Économie

Niger : un champion régional de la croissance… en puissance

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 24 septembre 2021 à 09:59

Dans le centre-ville de Niamey. © ISSOUF SANOGO/AFP

Une croissance annoncée à près de 7 % pour 2021, une forte hausse des investissements, des avancées sociales notables… Malgré les crises sécuritaire et sanitaire, le pays tient le choc. Mieux : selon le FMI, son économie est la plus dynamique d’Afrique de l’Ouest.

Le Niger a du mérite. Ces dix dernières années, la pauvreté y a reculé, et la scolarisation y a progressé, tout comme l’espérance de vie. Les gouvernements successifs ont correctement piloté l’économie, maintenant l’inflation à moins de 3 %, les déficits budgétaires à moins de 4 % et la dette publique aux environs de 44 % du produit intérieur brut (PIB), au point que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) qualifient de « modéré » son risque de surendettement.
Les réformes se sont succédé pour informatiser les déclarations et les paiements d’impôts en ligne et pour créer un guichet unique pour le commerce extérieur. Tous les arriérés de paiements intérieurs ont été apurés à la fin de 2019.

Le Niger a l’une des croissances démographiques les plus élevées du monde avec 6,9 enfants par femme

Ces bonnes pratiques ont valu au Niger une aide internationale importante, qui représente 13 % de son PIB, la Banque mondiale montrant l’exemple avec 1 milliard de dollars versé en 2020-2021 et 3 autres milliards prévus en appui de nombreux programmes de soutien. Et le FMI l’affirme : le Niger jouit de l’économie la plus dynamique d’Afrique de l’Ouest, avec des taux de croissance qui ont atteint 7,2 % en 2018 et 5,9 % en 2019.

Des crises multiples et interconnectées

Malheureusement, le Covid-19 a bouleversé ces perspectives. « La crise provoquée par la pandémie ainsi que la situation sécuritaire continuent de plomber l’économie nigérienne, balayant des années de gains durement acquis dans la lutte contre la pauvreté », souligne le rapport (intitulé « Maximiser l’efficacité des dépenses publiques pour mieux reconstruire ») consacré au Niger que la Banque mondiale a publié le 26 juillet.

200 000 Nigériens se trouvent en situation d’urgence alimentaire

Quelque 400 000 Nigériens ont basculé dans l’extrême pauvreté (moins de 1,90 dollar par jour) et 200 000 risquent de les y rejoindre, car le revenu par habitant a baissé de 0,3 %. « La reprise en cours ne permettra pas de corriger rapidement cette dégradation, car le Niger a l’une des croissances démographiques les plus élevées du monde avec 6,9 enfants par femme », déplore Aboudrahyme Savadogo, économiste à la Banque mondiale. La réduction de la pauvreté pourrait ne pas reprendre avant 2023.

Même constat du côté du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO-OCDE), qui indique que le Niger fait face à des « crises multiples et interconnectées, alimentaire, sécuritaire, sanitaire, socio-économique et climatique » et que plus de 200 000 de ses habitants se trouvent en situation « d’urgence alimentaire ». Toutefois, après une croissance timide en 2020 à 1,2 %, les prévisions à cinq ans sont positives, avec une croissance annuelle moyenne attendue du PIB de 8,5 %, entre 2021 et 2026.

JA GFNIGER_Reperes_Niger

Le boom des exportations de pétrole ne doit pas inciter à se reposer sur ses lauriers

Bonnes recettes pétrolières

Le document de programmation budgétaire et économique pluriannuelle (DPBEP) présenté en juillet par le gouvernement nigérien prévoit en effet une forte et constante accélération de la croissance, soit 5,5 % en 2021, 7,1 % en 2022, 8,6 % en 2023 et 12,8 % en 2024 (légèrement en deçà des estimations du FMI). Cet optimisme repose sur la réouverture de la frontière avec le Nigeria et sur le redémarrage des chantiers du barrage de Kandadji, du chemin de fer Kano (Nigeria) -Maradi (Niger) et, surtout, de l’oléoduc de 2 000 km de long qui reliera le bassin d’Agadem au Bénin.

On voit bien que la perspective d’exporter 97 000 barils/jour en 2023 au lieu de 20 000 aujourd’hui fait rêver Niamey, car cela permettrait de mettre fin au recul constant des exportations nigériennes depuis 2016 en raison de la crise de l’uranium. « Le boom attendu des exportations de pétrole ne doit pas être considéré comme une raison pour se reposer sur ses lauriers », prévient le rapport de la Banque mondiale.

Les infrastructures et les services de base devront être adaptés à un doublement de la population d’ici à 2040

« Si les recettes supplémentaires du pétrole sont bien gérées, le Niger peut éviter les déboires des autres pays pétroliers africains, ajoute Paolo Di Lorenzo, économiste principal de Banque pour le Niger. Mais il ne lui faut pas répéter son expérience de l’uranium. Toutefois, le pétrole ne suffira pas à assurer au pays les ressources suffisantes pour investir massivement dans les infrastructures et les services de base, lesquels devront être adaptés à un doublement de la population d’ici à 2040. »

Mieux dépenser pour économiser

D’où la nécessité de revoir la gestion des recettes et des dépenses publiques. « Les ressources budgétaires du Niger ont diminué avec la crise sanitaire et économique, explique Paolo Di Lorenzo.  Les prélèvements n’y dépassent pas 11 % du PIB, quand le niveau demandé par l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) est de 20 %. Pour dégager des moyens indispensables, il lui faut améliorer l’efficacité de son fisc et de ses douanes, lutter contre l’informalité et la corruption, accroître le nombre de ses contribuables et privilégier la transparence. »

La Banque mondiale insiste sur la nécessité de « maximiser la dépense publique », car la gestion de l’argent public n’est pas optimale. Dans le domaine des ressources humaines, cela voudrait dire supprimer les travailleurs fantômes ou superflus de la fonction publique pour économiser 0,8 % du PIB. En améliorant les passations des marchés dans l’éducation et l’agriculture, l’économie serait de 0,2 %. En limitant le taux d’abandon ou de redoublement des élèves ainsi qu’en améliorant l’utilisation des enseignants, elle atteindrait 0,7 %. En renforçant l’efficacité du système de santé, le gain serait de 0,2 % et une bonne gestion du programme de subventions des engrais rapporterait 0,15 %. Le total de ces économies pourrait, en théorie, dépasser 250 millions de dollars par an, ce qui est considérable.

Marges de manœuvre

Les défis économiques et sociaux que doit affronter le président Bazoum sont immenses. Son gouvernement fait face à d’importants risques sanitaires, climatiques et sécuritaires. Il lui faut améliorer d’urgence l’éducation d’une population dont la moitié a moins de 15 ans et où 41 % des enfants en âge d’aller à l’école primaire ne sont pas scolarisés. Il doit se soucier de la faible productivité d’une agriculture qui ne parvient pas encore à valoriser ses productions.

« L’élection du président Bazoum s’est faite de manière pacifique et démocratique, commente Jean-Pierre Chauffour, coordinateur des programmes économiques et financiers de la Banque pour le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Tchad. C’est bon pour l’image du Niger. Et si les réformes suivent, cela pourrait séduire les investisseurs et placer le pays sur une trajectoire de croissance plus élevée que prévu. Le président Bazoum a des marges de manœuvre. »