Diplomatie

Maroc : demain le Commonwealth ? 

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Mis à jour le 16 août 2021 à 10h06

Par  Ahmed Faouzi

Chercheur en relations internationales et ex-ambassadeur marocain

La reine Elizabeth II et le roi Hassan II en octobre 1980.

La reine Elizabeth II et le roi Hassan II en octobre 1980. © Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Getty Images

Après la récente crise diplomatique entre Madrid et Rabat, les Marocains ne s’interdisent plus d’imaginer une plus grande proximité avec le monde anglo-saxon.

L’un des bienfaits de la récente reconnaissance, par les États-Unis, de l’intégrité territoriale du Maroc est la mise en évidence des contradictions de la diplomatie de certains pays européens à notre égard. Ce coup de pied américain, indirect, dans la fourmilière européenne a révélé le manque de stratégie et de vision communes de l’Union européenne (UE) vis-à-vis de son voisinage immédiat.

Comportements égoïstes

Pour le Maroc, il n’y a jamais eu, sur son flanc sud, durant les siècles passés, de pays nommé Sahara, et il n’y en aura pas davantage à l’avenir. Cette équation, simple et limpide, ne peut prêter à confusion. Les anciens pays colonisateurs qui ont créé de toutes pièces ce conflit l’ont rendu insoluble. Ils s’en nourrissent parfois pour mieux servir leurs intérêts et affichent des comportements pour le moins égoïstes. À nos dépens et aux dépens de la stabilité régionale.

Avant le débarquement des Français, la Grande-Bretagne était notre premier partenaire économique. »

À la faveur de la crise qui nous a récemment opposés à l’Espagne, l’on commence à saisir les raisons qui ont poussé un grand pays comme le Royaume-Uni à quitter l’UE pour retrouver son indépendance et le rôle international qui sied à son histoire.

La Grande-Bretagne était notre premier partenaire économique avant le débarquement des Français, en 1912. Déjà, au XIIe siècle, le roi Jean d’Angleterre avait chargé un ambassadeur de se rendre auprès du sultan almohade Mohammed Alnassir pour solliciter une aide militaire contre la France, qui menaçait d’envahir son royaume. Jean, de confession protestante, avait été excommunié par le pape et faisait face à des rebellions intérieures. Le sultan du Maroc déclina sa requête.

Échange d’ambassadeurs

À partir du XIIIe siècle, avec les premiers échanges d’ambassadeurs, les relations maroco-anglaises commencèrent véritablement à se développer. La présence des troupes marocaines en Andalousie contribua à renforcer ces liens. En 1551, Londres envoya le navire Lion to Morocco auprès du sultan Abdelmalek Saadi. À son bord, des diplomates, un bishop et des militaires, avec pour mission d’établir une coopération bilatérale.

Le développement de nos relations devait se faire au détriment de l’ennemi commun : l’Espagne. »

La fin de l’ère musulmane en Andalousie d’un côté, et l’essor du transport maritime britannique de l’autre, donnèrent un nouvel élan aux relations bilatérales. En 1585, l’Angleterre établit la Barbary Company afin de développer le commerce entre les deux nations et de renforcer leurs relations stratégiques.

La reine Elizabeth Ière envoya même l’un de ses ministres au Maroc durant une longue période aux fins de négocier des accords commerciaux. Pour l’Angleterre, le développement des relations bilatérales devait se faire au détriment de l’ennemi commun : l’Espagne.

En 1600, le sultan Ahmed Al Mansour dépêcha Abdelouahed Ben Messaoud, son principal secrétaire, comme ambassadeur auprès de la reine. Ce dernier resta six mois à la cour d’Angleterre pour y négocier des accords commerciaux et une alliance destinés à contenir les Espagnols.

Les deux monarques moururent peu après, sans avoir eu le temps de mettre en œuvre leur alliance. Plusieurs ambassadeurs du Maroc séjournèrent ensuite en Angleterre, où ils ont laissé des souvenirs marquants.

Abdelouhed Ben Messaoud (1558 – ?), principal secrétaire du souverain marocain Ahmed al-Mansour Saadi et ambassadeur à la cour de la reine Elizabeth Ière d’Angleterre en 1600.

Abdelouhed Ben Messaoud (1558 – ?), principal secrétaire du souverain marocain Ahmed al-Mansour Saadi et ambassadeur à la cour de la reine Elizabeth Ière d’Angleterre en 1600. © Wikipedia

Thé, coton, textile et huile d’argan

Les relations reprirent en 1728, à l’occasion de la signature d’accords de protection des ressortissants britanniques vivant au Maroc. Entre temps, les Anglais, qui possédaient Gibraltar depuis le traité d’Utrecht (1713), étaient devenus nos voisins. Ces rapports n’empêchèrent pas le sultan Mohammed Ben Abdellah (Mohammed III) de faire du Maroc le premier pays à reconnaître l’indépendance des États-Unis, en 1777.

