Politique

Conflit au Tigré : comment la diaspora éthiopienne tente d’influencer Washington

Réservé aux abonnés
Par - par Julian Pecquet (The Africa Report)
Mis à jour le 6 août 2021 à 17:13

Membres de la diaspora éthiopienne, à Washington, le 28 juillet 2018.

Alors que le Congrès des États-Unis s’apprête à voter une loi visant à condamner les violences au Tigré, partisans et adversaires du Premier ministre Abiy Ahmed font monter la pression.

En tant que présidente de la sous-commission sur l’Afrique au Comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants, Karen Bass, représentante démocrate au Congrès des États-Unis, se voit chargée de la délicate mission d’apporter la meilleure réponse au conflit qui se déroule au Tigré. Élue de Californie, elle représente notamment Los Angeles, où se trouve la deuxième plus grande communauté de la diaspora éthiopienne aux États-Unis après celle de Washington.

Comme si la situation n’était pas déjà assez compliquée, un grand nombre de ses électeurs éthiopiens-américains, qui la soutenaient depuis vingt ans, ne sont plus derrière elle.

Communauté divisée

Ces tensions sont apparues à la fin de juillet alors que cette communauté, déjà divisée, réclamait son mot à dire sur le projet de loi de Karen Bass à la Chambre condamnant les violences. Afin d’éviter une éventuelle polémique, Bass a proposé d’organiser non pas une, mais deux visio-conférences : la première avec des partisans du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, la seconde avec des militants qui accusent celui-ci de se rendre complice d’un génocide au Tigré.

Entre-temps, les lobbies ethniques, qui critiquent à la fois Abiy Ahmed et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), ont lancé leurs propres campagnes de sensibilisation afin de s’assurer que les attaques perpétrées contre leur communauté ne seraient pas passées sous silence.

« Par le passé nous étions une seule et même communauté, a regretté Christina Sara, avocate et défenseuse des droits de l’homme, lors de la seconde visio-conférence de Bass. Mais depuis la guerre au Tigré, nous avons grandi séparément ».

Le cœur y est, mais il est difficile d’appréhender toute la complexité de l’une des communautés d’immigrés les plus grandes et des plus diverses des États-Unis.

Il y aurait, dans le pays, entre 500 000 et 1 million d’éthiopiens-américains. »

Politiquement active et relativement riche, cette communauté a fourni une aide considérable à l’Éthiopie par le biais d’envois de fonds qui s’élèvent à plusieurs milliards de dollars par an, exerce une forte influence médiatique (contrôle de chaîne de télévision et de médias en ligne). Cela inclut le lobbying auprès des décideurs politiques à Washington qui entretiennent, depuis plus d’un siècle, des relations stratégiques solides avec Addis-Abeba.

À l’image de la situation en Éthiopie, la diaspora a toujours été ethniquement divisée. L’escalade des tensions et des violences au cours de l’année écoulée, en particulier depuis le déclenchement des hostilités entre le TPLF et l’armée éthiopienne en novembre dernier, n’a fait que renforcer ces clivages.

« Notre communauté est réellement divisée, explique Tewodrose Tirfe, président de l’Amhara Association of America, sise en Caroline du Nord, à The Africa Report. Cela est dû à un manque de leadership de la part de l’administration Abiy, des présidents des régions et des partis de l’opposition. Cette carence politique a laissé le champ libre aux groupes armés pour attaquer les civils ».

Read this article in english on

Il y a trois ans, l’association que dirige Tirfe faisait partie de ces quelques groupes, avec l’association Oromo Legacy leadership and advocacy (OLLAA) de Virginie du Nord et le Conseil civique éthiopien-américain, dans le Colorado, à promouvoir une résolution coparrainée par Karen Bass dénonçant une violation de droits humains et se félicitant de l’élection d’Abiy. Aujourd’hui, ces trois organisations ne sont plus sur la même longueur d’ondes.

L’Occident se trompe en pensant que nous nous battons entre nous comme chiens et chats. »

L’association Oromo exige du gouvernement Abiy la libération de militants emprisonnés, y compris Jawar Mohammed et Bekele Gerba. L’Amhara Association fait pression sur les États-Unis pour que ces derniers reconnaissent les atrocités commises par le gouvernement Abiy et par le TPLF, comme le massacre d’une centaine de civils Amhara à Maikadra le 9 novembre 2020. Quant au Conseil civique éthiopien-américain, il insiste sur le fait qu’une grande partie des Éthiopiens, tant dans leur pays que dans la diaspora, soutiennent la politique d’Abiy.

