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Meiway creuse son sillon

Le créateur du zoblazo, combinaison de sonorités du Sud ivoirien, sort son huitième album. Si cet éternel adolescent reste un des rois de la scène africaine, il se bat aussi pour l’unité de son pays.

Par - Propos recueillis par Alex Siewe
Mis à jour le 10 août 2004 à 01:00

Trois fois couronné aux Koras, les trophées de la musique africaine, en 1998, Meiway est depuis plus d’une décennie l’un des rois de la scène africaine. Que vaudrait une soirée sur une piste de Bamako, Lomé ou Ouaga sans quelques airs de l’artiste ivoirien ? Impossible de réussir une soirée à Douala sans « Miss lolo », le tube de l’année 2002 en Afrique francophone. La patte de Meiway, c’est d’abord un style, un rythme, le zoblazo, qu’il a créé et dont il est le porte-drapeau absolu. Belle combinaison de différentes sonorités du Sud ivoirien, le zoblazo a pour base rythmique des percussions puissantes habillées de cuivres. Il se danse en agitant un mouchoir blanc en signe de pureté et de joie.
En 2000, le « Génie de Bassam » a célébré ses dix ans de carrière avec le magnifique album Extraterrestre, entouré entre autres de Manu Dibango, Jacob Desvarieux de Kassav et le Zo Gang International, son groupe depuis le début de sa carrière. Dès 1989 avec 100 % zoblazo, l’Ivoirien connaît un succès immédiat. Au fil des ans, il monte en puissance et c’est sans surprise que son dernier album Golgotha, le huitième, promet du 800 % zoblazo, preuve que le filon reste porteur. Né en 1962 à Grand-Bassam, à l’est d’Abidjan, Frédéric Ehui, devenu Meiway sur la scène, commence à chanter à l’église vers l’âge de 9 ans. Il débarque en France en 1985 et finance son premier album en travaillant comme pompiste dans une station-service.
Golgotha n’est pas forcément le plus ambitieux de ses albums, mais Meiway en parle avec enthousiasme. Quel que soit le sujet, il répond aux questions avec la méticulosité d’un étudiant devant un jury. Très à cheval sur son image, il coupe ses cheveux et sa moustache avec un soin extrême. Le temps a passé, mais Meiway garde cette allure d’adolescent qui émeut la gent féminine, et il faut un « plan serré » pour noter qu’autour des yeux les années ont creusé leurs premiers sillons. Sans atténuer l’éclat du regard de ce professionnel de la scène.

