Politique

Mali – Adama Sangaré arrêté : opération mains propres ou chasse aux sorcières ?

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Mis à jour le 06 août 2021 à 15h52
Adama Sangaré, le maire de Bamako, le 17 novembre 2017 à Paris.

Adama Sangaré, le maire de Bamako, le 17 novembre 2017 à Paris. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

Le maire du district de Bamako a été placé sous mandat de dépôt par le pôle économique et financier. Officiellement, aucune information n’a filtré sur les raisons de cette nouvelle interpellation. Mais une source judiciaire évoque une affaire remontant à 2010.

Retour à la case prison pour le maire de Bamako. En 2019 déjà, Adama Sangaré avait été interpellé et entendu par le procureur du pôle économique et financier, Mahamadou Kassogué, devenu ministre en juin dans le gouvernement de transition de Choguel Maïga. Il avait alors été mis en examen pour « faux et usage de faux » et « atteinte aux deniers publics » dans un dossier relatif au projet de passation de marché d’éclairage public, dans le cadre de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance du Mali, en 2010.

Outre Sangaré, Sékou Alpha Djittèye, directeur d’Énergie du Mali (EDM), et Mah Fily Koné, cheffe du département hydrocarbures d’EDM à l’époque des faits, ainsi que Mohamed Oumar Traoré, directeur de la société contractante pour l’exécution du marché d’éclairage (Ifabaco), avaient également été placés en détention.

Libéré sous caution le 22 mai dernier, après sept mois passés en prison, Adama Sangaré est de nouveau sous les barreaux depuis le 2 août.

« Présumé innocent »

Cependant, les raisons de cette nouvelle incarcération restent encore floues. Dans la presse malienne, les spéculations vont bon train. Beaucoup affirment qu’il a été arrêté dans le cadre de l’affaire qui lui avait valu ses premiers ennuis judiciaires, en 2019. Une source au sein du pôle économique et financier assure à Jeune Afrique qu’il n’en est rien : Adama Sangaré a été interpellé dans le cadre d’une enquête en cours sur l’installation de feux tricolores dans la ville de Bamako. Les magistrats s’intéressent notamment à un contrat passé en 2010 entre la mairie de Bamako et Hydro Sahel, une société spécialisée dans ce type d’équipements urbains. Des soupçons de détournements de fonds pèsent sur les conditions dans lesquelles le contrat a été passé.

Contacté par Jeune Afrique, Me Demba Traore, l’un des avocats d’Adama Sangaré, refuse d’évoquer l’affaire, car « l’instruction est en cours ». Il déplore cependant que la médiatisation des précédentes arrestations n’ait pas aidé son client. « C’est son sort qui me préoccupe. Le dossier est toujours à l’information, l’enquête continue », assure l’avocat. « L’inculpation n’est pas importante », glisse-t-il, avant de réclamer que « le dossier soit rapidement géré » et d’insister sur la nécessité de garantir la présomption d’innocence de son client.

Hasard de calendrier, le placement en détention d’Adama Sangaré, le 2 août, est intervenu alors que le Premier ministre de transition, Choguel Maïga, faisait face aux membres du Conseil national de transition (CNT), l’organe législatif, afin de défendre son Plan d’action gouvernemental (PAG). Il a notamment promis ce jour-là une « gouvernance de rupture et d’exemplarité » et compte se livrer à une lutte « implacable » contre l’impunité et la corruption qui ont conduit à ce qu’il a qualifié de « déliquescence de [l’]État ».

L’état des lieux est en effet sans appel. Dans son récent rapport 2020 sur l’indice de perception de la corruption dans le monde, Transparency International classe le Mali 129e sur 180 pays… La Plateforme contre la corruption et le chômage (PCC), qui a fait de la lutte contre la mauvaise gouvernance son cheval de bataille, estime que « le pays a besoin de s’attaquer aux détournements et malversations ». Et constate avoir « posé des actes qui n’ont pas été suivis d’effet ».

Supputations

Selon Issouf Sanogo, son coordinateur, la plateforme a saisi le pôle économique en 2019 au sujet de « dossiers relatifs à la vente d’espaces verts et de parcelles dans la zone aéroportuaire », dossiers dans lesquels serait impliqué Adama Sangaré. Il ajoute que le président de la PCC, Clément Dembélé, a adressé en 2019 une lettre à Boubou Cissé, alors Premier ministre, pour réclamer des audits. « Nous n’avons pas eu gain de cause. Il y avait un manque de volonté. Il est important qu’ils parviennent à mener des audits. Le peuple attend que la justice fasse son travail. »

Face au CNT, le chef du gouvernement a en effet annoncé la conduite d’audits sur les bâtiments publics et l’installation d’une commission d’enquête sur les démolitions survenues dans la zone aéroportuaire. Avant la nomination de Choguel Maïga au poste de Premier ministre, le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), dont il est issu, réclamait l’audit des finances publiques et de la dette intérieure de l’État ainsi que des institutions de la République (présidence, Assemblée nationale, etc.).

À Bamako, faute d’informations officielles disponibles, les supputations vont bon train sur les raisons de l’arrestation d’Adama Sangaré. Et sur la manière dont il compte organiser sa défense. Les partisans de l’édile, eux, dénoncent un « acharnement ». « L’interpeller, puis le libérer, et recommencer… On dirait que la justice veut faire sa publicité, montrer qu’elle agit, mais elle le fait aux dépends d’Adama Sangaré », dénonce un proche du maire, qui dit tout ignorer des raisons de son arrestation.

Adama Sangaré, qui fut l’un des principaux soutiens financiers de l’Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (Adema-PASJ, la deuxième formation politique du pays), s’est imposé comme un pilier incontournable au sein du parti. Certains le verraient bien prendre la succession de Tiémoko Sangaré, le président de l’Adema. Son poids politique peut-il l’aider à sortir de l’ornière judiciaire ? « Actuellement, l’Adema-PASJ n’a plus voix au chapitre », glisse un bon connaisseur des arcanes de la vie politique malienne.

Une source proche d’Adama Sangaré voit dans son interpellation un « problème d’ego du juge » : « Il s’est dit “On m’a empêché de faire mon travail la dernière fois, cette fois-ci je peux l’arrêter sans pression politique.” »

Une chose est sûre, depuis que Mahamadou Kassogué est ministre de la Justice, la machine judiciaire semble tourner à plein régime. Le 4 août, le maire adjoint de Kati, Boubacar Traoré, a été placé sous mandat de dépôt, quelques jours après le maire de la ville, Yoro Ouologuem, et plusieurs de ses adjoints pour « spéculations foncières, malversations financières, atteintes aux biens publics et complicités ».

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