« L’Occident se trompe toujours à propos de l’Éthiopie en pensant que nous nous battons entre nous comme chiens et chats, affirme Yoseph Tafari, diacre de l’Église orthodoxe éthiopienne et président du Conseil civique. Cette idée ne reflète pas le sentiment général de la diaspora qui aspire à l’unité de son pays ».

Restrictions de visas 

D’autres groupes ont également vu le jour depuis que la guerre a éclaté. Les tigréens de la diaspora sont à l’origine de la création du Tigray Center for Information and Communications qui, situé dans la banlieue de Washington depuis décembre 2020, pousse en faveur d’un cessez-le-feu et d’une aide humanitaire.

Pendant ce temps, les partisans d’Abiy ont lancé l’American Ethiopia Public Affairs Comittee en Pennsylvanie au début de l’année et ont rapidement eu recours aux services de Mercury Public Affairs, l’un des meilleurs cabinets en stratégie d’influence à Washington. Deux anciens avocats – David Vitter, sénateur républicain de Louisiane et Joe Garcia, député démocrate de Floride – militent activement pour l’adoption du projet de loi de Karen Bass.

Tout ce que nous demandons aux États-Unis, c’est d’être objectifs. »

Toutes ces pressions et l’adoption, à l’unanimité, de la version sénatoriale du projet de loi par la Chambre haute en mai dernier, ont placé Bass et ses collègues de la Chambre des représentants sous le feu de projecteurs.

La Chambre des représentants a opté pour une approche privilégiant le dialogue. Karen Bass a présenté sa résolution à la fin du mois de mai et Gregory Meeks, élu démocrate de New York, a convoqué une audition sur l’Éthiopie un mois plus tard. La Chambre s’étant retirée pour une pause de six semaines le 30 juillet, le projet de loi ne sera pas adopté avant septembre, dans le meilleur des cas.

Les militants éthiopiens de tous bords comptent sur Karen Bass pour rectifier une politique américaine qui, jusqu’à présent, ne satisfait personne.

Les partisans d’Abiy sont furieux contre la Maison Blanche et le Département d’État qui ont supprimé une partie de l’aide économique et sécuritaire, et ont annoncé des restrictions de visa pour certains responsables éthiopiens et érythréens ainsi que pour les rebelles tigréens et les milices amhara. Les activistes tigréens, quant à eux, souhaitent que les États-Unis reconnaissent que le gouvernement d’Abiy perpètre un génocide.

Karen Bass a dit très clairement aux deux parties qu’elle ne se laisserait pas influencer et a déclaré à la communauté tigréenne qu’elle n’avait pas encore les preuves qu’un tel génocide était en cours. Elle l’a également prévenue que si les allégations selon lesquelles des enfants sont enrôlés par les forces armées tigréennes étaient confirmées, elle les « condamnerait de la même manière que d’autres atrocités ».

« Trop indépendant »

Les partisans d’Abiy accusent les États-Unis de se retourner contre le Premier ministre éthiopien parce qu’il est « trop indépendant ». Une idée que Karen Bass, également membre du Black Caucus du Congrès, a balayé d’un revers de main, rappelant qu’elle avait été enthousiaste à l’idée de rencontrer Abiy en 2018 et « ravie » lorsqu’il avait reçu le prix Nobel de la paix l’année suivante. « J’aimerais vous demander de clarifier un point : pensez-vous que le gouvernement éthiopien a fait quoique ce soit de répréhensible ? », les a-t-elle interpellé.

Lors de ses visio-conférences, Karen Bass a indiqué aux deux camps qu’elle avait demandé l’autorisation de se rendre en Éthiopie avec des collègues à la mi-septembre, ajoutant qu’elle espérait pouvoir entrer au Tigré au cours de ce voyage.

« J’espère que cette visite aidera les États-Unis à faire une pause et à réévaluer leur position, déclare Yoseph Tafari. Tout ce que nous leur demandons, c’est d’être objectifs. C’est un trop grand pays pour prendre parti ».