Politique

Incendies en Algérie : voyage au bout de l’enfer

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Par - Envoyé spécial
Mis à jour le 13 août 2021 à 16:19

Kabylie, 13 août 2021.

Les gigantesques feux qui ont embrasé la région montagneuse de Kabylie ont laissé des villages en ruines, des forêts et des champs en cendres et de nombreuses familles endeuillées. Reportage dans la fournaise.  

Un paysage de guerre après la bataille. Cendres et désolation à perte de vue. Partout où l’œil se pose, il n’y a plus que ruines encore fumantes, maisons noircies, arbres calcinés et carcasses de voitures au milieu de cendres que le sirocco soulève en tourbillons. Sur la route qui mène de la ville d’Azazga à la petite commune montagneuse d’Illoula Oumalou, à Tizi Ouzou, il est midi en ce 11 août caniculaire.

Considéré comme l’un des plus beaux de Kabylie, le village de Sahel a quitté son écrin de verdure pour un linceul de cendres

Agrippé à un flanc de montagne abrupt, le petit village d’Igreb s’apprête à enterrer ses morts. Cinq tombes alignées les unes à côté des autres. Abdenour, Hamidouche, Hocine, Boudjemaa et Hakim sont tombés côte à côte en essayant de défendre leur village contre les flammes. « Nous avions mis sur pied un comité de vigilance mais le feu qui est arrivé sur nous dans l’après-midi de mardi nous a surpris, raconte Djamel Hamouma, membre du comité de village d’Igber. Il était dans le village d’en face et il n’a mis que 20 minutes pour fondre sur nous. Il n’y avait pas de pompiers, seulement nos hommes avec très peu moyens. Nous avons été obligés de fuir. »

Dans le petit cimetière du village, les habitants préparent les funérailles de « cinq martyrs du feu ». C’est un incessant défilé d’hommes et de femmes, venus de toute part pour soutenir ou présenter leurs condoléances. Ils ne viennent pas les mains vides. Leurs véhicules sont chargés de produits alimentaires et de bouteilles d’eau minérale. Certains offrent même de l’argent, hâtivement collecté pour la circonstance. Une lourde chape de chaleur et de tristesse pèse sur le village endeuillé. Les cris déchirant d’une mère inconsolable lézardent le silence qui tombe sur le village endeuillé.

Mouvements de panique

Un peu plus bas dans la vallée, même silence de deuil et de lassitude. Plus aucun oiseau dans le ciel et plus personne dans les champs calcinés où frênes et oliviers gisent comme des géants terrassés. Considéré comme l’un des plus beaux et des plus propres de Kabylie, le village de Sahel a quitté son écrin de verdure pour un linceul de cendres. « Nous avions préparé plusieurs camions citernes pour aller aider les autres villages, mais le feu est arrivé chez nous à une vitesse fulgurante, dit Lounes Oudali. Nous avons donc évacué les habitants et nous nous sommes battus pour préserver vies humaines et maisons. »

Le pire est évité de justesse lorsqu’un groupe de jeunes se retrouve cerné par les flammes en essayant d’empêcher le feu de traverser un ravin. Fort heureusement, ils ont sauté dans l’une des mares qui avait encore de l’eau. Très vite rejoints par un sanglier dont le dos était enflammé. Hommes et bêtes ont partagé ce point d’eau salutaire. Aujourd’hui, un groupe de jeunes parcourt les champs et les forêts dévastés avec des bassines d’eau pour aider les animaux. « Beaucoup d’oiseaux sont tombés du ciel en état d’asphyxie, raconte Lounes. D’autres animaux qui ont échappé aux flammes sont blessés ou brûlés. On essaie de les soulager avec un peu d’eau. »

Sur les hauteurs du Djurdjura, la route d’Aïn El Hammam est encombrée par les véhicules des secouristes en direction de Larbaa Nath Irathen, la région la plus touchée par les incendies. Camions et fourgons, chargés d’eau, de denrées alimentaires ainsi que de matelas et de couvertures, prennent la direction des villages les plus touchés. Les établissements scolaires sont transformés en centres pour réfugiés dont les maisons ont brûlé ou qui sont encore menacées par les flammes.

Chassé-croisé d’habitants qui fuient et de pompiers armés de pelles qui arrivent pour juguler les flammes

De denses nuages de fumée montent de toutes les montagnes, des collines, des ravins, rendant l’air pratiquement irrespirable. La haute Kabylie n’est plus qu’un brasier insatiable qui consume tout sur son passage. Mouvement de panique près du village de Takricht, situé sur la grande route. Le feu progresse à grande vitesse, menaçant une station d’essence que le propriétaire a fermée par précaution. Chassé-croisé d’habitants qui fuient et de pompiers et de bénévoles armés de pelles qui arrivent pour juguler les flammes.

