Société

Maroc – Mountaga Diop : « Les femmes migrantes seules avec enfants sont des proies »

Mis à jour le 6 août 2021 à 16:38

Le président de l’association Kirikou, Mountaga Diop.

Pour le fondateur de l’association Kirikou, qui œuvre pour la protection des mineurs migrants au royaume, les femmes qui deviennent mères en cours de migration sont exposées à toutes sortes de dangers. Entretien.

Venues du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Congo ou de Guinée, les femmes représentent plus de la moitié des migrants présents au Maroc. Pour elles, le royaume, loin d’être une simple zone de transit, est une terre d’accueil et d’émancipation où, souvent, elles parviennent à trouver du travail et, peu à peu, à s’intégrer. Parfois bien mieux que leurs compatriotes hommes en situation de migration.

Mais il suffit qu’elles deviennent mères pour que leur vie tourne au cauchemar. Isolées, soit parce qu’elles sont séparées de leur conjoint, soit parce que ce dernier décide d’aller tenter sa chance en Europe, elles se retrouvent dans une situation de très grande vulnérabilité.

Leur enfant sur le dos, elles tournent toute la journée en ville à la recherche d’un emploi… qu’elles n’obtiendront pas, faute de solution viable pour faire garder leur progéniture – les crèches et les établissements préscolaires étant généralement privés (et donc payants) au Maroc.

Sans travail ni revenus, elles deviennent, ainsi que leurs enfants, des proies pour toutes sortes d’individus mal intentionnés, qui essaient d’abuser d’elles ou de leur soutirer des rapports sexuels en échange d’un emploi. Une situation potentiellement dramatique qui interpelle les acteurs associatifs comme le Franco-Sénégalais Mountaga Diop, qui a créé en 2015 l’association Kirikou, pour protéger ces mères isolées et les mineurs migrants. Entretien.

Jeune Afrique : Comment vous est venue l’idée de la crèche Kirikou ?

Mountaga Diop : Alors que j’étais étudiant en droit humanitaire international à l’université de Paris-VIII, j’ai fait un stage, en 2013-2014, à Rabat, et mon mémoire portait sur les mineurs migrants et les réfugiés au Maroc.

C’est ainsi que j’ai découvert la situation terrible des migrantes subsahariennes accompagnées de leurs enfants. On ne peut pas passer à côté. Elles sont dans la rue été comme hiver, sous le soleil comme sous la pluie, avec leur bébé dans les bras ou sur le dos, souvent réduites à la mendicité.

Ces femmes ne peuvent pas aller travailler puisqu’elles n’ont personne pour garder leurs enfants

Ces femmes ne peuvent pas aller travailler puisqu’elles n’ont personne pour garder leurs enfants, et elles n’ont pas les moyens non plus de les inscrire dans une crèche privée. Elles sont donc dans une impasse, dans un état de grande vulnérabilité, psychologique et financière, qui les expose, elles et leurs enfants, à toutes sortes de dangers. Ces familles constituent par exemple des proies pour les proxénètes ou les pédocriminels.

Pour leur venir en aide, j’ai eu l’idée, en 2015, de créer l’association Kirikou, qui œuvre pour la protection et l’épanouissement des mineurs afin qu’ils bénéficient de leurs droits (la santé, l’éducation, la famille et un cadre de vie sain et digne), à laquelle est adossée une garderie qui peut prendre en charge ces enfants (de 18 mois à 5 ans) nés de mères isolées migrantes.

Quel est le profil de ces mères qui font appel à vous ?

Ce sont des femmes venues de différents pays africains, du Congo (RDC et Brazza, 70 % des cas), de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Niger… dont l’enfant est né le plus souvent au Maroc, ou plus rarement durant le voyage.

Si certaines sont sans papiers, la majorité d’entre elles sont installées ici depuis plus de cinq ans et ont donc pu bénéficier de la régularisation exceptionnelle lancée par Sa Majesté le roi Mohammed VI. La plupart sont dans une démarche d’intégration et non de migration de passage. Mais elles n’ont généralement pas de véritable formation professionnelle. Et celles qui ont des acquis ne peuvent pas travailler car elles n’ont pas les moyens de faire garder leurs enfants.

Dans les locaux de la crèche multiculturelle Kirikou, à Rabat.

Association Kirikou

Nous accueillons donc leurs enfants, dans le cadre de la crèche, pour leur permettre d’avoir un emploi. Et celles qui le souhaitent peuvent bénéficier via l’association de formations ciblées en couture, en coiffure, en cuisine, etc. afin de développer des compétences recherchées sur le marché du travail marocain.

Par ailleurs, aux côtés de ces enfants nés de mères subsahariennes migrantes, la crèche Kirikou compte parmi ses effectifs des enfants marocains, issus de familles vulnérables ou dont la maman est isolée.

C’est donc une crèche interculturelle ?

Totalement. Dans la structure que nous avons créée à Rabat, par exemple, il y a exactement 11 enfants marocains et 11 enfants d’origine subsaharienne. Cette mixité est primordiale car je suis convaincu que tout projet qui encourage le communautarisme va dans le sens de la division. Une intégration réussie passe forcément par le volet interculturel et le vivre ensemble.

Les enfants suivent un programme bilingue, en français et en arabe, pour les préparer au mieux à l’entrée en CP dans les établissements marocains

À Kirikou, les enfants sont encadrés par des monitrices et éducateurs qui sont sensibilisés à cette dynamique et suivent un programme bilingue, en français et en arabe, équivalent à celui que l’on retrouve dans les établissements préscolaires marocains. L’objectif est de préparer au mieux les enfants à l’entrée en CP tout en donnant aux mamans du temps pour aller travailler et subvenir aux besoins de leur famille.

Votre projet est-il aujourd’hui à l’équilibre, financièrement parlant ?

Pas totalement. Nous avons encore des difficultés, surtout en ce qui concerne les charges liées au loyer, car la plupart des bailleurs de fonds n’ont pas cette rubrique budgétaire dans leur programme.

Or nous fonctionnons essentiellement grâce à des dons et à des financements privés et publics. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la pandémie de Covid-19 a constitué un moment délicat pour Kirikou, beaucoup de nos donateurs habituels n’ayant pas pu contribuer de la même manière qu’avant.

À Rabat, le soutien de l’ambassade de France et de notre partenaire, l’école de jardinage de Bouregreg Salé, a néanmoins permis de financer le fonctionnement de la crèche pour l’année scolaire 2020-2021. Malheureusement, à Casablanca, malgré le soutien des autorités, la structure que nous avions créée a dû fermer, par manque de subventions.

Mais nous sommes mobilisés pour y remédier car, avec une très forte présence de mineurs migrants et de mères subsahariennes isolées, notamment dans certains quartiers comme Oulfa et Hay El Farah, le besoin est important.