Politique

Mali : la tragédie d’Ansongo, au-delà de l’émotion 

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Mis à jour le 12 août 2021 à 14:42
Ibrahim Maiga

Par Ibrahim Maiga

Spécialiste des questions de sécurité et de gouvernance, auteur de "Répondre à l'insécurité dans le Liptako-Gourma", publié en mars 2021.

Convoi de l’armée nigérienne se dirigeant vers la ville d’Ansongo, dans le nord du Mali, le 29 janvier 2013.

Après le massacre d’une cinquantaine de personnes, le 8 août, dans quatre localités à la frontière avec le Niger, la définition d’une stratégie de lutte plus cohérente s’impose.

Une cinquantaine de morts, tel est le bilan provisoire des attaques qui ont ciblé les localités de Karou, Ouatagouna, Dirga et Daoutegueft, dans le cercle d’Ansongo [Gao, dans le nord du Mali]. Cette énième tragédie vient nous rappeler la triste réalité : celle d’un pays instable depuis une décennie, qui peine à se reconstruire et où les populations vivent dans la peur permanente – ce que brouhahas politiciens et controverses improductives ont tendance à nous faire oublier trop souvent.

Qu’il semble loin, le temps où l’on pouvait dormir à la belle étoile entre Gao et Ansongo ! »

Depuis 2015, l’insécurité n’a cessé de s’étendre. Les trois quarts du territoire sont devenus – sauf motif impérieux – des zones formellement déconseillées aux étrangers. En réalité, depuis 2012, des milliers de Maliens sont privés de l’une de leurs libertés fondamentales, celle d’aller et de venir librement. Qu’il semble loin ce temps où l’on pouvait prendre l’autocar à 5 heures à Gao et arriver à 23 heures à Bamako ! Qu’il paraît loin, aussi, ce temps où l’on pouvait dormir à la belle étoile, perdu dans un bled entre Gao et Ansongo ! L’insouciance a laissé place à l’angoisse : celle de croiser sur son chemin des hommes armés non identifiés.

L’État désemparé

Face à ces massacres répétés, l’État malien, comme ses partenaires, semble désemparé. Malgré tous les efforts déployés ces dernières années, tant sur le plan national (Opérations Dambé, Maliko) que dans le cadre de dispositifs sécuritaires régionaux (Force conjointe du G5 Sahel) et internationaux (Barkhane, Takuba et Minusma), la situation n’a cessé de se détériorer. Les civils payent un lourd tribut. Les tueries de Koulogon, Ogossagou, Sobane-Da sont encore fraîches dans la mémoire collective.

Passé le temps de la torpeur, vient celui des doutes, des questions, des accusations, voire des suspicions. Que faire pour rompre avec ce cycle infernal de la violence ? La réponse n’est hélas pas simple. Certes, il est plus commode de penser que le départ de la France ou l’arrivée de la Russie suffiront à juguler l’insécurité. En réalité, la solution viendra des Maliens eux-mêmes, à condition qu’ils aient une idée précise de la direction à emprunter.

Sans être exhaustif, trois raisons, qui me paraissent essentielles, peuvent en partie expliquer l’inefficacité de la réponse sécuritaire et l’enlisement progressif des forces étrangères.

Cacophonie institutionnelle

Première raison : l’incapacité à appréhender l’insécurité comme un phénomène global, à la fois politique et social. Les initiatives qui ne reposent que sur une compréhension partielle dudit phénomène ont forcément une portée et une efficacité limitées.

Deuxième raison : l’insuffisante coordination des initiatives, qu’elles soient d’inspiration étatique ou le fait de partenaires extérieurs. Les responsables chargés de l’élaboration et de la mise en œuvre des réponses institutionnelles à l’insécurité travaillent souvent en vase clos. C’est le cas, par exemple, des multiples structures de l’État chargées du rétablissement de la paix dans le pays. Cette cacophonie institutionnelle accroît les rivalités entre ces acteurs et limite grandement leur efficacité sur le terrain.

Troisième raison : la faiblesse de la réponse judiciaire à des drames similaires à ceux de Koulogon, Ogossagou et Sobane-Da, qui ont favorisé l’instauration d’un cycle de violence.

Approche holitisque

À partir de ces constats, quelques recommandations peuvent être formulées pour améliorer l’action de l’État et celle de ses partenaires.

Le gouvernement devrait consentir davantage d’efforts pour se doter d’une stratégie holistique et, surtout, plus cohérente. Ainsi, la plus grande attention doit être accordée à la réforme du secteur de la sécurité. Contrairement à une idée reçue et qui semble guider ce processus au Mali, cette réforme n’est pas que l’affaire des militaires. Comme le dit l’adage, « les malades ne se soignent pas entre eux ».

La protection des civils doit devenir la priorité des Forces de défense et de sécurité.

Une stratégie plus cohérente devrait aboutir à une meilleure articulation entre les différentes actions, qu’elles soient militaires ou humanitaires, qu’elles concernent le développement, le renforcement de la cohésion sociale ou l’amélioration de la gouvernance.

La protection des civils doit devenir une priorité stratégique pour les Forces de défense et de sécurité maliennes. Celles-ci doivent mobiliser leur énergie et leurs ressources en ce sens, et pas seulement contre la lutte antiterroriste. Cela signifie, a contrario, que leur efficacité ne devra plus uniquement être évaluée à l’aune du nombre de terroristes neutralisés, mais au regard du nombre de villages et d’habitants secourus ou défendus.

Le gouvernement devrait par ailleurs consentir davantage d’efforts en matière de lutte contre l’impunité. Cela suppose un renforcement du dispositif judiciaire, notamment du pôle spécialisé dans la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale, pour prévenir, poursuivre et sanctionner les auteurs de violations graves des droits humains.

Enfin, les autorités maliennes doivent davantage mettre l’accent sur l’utilité de l’État pour les populations, et non sur la simple visibilité des symboles de celui-ci, en particulier dans les zones éloignées de la capitale. Il n’importe pas tant d’être présent dans ces zones que de les administrer en répondant concrètement aux besoins, en constante augmentation, des populations.