Politique

[Tribune] Cameroun : Christian Penda Ékoka, mort d’un soldat de la résistance

Mis à jour le 11 août 2021 à 02:41
Valsero

Par Valsero

Rappeur camerounais

Christian Penda Ékoka.

Allié de l’opposant Maurice Kamto et ex-conseiller économique du président Biya, le chef du mouvement Agir est décédé le 8 août, à l’âge de 69 ans.

J’ai du mal à y croire. Mon esprit refuse d’assimiler cette nouvelle. Je ne perds pas espoir, persuadé que quelqu’un m’appellera et me dira que c’est une fake news. Ce n’est pas ce qui manque, au Cameroun, où il y a davantage de « fake » que de « news »… Malheureusement, le démenti tarde à venir. Je commence à me dire qu’il va falloir que je m’y fasse : Christian Penda Ékoka est mort, ce dimanche 8 août 2021, au Canada. Tonton Christian – comme j’aimais à l’appeler – ne reviendra plus. Je n’entendrai plus sa voix posée, assurée et rassurante. L’optimisme, la foi et la conviction : voilà ce que je retiendrai de ce grand homme.

Discours moderne et novateur

Nous nous étions rencontrés pour la première trois mois avant l’élection présidentielle d’octobre 2018. Christian Penda Ékoka créait son mouvement, Agir, et recrutait des jeunes pour l’animer. Un ami m’avait invité à assister aux réunions organisées à cet effet, et nous avait présentés.

Quand il présentait sa vision d’un Cameroun idéal, il parlait avec son cœur. »

En bon pédagogue, l’économiste nous avait exposé la philosophie qui sous-tendait son action. J’étais fasciné par la modernité de son discours. La plupart des gens de son âge se cramponnent à de vieux logiciels. Lui avançait des idées novatrices, qu’il voulait voir porter par des jeunes à qui il mettrait le pied à l’étrier. Il émanait de lui cette simplicité propre aux grands hommes, qui n’ont pas besoin de trop en faire.

Christian Penda Ékoka parlait avec son cœur, y compris quand il présentait sa vision d’un Cameroun idéal. Il élaborait des théories et suggérait des solutions pour les concrétiser. De temps à autre, il s’autorisait des digressions, laissant ainsi poindre ses regrets de n’être pas parvenu, lui l’ex-conseiller du président Paul Biya, à infléchir la politique économique de ce dernier.

Pot de fleurs

Au cours de ces réunions, par pudeur et par respect, mais aussi – je le confesse – par lâcheté, je m’étais toujours abstenu de lui demander ce qu’il était allé chercher au Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). J’étais pourtant curieux de découvrir les causes de sa rupture avec le parti présidentiel. Il m’avait répondu en substance que le RDPC était une terre aride, où plus rien ne poussait, pas même les graines fertiles du développement.

Comme à la présidence de la République, où il avait ses bureaux, il avait le sentiment de servir de pot de fleurs. Les notes et rapports enfouis au fond des tiroirs auront été l’une de ses plus grandes frustrations. Sans doute est-ce qui l’a rapproché de Maurice Kamto. Tous deux avaient en commun le regret d’avoir occupé des fonctions dans les cercles du pouvoir sans être parvenus ni à donner la pleine mesure de leur talent, ni à contribuer à insuffler une dynamique au pays.

Tonton Christian aura néanmoins marqué son temps les trois dernières années de sa vie, en prenant des décisions dont la plus importante l’a conduit et maintenu en prison pendant dix longs mois, en 2019 : soutenir la candidature de Maurice Kamto à la présidentielle de 2018 et accompagner le plan national de résistance visant à libérer le Cameroun d’une dictature vieille de plus de quarante ans.

“Ça va aller, Vals, nous nous en sortirons”, me répétait-il quand nous étions en prison. »

Pendant notre séjour dans les geôles de la prison centrale de Yaoundé, nous avions pour seul sujet de discussion un Cameroun imaginaire, le Cameroun de nos rêves, dans lequel prévaudrait l’État de droit. Ce séjour carcéral aura été pour moi une période de formation. Avec Maurice Kamto, Christian Penda Ékoka m’a appris le sens du mot « droit ». D’abord, le droit comme discipline. À ma sortie de prison, j’aurais pu réussir haut la main l’examen du barreau tant nous potassions notre procès à venir.

« Droit dans ses bottes »

Puis, l’expression « se tenir droit dans ses bottes », sans courber l’échine malgré le poids de l’injustice. Quand il m’arrivait de flancher, d’avoir envie de hurler ma rage en donnant des coups de poing dans le mur, Tonton Christian me redisait sans cesse : « Ça va aller, Vals, nous nous en sortirons ! » Preuve de sa détermination à rester debout vaille que vaille, il avait exigé de son épouse qu’elle ne vienne jamais lui rendre visite à la prison. Sans doute, aussi, pour lui épargner les traitements humiliants qu’on faisait subir aux nôtres.

Ce sont ces décisions majeures, payées au prix fort, qui font de lui un être exceptionnel et qui lui garantissent une place d’honneur dans l’histoire de notre pays. Depuis l’annonce de son décès, les hommages se succèdent, à la hauteur de l’homme qu’il représente pour nous, combattants de la liberté dont il était l’un des piliers.

Je voudrais retenir ces flots de témoignages d’amour, de reconnaissance et de compassion qui déferlent sur les réseaux sociaux. Certes, le temps des détracteurs et des récupérateurs viendra. Payés pour distraire les abrutis, ils font leur « job ». Sont-ils efficaces pour autant ?

Nous avons perdu un soldat de la résistance. Il ne verra pas le pays que nous avons reconstruit des heures durant pendant nos longs mois d’incarcération. Il ne verra pas cet État démocratique, souverain et développé, dont nous parlions. Il ne verra pas cet État où les tribus et les sous-tribus se placent au-dessus de l’identité nationale. Avait-il vraiment prévu de le voir ? Je ne saurais le dire avec exactitude. Je reste persuadé, en revanche, qu’il s’en va heureux d’avoir contribué à faire germer les graines de la liberté dans le cœur de la jeunesse camerounaise.

Il est mort.  L’héritage est lourd. L’objectif est le même : nous continuerons, aussi, pour qu’il soit fier de nous.
À très bientôt, Tonton Christian.