Mines

RDC : « Tout doit changer dans le secteur minier ! »

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 13 août 2021 à 11h26
Cobalt extrait de la mine de Ndari, dans le Haut-Katanga, en RD Congo.

Cobalt extrait de la mine de Ndari, dans le Haut-Katanga, en RD Congo. © Lena Mucha/REDUX-REA

Création de l’Entreprise générale du cobalt, révision du code minier, annonces du président Tshisekedi… Toutes ces mesures sont-elles suffisantes ? Non, répond le journaliste belge Erik Bruyland, auteur de « Cobalt Blues ».

Avec 70% de la production totale de cobalt, la RD Congo se hisse au premier rang mondial. Pourtant, avec un PIB par habitant de 557 dollars en 2019 (selon la Banque mondiale), le pays est loin de profiter de ces richesses.

Dans son essai Cobalt Blues, paru en juillet 2021 aux éditions Racine, le journaliste belge Erik Bruyland s’est penché sur l’histoire post-coloniale de son pays natal. Rencontre.

Jeune Afrique : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ? 

Erik Bruyland : D’abord, le fait que je suis né et que j’ai grandi en RD Congo. À l’époque, l’Union minière était une entreprise bien organisée, bien rodée. On disait d’elle qu’elle était  un État dans l’État : elle fournissait une sécurité sociale, des infrastructures, des hôpitaux, des écoles, etc.

Avec la privatisation, au début des années 2000, j’ai vu tout dépérir. C’est allé de mal en pis au point d’en arriver à ce qui s’apparente à un système mafieux.

L’Indonésie, la Bolivie ou la Guinée ont revu leurs contrats miniers. »

Aujourd’hui, le problème est qu’il n’y a pas d’institutions inclusives. Avec la révolution technologique et le changement climatique, on découvre et on utilise de plus en plus de minerais. Mais ces richesses partent à l’étranger, avec les sociétés étrangères, qui se réfugient dans des structures offshore et des paradis fiscaux.

Le journaliste belge Eric Bruyland.

© Le journaliste belge Erik Bruyland.

Quelles solutions envisager ? 

Tout cela ne peut se faire sans la connivence des dirigeants du pays, puisque la RD Congo est un État souverain. L’Indonésie, la Bolivie ou la Guinée ont revu leurs contrats miniers. Tout dépend donc des dirigeants.

Une fois au gouvernement ils se remplissent les poches. C’est la politique du ventre. »

Le président Tshisekedi veut rendre l’enseignement primaire gratuit. Mais avec quels financements ? S’il existait un fonds souverain, ce programme pourrait être financé par les revenus miniers.

Bien sûr, les lobbies internationaux et les groupes miniers ont une part de responsabilité. Mais les élites sont les premières responsables de la situation dans laquelle se trouve la RD Congo.

Quand les dirigeants sont honnêtes avec eux-mêmes, ils parviennent toujours à trouver des solutions. Je rencontre des gens très intelligents, qui analysent remarquablement la situation. Ils vous disent ce qui va mal et ce qui doit changer. Mais, une fois au gouvernement, ils font comme les autres : ils se remplissent les poches. C’est la politique du ventre.

Les mines doivent être exploitées avec de gros engins et des personnels bien payés. »

En 2018, le code minier a été révisé. Il prend désormais en compte le contenu local et la RSE [Responsabilité sociétale des entreprises]. En mars 2021, l’Entreprise générale du Congo – nouvelle filiale de la Gécamines, soutenue par le géant Trafigura – a été lancée, afin d’assainir et de structurer la filière. Ces initiatives peuvent-elles changer la donne ?

Le code minier a déjà été revu plusieurs fois, mais n’a jamais été respecté. Certes, on peut réécrire des codes, mais si on ne les respecte pas, cela ne sert à rien.

Pour l’Entreprise générale du cobalt, c’est un échec, même si elle fonctionne comme cela a été annoncé, c’est-à-dire que l’on va organiser les « creuseurs » [les mineurs illégaux] et faire en sorte que les revenus reviennent à la population. C’est un retour en arrière, à une situation qui remonte à plusieurs siècles, à l’époque où l’on exploitait le cuivre de façon artisanale.

Or, les mines doivent être exploitées de manière professionnelle, avec de gros engins et des personnels bien payés, pas avec des petits creuseurs maltraités. Certes, il y a eu des améliorations ces dernières années et Glencore essaie de mettre de l’ordre, mais ces efforts restent relatifs.

Cobalt blues

Vous ne voyez donc pas de solution à la crise ?

Il est intéressant de noter que Jean-Michel Sama Lukonde Kyenge, l’actuel Premier ministre, est l’ancien directeur général de la Gécamines. Il connaît la situation. S’il ne peut sauver l’industrie minière, cela deviendra désespérant.

Si l’on continue de dilapider les richesses minérales du pays, il n’en restera plus dans dix ans. »

Aujourd’hui, on se trouve devant une fenêtre d’opportunité. Le monde a besoin de minerais stratégiques, comme le cobalt, pour construire des éoliennes et des voitures électriques. Tout le monde, aussi bien les Chinois que les Américains, va se mettre au Green Deal.

Si l’on continue à dilapider les ressources minérales de la RD Congo, il n’en restera plus rien dans dix ans. Soit on modifie l’exploitation minière en profondeur, en veillant à ce que ses bénéfices reviennent à la population. Soit on rate le coche, et ce sera dramatique pour les générations futures.

Le 14 mai 2021, Félix Tshisekedi a annoncé vouloir revoir les contrats miniers. C’est la première fois qu’un président congolais le dit, clairement et en public. Reste à voir s’il le fera.

Il faut aussi que les Congolais aient une connaissance suffisamment approfondie de ces contrats, que les institutions financières soient capables de les analyser et de participer à des montages financiers avec des consortiums internationaux.

Hélas, ces institutions financières locales ne sont pas à la hauteur parce qu’elles ont été négligées. Leurs dirigeants vont consulter des banquiers à Singapour, à Dubaï et à Londres, dans leur propre intérêt personnel.

La prise de la Bastille doit se faire sur place, en RD Congo. »

Lorsque la Banque mondiale a appuyé le programme des privatisations, des consultants, comme International Mining Consultants, ont fait des analyses très critiques et proposé des solutions. À la place de ces privatisations sauvages, qui débouchent sur un système mafieux, on aurait pu faire en sorte que cette exploitation soit professionnelle. Or, certains ont délibérément refusé d’écouter les consultants pour pouvoir se remplir les poches.

La prise de conscience doit se faire en RD Congo. La prise de la Bastille doit se faire sur place.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer