monstre Frankenstein, avec des moteurs commerciaux qui viennent d’Europe, des câblages qui viennent de Chine, des volets qui viennent de drones commerciaux… ».