Politique

Tunisie : le rôle de l’armée dans la crise politique

Le coup de force institutionnel opéré par le président Kaïs Saïed le 25 juillet a été suivi d’une rapide mobilisation des militaires, notamment pour empêcher les députés d’accéder à l’Assemblée. Au point que l’on s’interroge sur le rôle de la grande muette dans l’initiative choc du chef de l’État.

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Mis à jour le 3 septembre 2021 à 13:07

Des militaires déployés avenue Habib-Bourguiba, à Tunis, peu après la déclaration du président, le 25 juillet 2021. © Nicolas Fauqué

Novice en politique, à la tête d’un régime bancal, Kaïs Saïed a mis du temps à s’imprégner de la fonction présidentielle depuis son investiture, en octobre 2019. Si bien que ses détracteurs trouvaient l’habit de chef de l’État trop grand pour lui.

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L’ex-assistant universitaire en droit constitutionnel a surpris tout le monde le 25 juillet en saisissant le sceptre de la Défense pour mobiliser l’armée et mettre en œuvre son coup de force. Cette dernière, qui, historiquement, ne se mêle en principe pas de politique, a été déployée devant l’hémicycle pour empêcher les députés d’y entrer. Et ce sont ses gradés qui sont apparus en plus grand nombre aux côtés du chef de l’État dans la vidéo où il annonce ses décisions choc. De quoi donner le ton.

Kaïs Saïed semble pour l’instant avoir davantage assis sa propre autorité que celle des militaires

Peut-on pour autant parler à ce stade d’un « coup d’État », comme le font notamment le parti à référentiel islamique Ennahdha et son alliée, la coalition Al Karama ? Voire. Kaïs Saïed semble pour l’instant avoir davantage assis sa propre autorité que celle des militaires. Tout en profitant du capital sympathie d’une grande muette idéalisée depuis la révolution.

Au point que des commentateurs de tout bord ont fait leur la formule ambiguë de « coup d’État constitutionnel » pour dénoncer la mainmise du président sur l’ensemble des pouvoirs après le limogeage du chef du gouvernement, Hichem Mechichi, et le gel de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). « Inachevée », « minée », les qualificatifs ne manquent pas pour souligner les incohérences de la Constitution, dont l’article 80, sur lequel s’est appuyé Saïed.

En deuxième ligne

Si les militaires ont été déployés sur les axes stratégiques et devant les institutions sensibles, ils interviennent surtout en deuxième ligne, de manière préventive, derrière les forces sécuritaires, sans empiéter sur les prérogatives de celles-ci, comme les arrestations. Ils n’ont pas non plus pris la parole, ni fait quelque démonstration de force que ce soit. Toujours est-il que l’ambiance reste pesante. En témoignent les hésitations de certains interlocuteurs à évoquer ouvertement le rôle de l’armée.

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La poursuite du blocage entre les trois pouvoirs du pays, doublé d’une crise économique et sanitaire aiguë, a alimenté le ras le bol général. Pour éviter que le mécontentement populaire n’entraîne des débordements, il était urgent d’éviter le pire.

Pour Carthage, les militaires n’auraient fait qu’exécuter, en soldats disciplinés, les ordres de leur commandant suprême, Saïed. « On en était arrivé au stade d’État failli qui n’assure plus ses fonctions, y avait-il un autre moyen d’agir sans sombrer dans le marchandage et le mercantilisme politique ? Je ne le crois pas », commente un ancien colonel major à la retraite.

« L’armée n’aurait pas dû aller jusqu’à empêcher les élus d’accéder au Bardo », rétorque un député membre de la Commission de l’organisation de l’administration et des affaires des forces armées à l’ARP. Si l’on ajoute l’intervention des forces de sécurité dans les locaux d’Al Jazeera et l’avertissement de Kaïs Saïed sur un possible recours à la force en cas d’atteinte à la sûreté de l’État, le cocktail avait de quoi alimenter les craintes des organisations des droits de l’homme.

Ces éléments font penser à un coup d’État militaire, mais soft. Ben Ali a bien fait un coup d’État médical et on a vu où ça nous a menés

« Ces éléments font penser à un coup d’État militaire, mais soft. Ben Ali a bien fait un coup d’État médical et on a vu où ça nous a menés », conclut, sarcastique, notre élu. « Kaïs Saïed a une grande part de responsabilité, car il a laissé faire en refusant le dialogue et brandi la menace du chaos », accuse l’un de ses anciens soutiens.

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Ces événements étaient-ils prémédités ? La relecture a posteriori d’un faisceau d’indices pourrait le laisser à penser. À commencer par les révélations du site Middle East Eye en mai dernier, qui faisait état d’un document non signé, lequel aurait fuité de la présidence, aux allures de scénario d’anticipation. Il exhortait le président à prendre le contrôle du pays en centralisant les pouvoirs, évoquant déjà l’article 80 de la Constitution et un certain nombre de mesures appliquées depuis le 25 juillet.

Non content du renforcement de la garde présidentielle (rattachée à l’Intérieur mais sous la houlette de Carthage) depuis 2011, Kaïs Saïed avait déjà surpris en avril dernier en déclarant vouloir placer sous son autorité les forces de sécurité (censées dépendre du ministère de l’Intérieur et donc du chef du gouvernement). Il soutient alors être le commandant de toutes les forces « portant arme », selon une autre interprétation de la loi fondamentale.

Limogeages et promotions

Le limogeage de Lazhar Loungou, directeur général des services spéciaux, la nomination à la tête de l’Intérieur de Ridha Gharsallaoui (son ex-conseiller à la sécurité nationale) le 29 juillet, après en avoir brièvement donné les rênes à Khaled Yahyaoui, directeur général de la garde présidentielle, deux hommes de confiance, témoignent-ils d’une volonté de mainmise sur toutes les forces de sécurité ? Kaïs Saïed avait déjà critiqué le limogeage par Mechichi de l’ex-ministre de l’Intérieur Taoufik Charfeddine, son coordinateur de campagne à Sousse, qui lui aurait permis d’avoir un relais dans un ministère parfois présenté comme un État dans l’État.

L’état-major s’est-il retrouvé devant le fait accompli ou a-t-il été associé aux décisions présidentielles ?

Quoi qu’il en soit, les cadres sécuritaires présents sur la vidéo du 25 juillet auraient appris ses annonces en même temps que les Tunisiens. Cette version des faits indique-t-elle en creux qu’une action planifiée aurait pu capoter si l’Intérieur, alors aux mains de Mechichi, avait été informé ? Qu’en est-il de l’état-major de l’armée ? S’est-il retrouvé devant le fait accompli ou a-t-il été associé aux décisions présidentielles ? « Cela fait des mois que Saïed n’arrête pas de bondir d’une caserne à l’autre, commente un ex-colonel major de la garde nationale (relevant de l’Intérieur). Il n’a eu de cesse de se rapprocher des gradés. »

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Le limogeage du ministre de la Défense, Brahim Bartagi, un juriste réputé proche du président, dès le 26 juillet, a pu couper l’herbe sous le pied des critiques internes. Le ministre aurait payé ses tentatives de médiation avec Mechichi, voire son opposition à l’intervention de l’armée.

Ni le président ni l’armée n’ont dérogé au protocole

« Après les premières rumeurs de coup d’État de mai dernier, il a insisté sur son attachement au régime civil auprès de notre commission », raconte notre source à l’ARP. « Le président a forcément convaincu les hauts cadres militaires en amont », veut-elle croire. Que ce soit le cas ou non, les chaînes de commandement répondent à un protocole auquel rien ne laisse penser que Kaïs Saïed a dérogé, si ce n’est en mettant en scène des gradés à ses côtés.

Il a en tout cas pu se rapprocher de certains d’entre eux depuis sa prise de fonction. À commencer par Habib Dhif, directeur de l’Agence nationale de renseignement, de sécurité et de défense, qu’il avait convoqué en janvier dernier pour évoquer officiellement des questions liées à la « promptitude des forces armées à défendre l’intégrité territoriale de la patrie et à protéger l’État et ses institutions », un sujet qui entre singulièrement en résonance avec les événements du 25 juillet.

Dhif figure à gauche du président sur la vidéo. Les quatre autres gradés présents apparaissent par ordre de grade et d’ancienneté. D’abord Abdelmoneim Belati, inspecteur général des forces armées (depuis 2017), récemment promu par le chef de l’État au grade de général de division à l’occasion du 65e anniversaire de la création de l’armée. Suivent Mohamed Hajjem, chef d’état-major de l’armée de l’air (2017), Mohamed el-Ghoul, chef d’état-major de l’armée de terre (2018), et le contre-amiral Adel Jhen, nommé chef d’état-major de la Marine par Saïed en mai 2020, lesquels ont bénéficié de la même promotion. Mais cela n’en fait pas nécessairement les conseillers ni, a fortiori, les affidés du président.

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Par la force des choses, la lutte contre la pandémie a renforcé les contacts permanents avec les cadres de l’armée. Mustapha Ferjani, directeur général de la santé militaire, pareillement hissé au rang de général de division, travaille ainsi en étroite collaboration avec le président. Après le déploiement d’hôpitaux de campagne militaires, l’armée coordonne désormais une cellule de crise sanitaire.

Autre militaire influent, l’amiral Abderraouf Atallah, devenu le conseiller principal du président à la sécurité en avril 2020, qui a pris la tête du secrétariat permanent du Conseil de sécurité nationale (CSN). Son prédécesseur (nommé à l’arrivée de Saïed), Mohamed Salah Hamdi, avait quitté son poste, expliquant sur son compte Facebook avoir été exclu d’audiences de ministres ou de la préparation de conseils militaires, résumant son rôle à celui de figurant.

