Dans le centre-ville de Niamey. © ISSOUF SANOGO/AFP

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Politique

Niger : Mohamed Bazoum à l’épreuve du feu

Élu en février, le président a hérité d’une situation sécuritaire difficile et profite du désengagement français au Sahel pour s’affirmer sur la scène diplomatique régionale. Mais ses détracteurs l’attendent aussi sur d’autres dossiers.

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Mis à jour le 3 septembre 2021 à 11:10

Premier discours de Mohamed Bazoum au siège du PNDS, le 23 février 2021, après l’annonce des résultats de la présidentielle. © ISSOUF SANOGO/AFP

C’est un rendez-vous qu’il attendait depuis de longues années. Combien de fois a-t-il regardé, écouté et sans doute envié Mahamadou Issoufou alors que celui-ci s’adressait au peuple nigérien en cette journée du 2 août, fête de l’indépendance du pays ? Cette fois, Mohamed Bazoum est le personnage principal. Élu en février au deuxième tour face à l’opposant et ancien chef de l’État Mahamane Ousmane, l’ancien ministre a gagné le droit de jouer le premier rôle, après avoir occupé une bonne partie des seconds au cours des dix dernières années.

Ce message à la nation, son premier donc, il l’a écrit, relu, corrigé, pesant chaque phrase, chaque concept, à la manière du professeur de philosophie qu’il fut naguère à Tahoua ou à Maradi. Après avoir rendu hommage à son prédécesseur, puis réitéré son engagement pour l’éducation et la bonne gouvernance, le président en vient au cœur de son intervention : la sécurité. Deux jours plus tôt, dans le département de Torodi, à quelques encablures de la frontière avec le Burkina Faso, une attaque terroriste a coûté la vie à dix-neuf militaires nigériens.

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L’offensive porte une nouvelle fois la marque de l’État islamique au grand Sahara, qui avait pris soin de disposer des mines artisanales sur certaines voies d’accès au lieu de l’embuscade. À la fin de juillet, déjà, trente-trois villageois avaient été tués dans deux attaques distinctes, plus au nord, près de la frontière malienne, dans une région de Tillabéri qui a pris depuis de longs mois des airs de zone de guerre.

Le boss de l’après-Barkhane ?

« Les organisations terroristes opérant pour l’essentiel à partir de bases situées hors de notre territoire ne nous ont donné aucun répit », regrette Mohamed Bazoum dans son discours à la nation du 2 août. « Nos forces de défense ont été sollicitées jour et nuit sur tous les fronts. Partout, elles se sont comportées avec dignité et ont fait preuve de compétence remarquable », ajoute-t-il, soulignant « l’urgence du traitement du défi sécuritaire ». Comme son prédécesseur, Mohamed Bazoum sait que le premier dossier sur lequel on l’attend est la sécurité. « C’est d’autant plus vrai depuis qu’Emmanuel Macron a annoncé la nouvelle politique française au Sahel. Avec la fin de l’opération Barkhane, la pression est montée d’un cran sur les pays sahéliens. Cela a poussé Niamey à s’affirmer sur la scène diplomatique », explique un ambassadeur à Niamey.

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Ancien ministre des Affaires étrangères, puis de l’Intérieur et de la Sécurité publique, disposant de très bons réseaux dans la sous-région et au Maghreb, le nouveau chef de l’État nigérien ne s’est pas fait prier pour tenter d’assumer un leadership sahélien dans l’ère post-Barkhane. Très connecté à son homologue français Emmanuel Macron, il a placé Niamey, qui sera le cœur du futur dispositif français au Sahel, au centre des débats, tout en soutenant un rapprochement avec l’Algérie, qu’il estime indispensable depuis de nombreuses années. « Emmanuel Macron s’appuie sur lui pour gérer la transition post-Barkhane. Il a, en quelque sorte, profité de la disparition d’Idriss Déby Itno », analyse un diplomate sahélien.

Si N’Djamena a en effet convaincu Paris de maintenir une partie de ses troupes, notamment aériennes, sur le sol tchadien, le cœur du dispositif sahélien français s’est indubitablement déplacé vers Niamey. « Idriss Déby Itno faisait figure de patron régional. Il était le plus ancien des chefs d’État et avait une relation privilégiée avec la France et son ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. Avec son décès, la donne a changé », résume une autre source diplomatique. Signe de ce nouveau statut : Mohamed Bazoum a, dès les premières semaines de son mandat, adopté un discours très offensif à l’encontre des autorités maliennes, au premier rang desquels l’ex-colonel Assimi Goïta, tombeur d’Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020 et patron de la transition à Bamako.

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« Bazoum a voulu faire coup double. D’une part, il s’affirme comme leader sur le terrain sahélien, tandis que Bamako et N’Djamena doivent gérer des transitions difficiles. D’autre part, il insiste sur le fait que le Niger se bat contre un phénomène venu de l’étranger, en particulier du Mali », analyse un politologue nigérien.

Tension retombée

En tournée dans son propre pays, entre deux rendez-vous en France et en Algérie, Mohamed Bazoum n’a eu de cesse de faire passer ce message, faisant de la sécurisation du territoire et du retour des Nigériens dans les villages abandonnés sa priorité. « Pointer le Mali du doigt lui permet d’éviter un peu le débat sur les origines locales du terrorisme. On sait bien qu’il y a des jihadistes nigériens et que certains groupes parviennent à recruter chez nous, en profitant de la pauvreté et de l’absence de l’État », déplore un opposant.

« Il n’évite pas le sujet, rétorque un collaborateur du nouveau président. D’ailleurs, dans son message à la nation, il a mis l’éducation et le développement au premier rang de ses priorités. » Mohamed Bazoum a, pour le moment, les coudées franches à Niamey.

Si une partie de l’opposition, réunie autour de Mahamane Ousmane, continue de contester les résultats de la présidentielle et la légitimité du chef de l’État, ses détracteurs ont bien du mal à se faire entendre. Son alliance avec Seini Oumarou, nommé président de l’Assemblée nationale, et Albadé Abouba, dont plusieurs proches ont été nommés ministres, lui a procuré une majorité confortable et, selon de nombreux observateurs, la tension politique est retombée, y compris avec la société civile, très mobilisée face à Mahamadou Issoufou depuis 2018.

Des paroles aux actes

« Mohamed Bazoum a réussi ses premiers mois. Il se montre ferme sur la sécurité et a réinstauré une forme de dialogue avec les syndicats, la société civile et l’opposition, ce qui avait été mis à mal lors du dernier mandat d’Issoufou, concède un opposant. Mais pour combien de temps ? » Même si leur arrestation date d’avant son élection, des activistes restent aujourd’hui en détention. En outre, beaucoup réclament toujours des décisions fortes sur le développement et la lutte contre la corruption et attendent, avec plus ou moins de patience, que le nouveau président passe de la parole aux actes.

Le 28 juillet, plusieurs fonctionnaires ont été écroués pour leur implication présumée dans une affaire de détournement de 8 milliards de F CFA (près de 12,2 millions d’euros) du Trésor public. Mais une autre retient toujours l’attention des observateurs : le dossier dit « du ministère de la Défense », qui porte sur 12 milliards de F CFA de surfacturations et sur 18,5 milliards de matériel non livré. Un leader de la société civile résume : « Pour le moment, seuls des cadres subalternes des ministères sont inquiétés. Maintenant, il faut aller jusqu’au bout : tous ceux qui peuvent être impliqués doivent répondre devant la justice, y compris les plus hautes personnalités de la précédente administration. »