Politique

RDC : Moïse Katumbi va-t-il lâcher Félix Tshisekedi ?

Pilier de l’Union sacrée, l’ancien gouverneur du Katanga est en difficulté depuis plusieurs semaines au sein de la majorité. Allié du chef de l’État depuis la fin 2020, sera-t-il l’adversaire du président en 2023 ?

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Mis à jour le 30 août 2021 à 10:57

Moïse Katumbi, à Kinshasa, le 6 novembre 2020, lors de son retour après cinq ans d’exil. © ARSENE MPIANA/AFP

Dimanche de Pâques à Lubumbashi. Le capitale du cuivre se réveille sous un soleil de plomb. Les rues sont calmes et la circulation n’engorge pas encore les étroites artères qui longent le Golf, mais dans les allées impeccablement bétonnées de ce quartier résidentiel où une belle bâtisse en chasse une autre, le bal des SUV a déjà débuté.

Les luxueux 4×4 convergent vers le domicile de Moïse Katumbi. Derrière les vitres teintées, des amis et des proches collaborateurs de l’ancien gouverneur du Katanga, ainsi que des notables de la province. Tous sont venus entourer celui sur qui la lumière est brusquement revenue quelques mois plus tôt, à la faveur de son ralliement au président Félix Tshisekedi. Six ans après son départ du camp Kabila et deux ans après son retour d’exil, Moïse Katumbi est de nouveau au cœur de la majorité.

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Chaleureuses accolades, petits mots glissés à l’oreille, le patron du parti Ensemble pour la République, vêtu pour l’occasion d’une chemise à l’effigie de la Vierge Marie, accueille ses convives. Avant de prendre la route pour sa ferme située en périphérie lushoise, où se tiendra la messe pascale, les invités prennent le temps de bavarder. On commente les dernières nouvelles du microcosme katangais, on évoque aussi la défaite, survenue l’avant-veille, du Tout-puissant Mazembe, battu 2 à 0 par les Algériens de Belouizdad. Sans le dire, chacun redoute que les déboires sportifs de l’équipe de Katumbi présagent d’autres désillusions.

À 2­000 kilomètres de là, à Kinshasa, les négociations pour la formation du nouveau gouvernement s’éternisent et les spéculations vont bon train. Compte tenu de son poids politique, Katumbi espère obtenir une part généreuse et lorgne des portefeuilles stratégiques, comme celui des Mines. « On peut avoir huit ou neuf ministères », assure un conseiller. Mais le sujet est délicat et les tractations sont poussives. Dans l’entourage de l’ancien gouverneur, certains grimacent déjà. « Le problème, c’est que les gens changent les règles du jeu en cours de partie », soupire un intime de l’ancien opposant.

Méfiance

Katumbi obtiendra finalement sept ministères. Pas tout à fait ce qu’il espérait, mais pour l’heure, l’essentiel est ailleurs : Joseph Kabila, son ennemi juré, ne contrôle plus la majorité et l’Union sacrée, sur laquelle Tshisekedi compte s’appuyer pour étoffer son bilan en amont de la prochaine élection présidentielle, a désormais les coudées franches. Qu’importe si, pour y parvenir, le chef de l’État a dû procéder à quelques alliances en apparence contre-nature, cette nouvelle structure à laquelle Katumbi participe doit permettre « d’améliorer les conditions [de vie] de la population ».

Devant le palais de justice de Lubumbashi, le 11 mai 2016, des partisans de Moïse Katumbi attendent son arrivée. © BRYAN DENTON/The New York Times-REDUX-REA

Devant le palais de justice de Lubumbashi, le 11 mai 2016, des partisans de Moïse Katumbi attendent son arrivée. © BRYAN DENTON/The New York Times-REDUX-REA

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Reste que depuis le laborieux partage d’avril, l’Union sacrée est loin d’être un long fleuve tranquille. Elle traverse même, depuis plusieurs semaines, une zone de turbulence dont elle peine à s’extirper. En cause, deux débats venus polluer les mois de juillet et d’août.

Il y a pour commencer l’épineuse question de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), qui doit organiser les scrutins en 2023 mais qui n’a plus de président depuis l’expiration du mandat de Corneille Nangaa en juin 2019. Les huit confessions religieuses chargées de désigner son successeur sont divisées : six d’entre elles soutiennent la candidature de Denis Kadima, mais les catholiques et les protestants s’y opposent, estimant l’intéressé trop proche de Félix Tshisekedi.

Mécontent de la manière dont se déroule le processus, Katumbi refuse pour sa part d’envoyer ses délégués à la commission paritaire, au même titre que la coalition Lamuka (opposition), que le Front commun pour le Congo (FCC, de Kabila) ou encore que l’Union pour la nation congolaise (UNC, de Vital Kamerhe). Et tant pis si cela risque de compromettre le calendrier électoral : la crédibilité des scrutins à venir est en jeu.

