Politique

Abdallah Bin Bayyah, un cheikh entre la Mauritanie et les Émirats arabes unis

Réservé aux abonnés | | Par - à Nouakchott
Abdallah Bin Bayyah est renommé pour son discours de paix et de tolérance

Abdallah Bin Bayyah est renommé pour son discours de paix et de tolérance © Twitter Bin Bayyah Network

Autorité religieuse respectée à travers le monde arabe, ce chef religieux mauritanien est depuis quelques années un ambassadeur officieux de son pays dans le Golfe. Portrait.

À Abou Dhabi, Mohamed Ould Ghazouani sait pouvoir compter sur un ambassadeur officieux, aussi respecté qu’influent : le Mauritanien Abdallah Bin Bayyah, 86 ans, membre de la diplomatie religieuse émiratie, renommé pour son discours de paix et de tolérance. Les deux hommes entretiennent des liens personnels, le défunt père du président mauritanien, Cheikh Mohamed Ahmed Ould El Ghazouani, ayant été le chef de la grande confrérie soufie dont le cheikh est issu. Ils ont par ailleurs tous deux des attaches dans la région de l’Assaba, dans l’est du pays.

Si Abdallah Bin Bayyah tient son rôle de chef religieux à Nouakchott lorsqu’il y revient, deux à trois fois par an – il y a créé une fondation caritative et y a présidé, en janvier 2020, un congrès sur le rôle de l’islam en Afrique –, c’est à plus de 7 000 kilomètres qu’il a décidé de s’installer, aux Émirats arabes unis. Il a rejoint le Comité d’orientation de l’université Mohammed Bin Zayed et contribue à renforcer les liens d’amitié qu’entretiennent déjà le prince héritier et Mohamed Ould Ghazouani.

« Un rôle de pompier »

« Face aux extrêmes les plus bruyants, il a choisi d’adopter un discours raisonnable », dit de lui son fils, l’actuel ministre mauritanien de la Justice, Mohamed Mahmoud Ould Cheikh Abdoullah Ould Boya, qui fut également ambassadeur en Arabie saoudite de 2005 à 2010. « Il a toujours estimé que la guerre se mène d’abord dans les esprits et il joue un rôle de pompier, de stabilisateur, affirme-t-il. C’est là l’essentiel de son action et le socle de sa pensée : rétablir la paix, la tolérance et la fraternité entre les humains. »

Il préside le Conseil de la fatwa des Émirats, qui classe les Frères musulmans parmi les organisations terroristes

Au travers du Forum pour la promotion de la paix dans les sociétés musulmanes, fondé en 2014, au moment où Daech connaissait un essor fulgurant, et basé à Abou Dhabi, Abdallah Bin Bayyah milite depuis des années pour le dialogue interreligieux, promu par les autorités émiraties. Mais pour certains, qui affirment que les islamistes seraient les principaux bénéficiaires d’une démocratisation de la région, ce discours est surtout destiné à couvrir de vernis le soutien aux régimes autoritaires.

Les Émirats arabes unis, dont les deux principales familles régnantes, les Nahyane et les Maktoum, suivent le rite malékite auquel Bin Bayyah est rattaché, s’appuient aussi sur cette figure dans leur lutte d’influence contre le rival qatari, proche des Frères musulmans. En novembre 2020, le Conseil de la fatwa des Émirats, que le savant mauritanien préside, a classé la confrérie parmi les organisations terroristes et exhorté les musulmans à s’en écarter. Une position faisant directement écho à celles des gouvernements émiratis et saoudiens, qui ont longtemps accusé la confrérie de soutenir les extrémistes violents et de chercher à déstabiliser le monde arabe.

Anti-Printemps arabe

Abdallah Bin Bayyah fut pourtant le numéro deux de l’Union internationale des savants musulmans, réputée proche des Frères. Mais il a démissionné de son poste en 2014 à la suite de profondes divergences idéologiques avec son président, Youssef al-Qaradawi. Lors du Printemps arabe, alors que le très controversé prédicateur égyptien promouvait, de concert avec les autorités qataris et la chaîne Al-Jazira, le renversement des régimes en Tunisie, en Égypte, en Syrie et ailleurs, l’érudit mauritanien s’est dit attaché à « la stabilité des peuples et des États ».

« Et ce, même avec les régimes qui ne sont pas à la hauteur des espérances, ajoute Mohamed Mahmoud Ould Cheikh Abdoullah Ould Boya. Pour lui, on peut corriger les échecs d’un président coupable de malversations sans provoquer l’éclatement d’un peuple. À ce moment-là, les Émirats arabes unis avaient besoin d’un leader qui puisse défendre cela idéologiquement et ils se sont ensuite appuyés sur lui dans le cadre de leur diplomatie, jusqu’aux États-Unis. »

Bin Bayyah encourage les dirigeants qui ne jouent pas leur rôle »

L’idée pour les Émirats est alors de démontrer que la légitimité religieuse n’est pas du côté des révolutionnaires. En 2017, la rupture est consommée entre Doha d’un côté, Riyad et Abou Dhabi de l’autre. Ces derniers imposent un blocus au Qatar pour le contraindre à aligner sa politique régionale sur celle de ses voisins. Nouakchott s’associe à la décision de ces deux alliés dans le Golfe et rompt également avec Doha. 

« Abdallah Bin Bayyah est un grand érudit, très moderne, complète l’un des leaders du parti islamiste mauritanien Tawassoul, réputé proche des Frères musulmans. Nous le respectons beaucoup mais deux choses nous séparent. D’une part, il encourage les dirigeants qui ne jouent pas leur rôle et non ceux qui jouent le leur, à savoir les opposants et membres de la société civile. Et, par ailleurs, il a noué une alliance avec les Émirats arabes unis. » Depuis 2011, Abou Dhabi est de fait devenu la bête noire de tout ce que le monde arabe compte de contestataires du pouvoir, en se rangeant presque systématiquement du côté de l’ordre établi.

Barack Obama et le Pape François

Né en 1935 au sein de la tribu Massoumas – dont sont issus d’autres dignitaires religieux, comme l’influent imam Mohamed el Hacen Ould Deddew, proche de Tawassoul –, Abdallah Bin Bayyah est d’abord magistrat, puis entre en politique. De 1971 à 1975, cet ancien juge de la Cour suprême est ministre des Affaires islamiques puis de la Justice dans le gouvernement du président Moktar Ould Daddah. Il prend ensuite les rênes du Parti du peuple mauritanien (PPM), alors au pouvoir, jusqu’au coup d’État de 1978.

Il est devenu l’un des Mauritaniens les plus influents au monde

En tant qu’envoyé spécial de Moktar Ould Daddah dans le Golfe, le cheikh contribue aussi à renforcer les liens de son pays avec le royaume. Il est d’ailleurs de ceux qui faciliteront la visite officielle du roi Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud à Nouakchott, en novembre 1972. En 1981, il part pour l’Arabie Saoudite, et y restera plus de trente ans, enseignant notamment à l’université du roi Abdelaziz à Djeddah, avant de rejoindre les Émirats.

En 2014, il acquiert une notoriété internationale lorsque le président américain d’alors, Barack Obama, cite son nom devant le Conseil de sécurité de l’ONU parmi ceux de chefs religieux influents luttant contre l’extrémisme. La même année, il émet une fatwa intitulée « Ce n’est pas le chemin du paradis », invalidant le discours de Daech. Au fil des ans, reçu par le Pape François au Vatican et par nombre de chefs d’État et dirigeants, Abdallah Bin Bayyah devient l’un des Mauritaniens les plus influents au monde.

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