Politique

Cameroun : après la prison, la conquête du Nord pour l’opposant Mamadou Mota ?

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Par - à Yaoundé
Mis à jour le 12 août 2021 à 12:20

Mamadou Mota, premier vice-président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC).

Six mois après sa sortie de prison, le premier vice-président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC, opposition) poursuit l’expansion de sa formation politique dans la partie septentrionale du pays. Mais peut-il ravir ce vivier électoral au parti au pouvoir, qui en a fait son bastion ?

Ses lunettes aux branches épaisses rappellent l’ancien Premier ministre congolais Patrice Lumumba. C’est pourtant l’ancien candidat écologiste français René Dumont qui représente le mieux son modèle d’homme politique. Comme cet ingénieur agronome aujourd’hui disparu, Mamadou Mota, 42 ans, a fait de la lutte pour l’émancipation des classes sociales défavorisées – dont l’énorme masse de paysans du pays – le socle de son engagement politique.

Aujourd’hui libre de ses mouvements après deux années passées à la prison centrale de Kondengui, Mota est retourné à la politique dans son fief de l’Extrême-Nord. Renforcé par une tournée régionale au cours de laquelle le président du MRC qui l’accompagnait l’a présenté comme son potentiel dauphin à la tête du parti, l’ancien employé de la Sodecoton a repris du galon et relancé ses pérégrinations à travers le nord du pays. Une vaste contrée où Maurice Kamto lui a confié la mission d’étendre l’influence du MRC.

Pour y parvenir, Mamadou Mota a choisi de s’attaquer à la pauvreté, thématique qui rassemble les populations des régions de l’Extrême-Nord, du Nord et de l’Adamaoua. C’est ici qu’on retrouve en effet plus de la moitié des ménages les plus pauvres du pays, pour environ 40 % de l’ensemble de la population camerounaise. « Un pays se développe d’abord par l’agriculture. Très peu y sont parvenus en Afrique. Mais quand un régime décide expressément de n’investir que 5% (1,6 % en réalité, Ndlr) du budget national dans l’agriculture alors qu’elle occupe 70% de sa population, il y a un véritable problème de bon sens et seule la politique peut faire bouger les lignes », vitupère-t-il.

Une lutte disproportionnée face au RDPC

Mota espère ainsi séduire un vivier électoral composé d’un tiers des citoyens inscrits sur les listes électorales, et qui fait l’objet de tous les appétits. Lors de la dernière présidentielle camerounaise en 2018, le candidat du MRC avait engrangé à peine 70 000 voix dans le Grand Nord sur les 503 384 voix qui lui avaient été attribuées à l’issue du scrutin. En face, le vainqueur déclaré Paul Biya comptait près d’un million et demi de voix dans la même aire géographique, sur un total national de 2 521 934. Un écart qui illustre l’ampleur de la mission qui incombe au vice-président du MRC dans sa volonté d’inverser la tendance lors des prochaines échéances électorales, mais qui traduit surtout l’importance de cette zone sur l’échiquier politique camerounais.

Sur le terrain, Mota ne manque pas d’atouts. Par le passé, son activisme a donné des sueurs froides aux barons du RDPC de la région qui ont souvent vu leur base électorale vaciller sous l’effet de ses discours enflammés. En 2015 notamment, Mota donnait un aperçu de sa force de frappe en organisant une mobilisation inédite au cours de la fête de la jeunesse du 11 février dans son arrondissement d’origine, Tokombere, fief du président de l’Assemblée nationale, Cavaye Yeguie Djibril. Fait inédit, ce jour-là les rangs du MRC étaient largement plus garnis que ceux du RDPC. Pour la première fois, les soubresauts de contestation du leadership de Cavaye Yeguie Djibril par une frange de la population locale s’étaient revêtus des attributs d’un parti politique.

