Politique

Paul Kagame : « Le jour où j’ai fui le Rwanda pour échapper aux génocidaires »

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Mis à jour le 26 août 2021 à 10:01

Paul Kagame. © Dessin : Jean-Marc Pau pour JA

Il y a soixante ans, le futur président quittait son pays avec sa famille pour trouver refuge en Ouganda.

« Je me souviens de ce jour de 1961 où j’ai été forcé de quitter mon pays. J’avais 4 ans et les images que j’ai gardées à l’esprit ont été renforcées par les récits qu’on m’en a ensuite faits. Vous savez, quand on a 3 ou 4 ans, il y a des images ou des événements qui marquent et restent très présents à l’esprit. Puis, si d’autres personnes les racontent à nouveau, cela s’imprime dans la mémoire.

Ma mère ne voulait pas que nous soyons pris au piège et exécutés dans notre propre maison

Mais je me souviens bien de la dernière fois, quand nous avons été arrachés à notre foyer. Ce jour-là, ils avaient mis le feu à beaucoup d’habitations, ils tuaient le bétail et les gens, et ils semblaient déterminés à se débarrasser de tout le monde aux alentours, en finissant par notre maison, qui se trouvait un peu à l’écart de la route principale.

Face à notre destin

Ma mère nous préparait au pire. Au bout d’un certain temps, elle nous a dit de quitter la propriété et d’attendre en nous préparant à faire face à ce qui pourrait se passer. Elle ne voulait pas que nous soyons pris au piège et exécutés dans notre propre maison.

Alors que ces événements suivaient leur cours, la cousine de ma mère, la reine, qui se trouvait à environ 30 ou 45 minutes de là, dans un endroit sécu­risé, a été informée des tueries perpétrées autour de chez nous et a envoyé une voiture nous chercher. Celle-ci est apparue alors que nous nous préparions à faire face à notre destin, dans l’enceinte de notre propriété. Nous ne savions pas que cette voiture venait pour nous. Le chauffeur a donné une lettre à ma mère, lui expliquant qu’il avait été envoyé pour savoir comment nous allions, avec ordre de nous ramener auprès de la reine s’il y avait un problème. Et il y avait, en effet, un problème.

Nous étions en haut d’une colline et nous voyions cette horde se précipiter vers nous

Mon père avait dû prendre la fuite bien plus tôt car il était bien plus en danger que nous. Il me semble qu’il était parti au Burundi plusieurs mois aupa­ravant, puis il s’était installé au Congo.

Alors que la voiture s’approchait de chez nous, certains Hutus avaient remarqué qu’elle se dirigeait vers notre mai­son. Ils se signalèrent mutuellement d’interrompre ce qu’ils faisaient afin de se précipiter vers notre habitation pour nous empêcher de nous échapper. Nous étions en haut d’une colline et nous pouvions voir cette horde se précipi­ter vers nous depuis une autre colline et à travers la vallée, et gravir notre colline pour s’attaquer à nous.

Trois frères

Ma mère nous a dit que nous n’avions pas le temps de retourner à la maison ou de prendre quoi que ce soit. Nous sommes tout simple­ment montés dans la voiture et nous avions à peine atteint le portail que la horde venue régler notre sort était quasiment arrivée à notre maison.

Nous avons d’abord été conduits à Nyanza, dans la famille de ma mère. Nous avons dû y rester environ une semaine, puis nous avons de nouveau été déplacés, pour aller cette fois-ci chez mes grands-parents – les parents de ma mère – à Mutara.

Les trois frères y vivaient encore dans la mesure où les choses n’allaient pas si mal là-bas. Il y avait donc le père de ma mère, son frère, qui était aussi le père de la reine, et un troisième frère. Rassemblés, cela faisait une très grande famille. À nous seuls, nous constituions littéralement un village entier. C’est donc où nous étions allés, mais les tue­ries se sont ensuite étendues jusqu’à Mutara et nous avons donc traversé la frontière vers l’Ouganda, pour rejoindre un endroit appelé Kamwezi.

[Extrait de L’Homme de fer : conversations avec Paul Kagame, président du Rwanda, par François Soudan, aux Éditions IDM, septembre 2015]