À défaut de placer « ses » hommes, Kaïs Saïed a-t-il fait le ménage en placardisant ceux qui ne le suivaient pas à la lettre ? Resté critique, Hamdi mettait en garde sur ce même profil, le 24 juin, date anniversaire de l’armée, contre la « politisation » de celle-ci ou son « instrumentalisation à des fins politiques ». Il était même allé jusqu’à déclarer le 20 juillet qu’« une pause opérationnelle s’impose », exhortant « le commandement à prendre du recul afin de réévaluer la situation ».

Il n’est pas le seul gradé à s’être mêlé de la chose publique ces derniers mois. Six hauts cadres retraités ont adressé une lettre au président fin mai, l’appelant à réunir d’urgence le CSN en présence du chef du gouvernement et du président de l’ARP pour définir les modalités d’un dialogue national.

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À leur tête, l’ex-colonel-major Mokhtar Ben Nasr. Ce qui est inhabituel dans un pays où l’armée est censée se tenir à distance du politique. « D’anciens militaires revenu à la vie civile qui font du lobbying, cela surprend, car l’histoire démocratique du pays est récente, mais cela participe de sa construction », estime notre ex-colonel-major.

Que dire de l’entrée en scène de l’amiral Kamel Akrout, ancien conseiller à la sécurité de Béji Caïd Essebsi, qui a donné sa démission deux jours après la prise de fonction du nouveau président ? Il a fait de son profil Facebook une tribune, appelant début juin à la fin du régime actuel. Dès le 12 juillet, il invoquait l’article 80 pour sortir du blocage et « permettre au président de prendre des décisions supra-constitutionnelles telle qu’un référendum ».

Depuis le 25 juillet, il souligne l’espoir suscité, mais assure que la situation ne peut perdurer sans feuille de route. « D’autres avaient invoqué cet article avant lui, Akrout a focalisé l’attention, car il est passé par Carthage, mais il représente une voix parmi d’autres », relativise notre ancien gradé.

Aqmi, Daech, milices libyennes…

Moteur ou force d’appoint, le rôle réel de l’armée dans la préparation du coup de force présidentiel est encore incertain, tout comme celui qu’elle pourrait être amenée à jouer à l’avenir. Bien que professionnelle et organisée, on l’a souvent dite essoufflée depuis la révolution.

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Elle fait face, à l’est, côté Libye, à des milices et groupes terroristes, et à l’ouest, près de Kasserine, à des groupes terroristes affiliés à Aqmi et Daech, qui continuent d’épuiser le moral de ses unités victimes de leurs engins explosifs improvisés.

Les tentatives de donner un plus grand rôle aux militaires pourraient aussi être tempérées par les forces de l’Intérieur, qui inquiètent tout autant du fait de leur passif sous Ben Ali. D’autant que leur ministère est le théâtre d’une lutte de clans depuis 2011 et serait infiltré par différentes tendances.

Le projet de loi d’octobre 2020 pour leur apporter davantage de protection et la montée en puissance des syndicats de police ont d’ailleurs pu faire craindre un retour à un État policier. Mais la trajectoire commune des gradés de ces deux corps pourrait participer à leur neutralisation respective ; les dirigeants de la garde nationale, des douanes et de la police sont formés dans les mêmes académies que les militaires. « Ce sont des frères de chambre, cela créé des liens forts et durables », résume un membre de l’école de l’état-major.

La faible lisibilité de la stratégie du président nourrit des doutes

La faible lisibilité de la stratégie du président nourrit néanmoins des doutes. Certains craignent même un scénario à la Sissi. À ceci près qu’en Tunisie le caractère républicain de l’armée reste une donnée stable. Et que Kaïs Saïed, un civil, est déjà président.

« Ses tendances autoritaires sont perceptibles, mais il n’est pas certain que Kaïs Saïed dispose des réseaux nécessaires pour faire cavalier seul et assoir son pouvoir sur le long terme. S’il veut le conserver, il lui faudra négocier. L’issue dépend des alliés qu’il se sera choisis », estime la chercheuse spécialiste de l’appareil sécuritaire Khansa Ben Tarjem. Qui ajoute : « Depuis l’indépendance, le pouvoir politique s’est principalement appuyé sur la police et n’a fait que rarement appel à l’armée pour se maintenir. Mais pour son passage en force, Saïed a impliqué les militaires, un choix dont les conséquences pourraient lui échapper. »

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Il n’est pas impossible que l’armée soit tout autant dans l’expectative que les citoyens. La société civile et les grandes organisations nationales pourraient jouer un rôle de garde-fou en appelant à limiter la durée des mesures d’exception. Le rapport de force dépendra aussi du niveau de soutien populaire, pour le moment élevé, dont bénéficie le chef de l’État, qui semble naviguer à vue.