Mota promet encore plus de nuits blanches à ses adversaires

Mais après cet incident, le RDPC prendra la mesure de la menace. Les acteurs locaux du MRC feront face à toute sorte d’intimidations qui freineront leur élan. En juillet 2018, Cavaye Yeguie Djibril, ainsi que des ministres tels que Mounouna Foutsou et Dr Taïga, tous originaire de l’Extrême-Nord, iront jusqu’à organiser un étrange meeting au cours duquel des symboles du MRC (t-shirts et autres gadgets) seront brûlés face camera pour contenir l’offensive sans cesse croissante de cette formation politique. Une lutte disproportionnée qui se poursuit toujours.

« Un monde juste, dominé par l’empathie »

Malgré la défaite à la présidentielle, Mota promet encore plus de nuits blanches à ses adversaires, arguant avoir gagné en maturité. Sa nouvelle orientation consiste à mener des actions centrées sur l’humain. « Rien ne devrait justifier un autre choix que celui de voir un monde juste, dominé par l’empathie qui selon Kant est l’impératif catégorique que nous portons en nous, affirme-t-il. Je dois être utile, et c’est en donnant à l’humanité la nourriture saine et équilibrée que j’agirai ».

Comment aurait-il pu en être autrement pour le natif de Tokombere ? Dans cette petite localité située à proximité de la frontière avec le Nigeria, ce fils de paysan se remémore d’une enfance passée dans une vaste plaine dominée d’arbustes, où « la pauvreté était la norme et l’éducation l’apanage d’une poignée d’enfants d’élites disposant de grosses maisons, devant lesquelles étaient systématiquement construites les rares écoles du village ».

Malgré ces écueils, Mamadou Mota réussit à achever un cursus secondaire entre le CES de Tokombéré, le lycée de Mokolo et le collège catholique Baba Simon, où il obtient un baccalauréat scientifique. Il rejoint plus tard la faculté d’Agronomie et des sciences agricoles (Fasa) de Dschang dans l’ouest du pays, d’où il ressort ingénieur agronome. Au collège comme à l’université, Mamadou Mota laisse le souvenir d’un leader associatif soucieux du bien-être de ses camarades. « Il a le contact facile », glisse un ancien de sa promotion. « Il parle plusieurs langues (en dehors du français et de l’anglais, il parle également haoussa et fulfulde, ndlr). Ce qui le rapproche des gens de diverses origines », ajoute un autre.

La prison, un tremplin ?

Des qualités qui ont certainement favorisé ses échanges avec un certain Alain Fogue, trésorier du MRC aujourd’hui incarcéré. C’est ce dernier qui lui propose d’adhérer à son parti en 2014, deux ans après sa création. Mamadou Mota, en indélicatesse avec les élites pro-régime de sa région qu’il estime « plus préoccupées par leur leadership que par le bien-être des populations  », ne se fait pas prier pour rallier le parti de Maurice Kamto. Au sein du MRC, il gravira les échelons les uns après les autres. D’abord à la base, en implantant le parti dans son Mayo-Sava natal, ensuite en accédant à la deuxième vice-présidence du parti en avril 2018, en assurant l’intérim de Maurice Kamto durant son incarcération en janvier 2019, ou encore en conduisant courageusement la marche du 1er juin qui le conduira à la prison de Kondengui.

Illustre inconnu lors de son entrée en politique, Mamadou Mota sera accueilli au pénitencier en héros. Sa popularité au sein de Kondengui est telle que le 22 juillet 2019, c’est lui que des prisonniers revendiquant de meilleures conditions de détention sollicitent pour négocier avec les autorités pénitentiaires. La manifestation dégénérera en une émeute violemment réprimée par les forces de l’ordre. Devenue malgré lui une figure de ce mouvement de protestation, il écopera d’une condamnation de deux ans de prison, non sans avoir été copieusement molesté.

À un an du renouvellement des organes dirigeants du MRC prévu en 2022, nul doute que le parcours de Mamadou Mota devrait renforcer sa stature au sein des instances dirigeantes du parti. Sa condamnation reste cependant une épine pour sa carrière politique, et préoccupe notamment Maurice Kamto. « Nous irons à la Cour suprême et même au-delà pour qu’il soit blanchi et que des réparations lui soit reversées un jour », annonçait le leader du MRC à sa sortie de prison. Reste à voir si cela le remettra en orbite pour les prochaines échéances électorales.