Politique

Burkina : la ruée vers l’or des jihadistes

Depuis cinq ans, pour se financer, les groupes terroristes font main basse sur les sites d’orpaillage dans des zones où l’État burkinabè est quasi absent. Enquête.

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Par - à Ouagadougou
Mis à jour le 19 août 2021 à 14:22

Dans une mine d’or de la région d’Ouahigouya, dans le nord du Burkina. © Jacques Pion/Hans Lucas via AFP

Plus de deux mois après l‘attaque qui, dans la nuit du 4 au 5 juin, a coûté la vie à 132 personnes, Solhan se remet lentement du traumatisme. Cette localité de 10 000 habitants (dont 7 000 orpailleurs selon les autorités locales), située à une quinzaine de kilomètres de Sebba, le chef-lieu de la province du Yagha, dans le nord-est du Burkina, est devenue malgré elle le symbole de la contrebande de l’or à laquelle se livrent deux groupes rivaux : l’État islamique et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM, affilié à al-Qaïda).

Nombre d’experts établissent une corrélation entre l’insécurité et le boom aurifère du pays, qui suscite des convoitises grandissantes. Dans le Nord, l’Est, l’Ouest et le Sud-Ouest, l’insécurité rime avec prolifération de l’exploitation de l’or, contrebande et trafics en tout genre. « L’orpaillage est l’un des secteurs de l’économie par lesquels ces organisations se financent », confirme Rinaldo Depagne, directeur Afrique de l’Ouest à l’ONG International Crisis Group (ICG).

Le orpailleurs considèrent parfois la présence des jihadistes comme une aubaine

« Il n’existe pas de cas avéré d’exploitation artisanale d’un site aurifère par des groupes terroristes, relativise l’économiste Barnabé Kambou, spécialiste en gestion des politiques de développement et coordonnateur de l’Observatoire économique et social, une émanation du Conseil économique et social burkinabè.  Il est en revanche de notoriété publique que, dans les zones sous leur contrôle, ces groupes demandent la zakat [dans l’islam, aumône légale] aux orpailleurs, qu’ils protègent en contrepartie ». Les orpailleurs considèrent donc parfois la présence des jihadistes comme une aubaine, et non comme une menace.

Manipulation d’explosifs

« C’est surtout dans l’est du Burkina que les groupes terroristes s’adonnent à l’exploitation illégale de l’or », assure une source au ministère des Mines. Comme le soulignait déjà en novembre 2019 l’ICG, dans un rapport intitulé « Reprendre en main la ruée vers l’or au Sahel central », les prises d’otage se raréfient dans le Sahel, et avec elles les rançons, qui constituaient une source importante de revenus pour les mouvements jihadistes. L’or est donc pour eux un nouveau moyen de se financer et, aussi, de recruter.

Le rapport d’ICG indiquait par ailleurs que les sites aurifères servaient de lieu de formation, notamment en manipulation d’explosifs – technique utilisée pour l’extraction de l’or. Plusieurs membres de la katiba Khalid Ibn Walid, branche sud d’Ansar Eddine, auraient reconnu avoir reçu ce type de formation dans l’une des nombreuses mines artisanales du nord de la Côte d’Ivoire, près de la frontière malienne.

Les filières aurifères constituent ainsi une voie d’approvisionnement pour la fabrication d’engins explosifs improvisés (IED), en particulier dans le centre du Mali et dans certaines régions du Burkina, où le nitrate d’ammonium, commercialisé par des entreprises sahéliennes, est le principal composant de ces IED.

Transit par le Mali, le Ghana ou le Togo

Le rapport très documenté d’ICG soulignait justement que le « boom du secteur aurifère artisanal mena[çait] les États du Sahel central ». Outre « les enjeux financiers associés à l’exploitation aurifère artisanale, devenus considérables ces dernières années », les auteurs alertaient sur « la formation de réseaux commerciaux locaux, régionaux et internationaux informels » pouvant « contribuer au financement de groupes armés et/ou du terrorisme et à une augmentation du blanchiment d’argent dans la région ».

« Les filières de la contrebande transitent par le Mali, le Ghana ou le Togo, précise notre source au ministère burkinabè des Mines. Les contrevenants camouflent leur butin dans des véhicules ou sur des passagers, le temps que ceux-ci traversent la frontière. Ces quantités d’or alimentent des raffineries illégalement implantées au Mali et au Ghana voisins. Entre 20 et 30 tonnes sortent ainsi frauduleusement du Burkina. »

Au Burkina, au Mali et au Niger, plus de 2 millions d’acteurs seraient impliqués dans l’orpaillage artisanal

En 2020, l’Observatoire économique et social, à Ouagadougou, a chiffré le phénomène. Dans une étude portant sur les mécanismes de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme, il a établi que, entre 2016 et 2019, l’exploitation illégale de l’or s’élevait à 70 milliards de F CFA (environ 107 millions d’euros) pour le seul Burkina.