Sur la route qui descend vers les villages d’Ikhlidjen et Agoulmim, situés en contrebas, une marée de véhicules. Certains apportent de l’aide, d’autres y vont pour présenter leurs condoléances. La veille, ces deux villages ont été décimés par le feu. Une véritable hécatombe : 26 cadavres calcinés ont été retirés des décombres. Dans l’une des maisons, les deux sœurs, Djoher et Sarah Bensalem, toutes deux étudiantes, ont été retrouvées encore agrippées à leur mère… Non loin, le détachement militaire à l’entrée de la ville a subi le même sort funeste. Cernés de toute part par le feu, 26 jeunes soldats ont péri en luttant contre le feu.

Kabylie, 13 août 2021

Arezki Said

Les flancs des montagnes sont d’un noir lugubre. Sur leur passage, les flammes ne laissent que des maisons en ruines que leurs habitants ont désertées en toute hâte. La ville de Larba, l’ancien fief de la puissante confédération des Nath Irathen, aujourd’hui grosse bourgade de près de 30 00 habitants, offre des images d’une ville en guerre. Le 10 août dans l’après-midi, sur la place principale de la ville, portables en main, une foule essentiellement juvénile est agglutinée autour des restes carbonisés de ce qui était un être humain achevant lentement de se consumer. Sans autre forme de procès, le jeune homme a été accusé d’être un pyromane. La foule l’a arraché des mains de la police avant de le lyncher à mort et de brûler son cadavre sur la place publique.

Personnel médical dépassé

La victime, Djamel Bensmail, un artiste amoureux de la Kabylie, originaire de la ville de Miliana, 110 km au sud-ouest d’Alger, était venu aider contre les incendies. L’acte barbare a provoqué une vague d’indignations et de condamnations en Kabylie et dans le reste du pays. Le 12 août, le père de la victime s’est rendu sur les lieux du drame pour réclamer la dépouille de son fils et prononcer des mots d’apaisement et de calme. Les habitants lui ont présenté leurs excuses et leurs condoléances.

À peine arrivés vers la salle de soins, certains sont réorientés vers la morgue

« Près de 500 maisons et magasins ont été brûlés et cela fait maintenant quatre jours que nous sommes sur le pied de guerre », explique Mohamed Fathi, gérant d’entreprise qui vient à peine d’enterrer son père, victime du Covid. Parti chercher son père à la morgue de l’hôpital de Larba, Mohamed s’est retrouvé à aider un personnel médical complètement dépassé par l’arrivée de dizaines de morts et de blessés.

Il raconte : « aux urgences de l’hôpital, les infirmiers et les médecins étaient débordés. On pratiquait une médecine de guerre et on évacuait les morts vers la morgue et les blessés vers les salles de soins. Nous avons vécu l’enfer de midi jusqu’à 17 heures. Tout était devenu rouge et noir. À peine arrivés vers la salle de soins, certains sont réorientés vers la morgue. Il n’y avait plus rien à faire pour eux. Le spectacle était insoutenable. Il en arrivait de partout. Il y avait des femmes enceintes, des enfants, des soldats. » En fin de journée, l’hôpital lui-même est est menacé par la fournaise. Il a fallu couper les arbres les plus proches et arroser les toits.

Selon un bilan non exhaustif, les incendies ont fait 70 morts en Kabylie et dans d’autres régions du pays

La directrice de l’hôpital, Mme Lounis, qui nous reçoit dans son bureau, tient à saluer la mobilisation du personnel soignant et des citoyens. « Nous avons échappé à l’enfer grâce à la mobilisation de tout le monde sans exception, observe-t-elle. Nous déplorons beaucoup de pertes humaines, mais nous avons pu soigner et secourir près de 250 personnes. » Ce soir, la pharmacie de l’hôpital déborde de dons en médicaments et équipements.

Jusque tard dans la nuit, toutes les routes qui mènent vers LarbaaNath Irathen sont bloquées par d’immenses embouteillages. Les convois d’aide et les secouristes bénévoles sont des milliers à converger vers la ville pour l’aider à panser ses blessures. Selon un bilan non exhaustif, les incendies ont fait 70 morts en Kabylie et dans d’autres régions du pays.