En 1856, un autre traité d’amitié fut signé pour relancer la coopération maroco-anglaise.

Au XIXe siècle, une importante communauté marocaine s’installa à Manchester et joua un rôle considérable dans le commerce de produits tels que le thé, le sucre, le coton, le blé, l’huile d’argan et le textile.

Institutions monarchiques, esprit insulaire : tant de choses auraient pu nous rassembler ! »

Les relations évoluèrent positivement en dépit des convoitises persistantes des autres nations européennes. La conférence d’Algésiras, en 1906, scella le sort du Maroc qui, à partir de 1912, se retrouva sous protectorat franco-espagnol.

Avec quelques gains au Moyen-Orient et en Afrique, la Grande-Bretagne perdit définitivement pied au Maroc et ne fut plus le partenaire privilégié qu’elle avait été.

Il fallut attendre l’indépendance, en 1956, pour assister à une reprise des relations entre les deux royaumes. Dans l’intervalle, la colonisation française avait fait son œuvre. Le Maroc était devenu, en l’espace de quarante-quatre ans de protectorat, imprégné par la culture et la langue françaises.

Le Brexit, une chance ?

Pourtant, tant de choses auraient pu rassembler le Maroc et la Grande-Bretagne ! À commencer par les institutions monarchiques et par cet esprit insulaire, propre aux deux pays, comme l’a très justement relevé l’historien Abdallah Laroui.

Le Maroc, explique-t-il, est un pays insulaire, une île fermée : au Sud, par le désert ; au Nord, par  la Méditerranée ; à l’Est, par un adversaire ; à l’Ouest, par l’Atlantique. Laroui suggère d’en tirer toutes les conclusions.

La nouvelle génération mise pour ses enfants sur des études en langue anglaise. »

Si le Brexit est un réel soulagement pour l’UE, il est à coup sûr, pour le Maroc, une chance qu’il ne faut pas laisser passer. Il permet, d’une part de reprendre notre coopération stratégique bilatérale avec Londres, de l’autre, de se rapprocher des pays anglo-saxons comme de ceux du Commonwealth. C’est au sein de cet ensemble que demeure une certaine incompréhension des enjeux liés à notre intégrité territoriale, et que beaucoup reste à accomplir sur le plan économique.

La reconnaissance de la marocanité du Sahara par les États-Unis nous rapproche davantage du monde anglophone. La prise de conscience, par les Marocains, de l’importance de maîtriser la culture anglo-saxonne y contribue largement.

Allons-nous sortir doucement de la francophonie, habit qui devient si étriqué pour nous ? »

Contrairement à ses aînés, la nouvelle génération privilégie pour ses enfants les études en langue anglaise. L’on ne compte plus les établissements scolaires américains et britanniques qui ouvrent leurs portes dans les grandes villes du Maroc. L’engouement des Marocains pour cet enseignement est réel.

Le prince Harry et son épouse Meghan Markle lors d'une visite au Maroc en février 2019.

Le prince Harry et son épouse Meghan Markle lors d’une visite au Maroc, en février 2019. © Michael Dunlea/Pool/Samir Hussein/WireImage/AFP

Butin de guerre

Alors, allons-nous sortir doucement de la francophonie, habit qui devient si étriqué pour nous, et nous inscrire dans une mondialisation régie par le monde anglo-saxon ?

La reconnaissance, par Washington, de la marocanité du Sahara, la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE, les investissements et les grands projets marocains dans des pays africains anglophones ne militent-ils pas en faveur de la révision de nos alliances et de nos priorités ?

Il est peu probable que le Maroc devienne un jour membre du Commonwealth. La culture française fait partie de notre histoire et de notre mémoire collective, et nous en sommes fiers. Elle est désormais notre butin de guerre, pour reprendre l’expression de Kateb Yacine.

Mais les débats, en France, sur l’islam et les musulmans, et sur la théorie du « grand remplacement » n’aident en rien la nouvelle génération à se rapprocher davantage de ce pays.

Reste que – et il en va aussi de notre survie – l’adaptation au monde nous oblige à nous inscrire dans la mondialisation que mène le monde anglophone. C’est ce monde-là qui nous permettra d’accéder aussi bien à des marchés qu’aux connaissances et aux savoirs et dont aura besoin le Maroc de demain.

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