Ces deux sujets constituent une ligne rouge

À ce laborieux processus est venu s’ajouter l’encombrant débat que suscite la proposition de loi de Noël Tshiani, économiste et candidat à la présidentielle de 2018. Déposé à l’Assemblée nationale pour examen le 8 juillet, le texte prévoit de réserver l’accès aux plus hautes fonctions (y compris à la présidence de la République) aux seuls Congolais nés de père et de mère congolais. Vécu par les katumbistes comme une attaque contre leur chef, dont le père est d’origine grec, ce projet a suscité une levée de boucliers.

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Félix Tshisekedi est jusque-là resté silencieux sur le sujet. Son gouvernement assure qu’il ne serait pas opportun qu’il prenne position alors que la loi est encore en phase d’examen. Mais l’un des plus proches collaborateurs du chef de l’État assure qu’il ne trouve pas le timing propice à un tel débat et qu’il a demandé au président de l’Assemblée nationale, Christophe Mboso, de ne pas l’inscrire au programme des prochaines sessions parlementaires. « Moïse Katumbi sait que c’est la position du président », poursuit notre interlocuteur. « S’il le pense, pourquoi ne pas le dire ? rétorque un député proche du chairman. En réalité, le sentiment de méfiance des premières semaines ne s’est jamais vraiment dissipé. »

L’ancien gouverneur n’en fait pas mystère : ces deux sujets constituent une ligne rouge. Si l’un d’eux venait à se concrétiser, cela signerait la fin de son engagement au sein de l’Union sacrée.

Trajectoires croisées

Moïse Katumbi, avec Félix Tshisekedi, à Paris en décembre 2015, lorsque les deux hommes étaient dans l'opposition à Joseph Kabila. © Pierre Boisselet pour JA

Moïse Katumbi, avec Félix Tshisekedi, à Paris en décembre 2015, lorsque les deux hommes étaient dans l'opposition à Joseph Kabila. © Pierre Boisselet pour JA

Comment expliquer cette défiance ? Si la relation entre Moïse Katumbi et Félix Tshisekedi est loin d’être récente, elle a connu ses hauts et ses bas. Leurs trajectoires d’opposants ambitieux se sont souvent croisées sans qu’ils ne parviennent à faire route commune très longtemps.

Longtemps allié de Kabila mais opposé à un éventuel troisième mandat, Katumbi claque la porte de la majorité présidentielle en 2015. Il débarque dans une opposition divisée au sein de laquelle Étienne Tshisekedi fait figure d’icône incontournable malgré une santé déclinante. Katumbi se rapproche de lui par l’entremise de son demi-frère, Katebe Katoto, qui connaît « le Sphinx de Limete » depuis les années Mobutu. Entre l’intransigeant patriarche et le néo-opposant, le courant passe bien. À eux deux, ils forment la colonne vertébrale d’un mouvement appelé Rassemblement, qui voit le jour en juin 2016, à six mois de la fin théorique du second mandat de Kabila.

C’est aussi à cette époque que Katumbi se rapproche de Félix Tshisekedi, qui gagne en envergure à mesure que son père faiblit. Ensemble, ils multiplient les visites dans les chancelleries occidentales, de plus en plus réceptives au discours prônant un départ de Kabila, et affichent l’espoir de parvenir à rassembler l’opposition derrière un candidat unique.

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Comment concilier ces promesses avec les ambitions de chacun ? Le 4 mai 2016, Moïse Katumbi annonce qu’il se lance dans la course, mais l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), creuset historique de la contestation, estime qu’il lui revient de porter la candidature de l’opposition en 2016. « Je ne vois pas pourquoi on se rangerait, pourquoi un grand parti politique comme l’UDPS n’alignerait pas un candidat à quelque niveau que ce soit. À [la place de Katumbi], je me concentrerais plutôt sur ce processus électoral qui est en danger », réagit à l’époque Félix Tshisekedi.

À la mort du Sphinx, en février 2017, l’opposition se retrouve orpheline. Félix Tshisekedi s’extirpe péniblement de la guerre des héritiers qui fait rage au sein de l’UDPS tandis que Katumbi voit ses ennuis s’accumuler : en exil depuis mai 2016, il est d’abord handicapé par une condamnation dans une affaire immobilière, puis se voit successivement reprocher d’avoir détenu la nationalité italienne et d’avoir recruté des mercenaires afin de déstabiliser le pouvoir en place. Sa candidature devenue illusoire à mesure que la date du scrutin – repoussé à décembre 2018 – approche, l’ex-gouverneur continue de s’afficher aux côtés de Tshisekedi.

L’unité affichée par les deux hommes explose finalement à Genève, en même temps que l’opposition enterre le rêve d’une candidature commune : Félix Tshisekedi fait route avec Vital Kamerhe Katumbi tandis que Katumbi met ses moyens au service de la campagne de Martin Fayulu.