Jeune Afrique/l’intelligent : Quel est l’état d’esprit des gens que vous rencontrez dans les rues d’Abidjan aujourd’hui ?
Meiway : Tout le monde ne rêve que de paix. En réalité, l’Ivoirien a compris que son pays est comme un trésor qu’il faut entretenir et protéger. Nous ne pouvons pas laisser quelques irresponsables le mettre à feu et à sang.
J.A.I. : Comment dans ce contexte continue-t-on à faire son métier ?
M. : C’est vrai que les concerts sont rares, car les sponsors n’aiment pas investir dans l’instabilité. Il est devenu très difficile pour nous de travailler. C’est notre passion qui nous maintient en activité, et ceux qui ont du métier, les professionnels, trouvent
toujours le moyen de s’en sortir. Ceux qui ont compris qu’un artiste appartient à tout un peuple et ne doit pas se mêler des combats partisans arrivent à s’adresser à tout le monde. Pour ma part, j’essaie de sensibiliser les gens, je les invite à faire usage de
la raison afin de sauver notre beau pays.
J.A.I. : Les Ivoiriens écoutent-ils encore ce langage ? Est-il encore possible de ne pas
être partisan en Côte d’Ivoire ?
M. : C’est vrai qu’en réalité je suis pessimiste, car nombre de ceux à qui s’adressent ces messages agissent d’abord en fonction de leurs intérêts personnels. Les hommes politiques ne nous écoutent pas. Heureusement que le peuple, dans sa majorité, nous
accorde son attention. C’est grâce à lui que la Côte d’Ivoire conserve encore un minimum de stabilité. Mais si un artiste est partisan aujourd’hui, c’est qu’il n’a rien compris à ce métier. On peut être citoyen en portant un regard critique sur la marche de la cité,
on peut dénoncer des comportements, donner son point de vue sans défendre un parti politique ou une faction. Nous faisons un métier qui a l’avantage de toucher tout le monde. Quand on chante, c’est pour le Nord, le Sud, l’Est, l’Ouest. Nous n’avons qu’un seul parti, la Côte d’Ivoire.
J.A.I. : Comment le marché musical ivoirien, qui était le plus viable de l’Afrique de l’Ouest, vit-il la crise actuelle ?
M. : C’est une semi-catastrophe. Dans le Nord, on ne vend plus de cassette légale et on n’y perçoit plus de droits d’auteur. Le marché du Sud, lui, se maintient tant bien que mal. Le manque à gagner est important pour nous et ce sont les pirates qui en tirent bénéfice. Avant la crise, on pouvait vendre une centaine de milliers de cassettes à travers le pays. On en est bien éloigné aujourd’hui. La situation est d’autant plus dramatique que le marché africain en général s’effondre.
J.A.I. : Avez-vous déjà engagé des actions auprès de chefs d’État ou d’instances comme l’Union africaine ?
M. : Les dirigeants sont mandatés par le peuple, et il est de leur devoir de protéger les créateurs qui sont des émanations du peuple. Ça fait longtemps qu’ils ne font rien. Aujourd’hui, nous n’avons plus guère le choix. Nous sommes obligés d’envisager une action collective pour taper du poing sur la table. Des ateliers et des séminaires se tiennent déjà. Avec le Codesria [Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales
en Afrique] de Dakar, on réfléchit à des solutions. Au moment où nos richesses naturelles perdent de leur valeur, il est temps que nos dirigeants pensent à d’autres ressources. Le chef d’État qui aura compris les opportunités qu’offrent les industries culturelles et artistiques prendra une bonne longueur d’avance.
J.A.I. : Dans quelles conditions avez-vous réalisé l’album Golgotha ?
M. : Par la force des choses, je suis redevenu producteur en prenant en charge mes albums comme au début de ma carrière. Il y a de moins en moins de producteurs sur notre marché.
Quand JPS ferme, quand Next n’arrive plus à me payer des royalties depuis trois ans ni d’ailleurs à des groupes qui vendent bien comme Magic System, c’est qu’il y a un problème. Pour être au moins distribué convenablement dans les grands magasins (Fnac ou
Virgin), j’ai accepté la main tendue de maisons comme Lusafrica en France ou Showbiz en Côte d’Ivoire, car ce sont les seuls labels crédibles qui nous restent.
J.A.I. : La recette du zoblazo semble fonctionner toujours aussi bien.
M. : Le public du zoblazo n’arrête pas de grandir tout comme le rythme luimême. Le zoblazo a évolué et cela se traduit dans cet album par un clin d’il aux courants émergents. Je saisis tout ce qui peut être motif de fierté nationale, que ce soit l’uvre
d’un Bété, d’un Dioula, qu’importe ! C’est le sens par exemple de mon emprunt au coupé-décalé. C’est une marque de solidarité et de soutien à une démarche qui reste peu professionnelle et qui a besoin de rigueur. Toujours dans le sens de l’ouverture et de l’unité, j’ai invité Koffi Olomidé, Lokua Kanza ou le Ghanéen Kojo Antwi avec, au final, 70 % de sons ivoiriens et 30 % empruntés aux autres rythmes d’Afrique.
J.A.I. : Pourquoi « Golgotha » ?
M. : Pour faire un peu de philosophie, je dirai que nos ennuis terrestres ont commencé le jour où l’on a crucifié le fils de Dieu sur la colline de Golgotha. Pour améliorer notre sort, nous devons demander pardon à Dieu. Notre salut passe par le retour à la spiritualité. J’en fais l’expérience au quotidien en tant que chrétien.
J.A.I. : Si on vous demandait trois mesures capitales pour améliorer le marché du disque africain ?
M. : D’abord, l’industrialisation de la filière : création de structures pour encadrer les talents en Afrique afin qu’ils ne rêvent plus tous de Sony, Virgin ou BMG alors que ces majors n’ont pas d’intérêts à les protéger. Donc prise en charge avec l’implication
de l’État pour au moins combattre les pirates. Pour lutter contre la piraterie, il faut aussi sensibiliser les populations au respect des créations et leur faire comprendre le rôle économique des artistes. Enfin, nos musiciens doivent prendre le temps de se former. L’amélioration de la qualité de nos productions passe par la professionnalisation des acteurs de toute la filière, en amont comme en aval, de la conception à la production jusqu’à la distribution.