La production artisanale représenterait aujourd’hui près de 50% des volumes produits industriellement. D’après ICG, elle atteindrait chaque année 20 à 50 tonnes au Mali, 10 à 30 tonnes au Burkina, et 10 à 15 tonnes au Niger. Soit une valeur monétaire globale allant de 1,9 à 4,5 milliards de dollars par an, si l’on se réfère au cours mondial de l’or.

L’essentiel de cette production artisanale et/ou illégale est exporté à Dubaï, qui déclare 1,9 milliard de dollars d’importations en provenance de ces trois pays, auxquels s’ajoute le Togo. Toujours dans ces trois pays, plus de 2 millions d’acteurs seraient directement impliqués dans l’orpaillage artisanal : 1 million au Burkina, 700 000 au Mali, et 300 000 au Niger, selon ICG.

« En 2016-2017, dans le Soum [Burkina], en particulier dans la région de Kéréboulé, les combattants d’Ansarul al-Islam [le groupe du défunt prédicateur radical Malam Dicko] s’étaient violemment opposés aux groupes d’autodéfense koglwéogo pour le contrôle des sites d’orpaillage. Il en a été de même dans certaines localités de l’Est et, en juin dernier, lors de l’attaque de Solhan », rappelle Kambou.

Omerta et décapitations

Selon nos informations, cette attaque sanglante, qui a ciblé le QG des Volontaires pour la défense de la patrie, chargés de la protection du site, aurait été provoquée par l’arrestation de deux orpailleurs soupçonnés d’appartenir à des groupes terroristes, en particulier au GSIM. Comme de nombreux analystes, le français Tristan Guéret, du cabinet Risk Advisory, pense qu’il s’est agi-là d’un acte de représailles des terroristes, visant à imposer leur autorité et « à forcer la levée de taxes parallèles ». Justement, les autorités locales avaient échoué à imposer le paiement d’une taxe annuelle de 10 000 F CFA aux quelque 7 000 orpailleurs (majoritairement burkinabè, mais aussi sénégalais, guinéens ou nigériens) qui tentaient d’y faire fortune.

Policiers se préparant à encadrer une manifestation de l’opposition, qui proteste contre la détérioration de la situation sécuritaire, à Ouagadougou, le 3 juillet 2021. © Olympia de Maismont/AFP

Policiers se préparant à encadrer une manifestation de l’opposition, qui proteste contre la détérioration de la situation sécuritaire, à Ouagadougou, le 3 juillet 2021. © Olympia de Maismont/AFP

En imposant un blocus dans les zones qu’ils contrôlent et en décapitant en public des informateurs supposés des forces de défense et de sécurité, les mouvements terroristes créent un climat de terreur pour renforcer leur emprise. Dans ce contexte, l’omerta règne, y compris sur leurs circuits de financement. À Ouagadougou, des vendeurs de volailles qui s’approvisionnent dans l’Est, nous ont confié que ces hommes armés se contentent parfois de prélèvements en nature tout en leur interdisant l’acheminement des céréales vers la capitale. L’État islamique a érigé ce mode de financement en véritable système.

Droits de passage et de pâturage, trafic de cigarettes, de bois précieux et d’espèces protégées…

L’exploitation illégale de l’or n’est pas la seule source de revenus des terroristes. S’y ajoutent la perception de la zakat, des droits de passage ou de pâturage, le trafic de bois précieux, d’ivoire et d’espèces protégées, ou la collecte de vivres dans les zones abandonnées par les forces de défense et de sécurité.

« Les mouvements terroristes installent une économie grise. Dans le Sud-Ouest par exemple, ils se greffent au trafic transfrontalier de cigarettes et des produits de consommation courante, poursuit une source sécuritaire burkinabè. Les produits dérivés de ces trafics et des pillages (vol de bétail et de carburant, vivres) sont revendus localement via des intermédiaires. Ce sont des circuits organisés qu’il reste difficile de percer ».

« Il y a aussi les transferts de fonds venus de l’étranger, qui proviennent de certaines fondations sises dans des pays du Golfe, la microfinance, et les versements effectués par des sympathisants et des familles sous emprise par le biais de systèmes informels », ajoute Barnabé Kambou.

Peut-on dès lors considérer que l’exploitation illégale de l’or répond à la stratégie d’expansion géographique des groupes armés, au Burkina ou au Mali ? « Cela a été démontré, acquiesce notre source sécuritaire burkinabè. Ces groupes étendent leurs tentacules, notamment dans le nord, l’est et le sud-ouest du Burkina et, au-delà, dans le nord de la Côte d’Ivoire, pour contrôler l’exploitation des ressources naturelles ».

Selon une estimation faite par JA, le vol d’un cheptel de cent bœufs rapporterait plus de 30 millions de F CFA aux ravisseurs. En attendant, l’État, qui manque d’instruments de lutte, peine à démêler les ramifications financières de l’hydre terroriste et à assécher ses réseaux. Le couple insécurité-délinquance financière a encore de beaux jours devant lui.