« Obligé de se présenter »

Moïse Katumbi, à Kinshasa, le 6 novembre 2020, lors de son retour après cinq ans d'exil. © ARSENE MPIANA/AFP

Moïse Katumbi, à Kinshasa, le 6 novembre 2020, lors de son retour après cinq ans d'exil. © ARSENE MPIANA/AFP

Janvier 2019. La commission électorale proclame la victoire de Félix Tshisekedi. Comme Lamuka, Moïse Katumbi conteste les résultats, mais cesse bientôt de vitupérer contre l’illégitimité du nouveau chef de l’État et s’installe dans le costume de l’opposant « républicain », ainsi qu’il aime à se décrire. Il a soin de maintenir le contact avec l’entourage présidentiel par l’entremise de discrets émissaires et de proches de Tshisekedi. La stratégie s’avère payante. En moins de six mois, il est blanchi dans le litige immobilier pour lequel il avait été condamné et dans l’affaire des mercenaires. Il récupère aussi son passeport et rentre en RDC.

Il faut dire que le positionnement de Katumbi est ambigu

Les deux hommes ont-ils aujourd’hui laissé le passé derrière eux ? « Katumbi ne doit pas oublier que s’il est au pays et a voix au chapitre, c’est grâce à Félix Tshisekedi », glisse un membre du premier cercle du président. Dans l’entourage de ce dernier, certains s’agacent du mécontentement qui point dans les propos tenus par les proches de Katumbi et disent craindre qu’il ne joue double jeu.

Il faut dire que le positionnement de l’intéressé est ambigu.  En rupture évidente avec Martin Fayulu et avec l’aile la plus radicale de Lamuka, Katumbi n’a pas quitté la coalition, dont il assure la présidence tournante depuis le 12 avril. Il fait partie de l’Union sacrée, mais ne s’y affiche pas, comme le font Jean-Pierre Bemba ou Modeste Bahati Lukwebo, comme un indéfectible appui du chef de l’État.

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Ni Katumbi, dans son interview à Jeune Afrique, ni son entourage ne semblent aujourd’hui disposés à formaliser un quelconque soutien à Félix Tshisekedi dans la perspective de 2023. Il n’a pas officialisé sa propre candidature, mais « il est obligé de se présenter au prochain scrutin au risque d’installer l’idée qu’il ne sera jamais candidat, résume l’un de ses députés. Et puis, s’il renonce à y aller maintenant, il sera contraint d’attendre 2028. C’est très loin ».

« Cela ne me gêne absolument pas, en tout cas tant que les règles sont respectées et que nous nous consacrons à notre mission », répondait Félix Tshisekedi lorsque Jeune Afrique l’interrogeait sur sa collaboration avec de potentiels adversaires. C’était en juin dernier. « L’une des raisons qui nous ont poussés à la rupture avec le FCC, c’est justement le fait que leur objectif était de me faire échouer pour pouvoir placer l’un des siens en 2023 », ajoutait-il toutefois.

Vieux réflexes

Si Moïse Katumbi venait à se déclarer candidat, plusieurs questions se poseraient inévitablement. Celle de son assise politique, déjà. Il est en pleine phase d’installation de son parti, Ensemble pour la République, et travaille à étendre son maillage à travers le territoire. Si son poids au Katanga ne fait pas de doute, sa capacité à mobiliser en dehors de son fief fait débat.

Il pourrait, pour compenser, former un ticket avec un poids lourd de la politique dans l’ouest du pays. Mais avec qui ? Engagé dans plusieurs procédures judiciaires en RDC pour obtenir réparation après sa longue détention par la Cour pénale internationale (CPI), Jean-Pierre Bemba a lui aussi rejoint l’Union sacrée et se montre pour le moment assez discret.

Il a renoué contact avec les lobbyistes de Washington, où il dispose de nombreuses relais, notamment auprès de l’ancienne administration Obama

Le FCC, où d’anciens pontes de la kabilie n’ont toujours pas digéré la rupture de 2015, se cherche son propre champion et, dans l’opposition, Martin Fayulu et Adolphe Muzito ne souhaitent plus entendre parler de lui. Katumbi doit-il craindre l’isolement ? Dans son propre camp, certains redoutent de voir les forces se disperser entre ceux qui souhaiteront rester dans l’Union sacrée et ceux qui demeureront fidèles au chairman.

Tout ceci reste pour l’instant théorique, Katumbi ayant remis la décision concernant une éventuelle course à la présidence entre les mains de son parti. Mais il a retrouvé ses vieux réflexes et, comme il l’avait fait à l’approche du scrutin de 2018, il a renoué contact avec les lobbyistes de Washington, où il dispose de nombreuses relais, notamment auprès de l’ancienne administration Obama. S’il a longtemps eu recours aux services du cabinet Akin Gump, il multiplie, depuis le début de l’année, les contrats avec King & Spalding EEP. Objectif : plaider pour un scrutin organisé dans la transparence et dans les délais.

Les États-Unis restent pour le moment un soutien explicite de Félix Tshisekedi. Mais plus que les alliances qui pourraient se nouer – et se défaire – d’ici là, c’est sans doute cette question de la crédibilité du processus électoral qui pourrait faire évoluer le rapport de force. « Le chef de l’État ne souhaite pas que le scrutin soit décalé, assure un sénateur proche du président. Il sait qu’il en serait la première victime. »