Finance

Lamido Sanusi, le Nigérian sans peur

Nicholas Norbrook est rédacteur en chef de The Africa Report.

Lamido Sanusi part comme il était arrivé, non pas discrètement, mais avec fracas. Et dans un sens, il ne pouvait en être autrement : les élites solidement imbriquées qui monopolisent le pouvoir au Nigeria depuis des décennies n’ont laissé un réformateur du type de Sanusi occuper une position aussi importante que celle de gouverneur de la Banque centrale qu’en raison de l’effondrement financier sans précédent de 2009.

Lamido Sanusi a été choisi et soutenu par le défunt président Yar’Adua – lui-même un président assez atypique qui, en tant que gouverneur, avait équilibré le budget de son État et montré une véritable envie d’aider les agriculteurs plutôt que de chercher à gagner les faveurs du secteur pétrolier.

Maintenant que s’approchent des élections qui s’annoncent difficiles, il devient nécessaire de se débarrasser d’un obstacle aussi irritant que Sanusi.

Il a toujours attaqué la mauvaise gouvernance : discrètement, comme lorsqu’il mettait en garde le président Yar’Adua – les documents de wikileaks l’ont révélé – contre l’opportunisme de ses ministres ; ou plus ouvertement dans des déclarations publiques. Et plus récemment à travers rapports et lettres.

Mais maintenant que l’économie nigériane retrouve un certain équilibre, maintenant que les écuries sont plus propres, et surtout maintenant que s’approchent des élections qui s’annoncent difficiles – des élections qui auront fortement besoin des « lubrifiants » du secteur pétrolier – il devient nécessaire de se débarrasser d’un obstacle aussi irritant que Sanusi.

La plupart des critiques de Lamido Sanusi avancent que la Banque centrale du Nigeria a usurpé un mandat qui n’était pas le sien. Ils ont probablement raison. Mais dans un pays où l’échec des institutions a atteint des proportions exceptionnelles, l’histoire suggère que le leadership – même s’il avance à travers une brèche institutionnelle – mérite d’être salué .

La jurisprudence Roosevelt

Dans les années 1900, lorsque les Américains étaient sous le joug de puissants cartels qui avaient acheté la coopération des deux principaux partis politiques, le président Theodore Roosevelt a décidé de se tourner directement vers la société civile. Il s’est allié aux journalistes. Il a contourné le Parlement, ouvertement et nommément attaqué le cartel pétrolier. Et au final, il a donné naissance à une période de bonne gouvernance dont tous les citoyens américains, aujourd’hui encore, continuent de bénéficier. Pour réaliser cela, il dut, en toute probabilité, enfreindre certaines règles.

Et face à une présidence nigériane qui au cours des dernières années a semblé incapable de réaliser ce genre d’exploits, Sanusi est allé encore plus loin pour tenter de ressusciter le leadership au Nigeria.

Au cours du vide politique provoqué par la longue hospitalisation du président Yar’Adua en Arabie Saoudite, le gouverneur de la Banque centrale a brièvement transformé cette institution en un centre de formation pour le développement agricole. Il a invité Akinwumi Adesina (aujourd’hui ministre de l’Agriculture) alors vice-président de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (Agra) pour animer des ateliers sur l’assurance-récolte et la façon de restructurer le secteur de façon globale. C’est d’ailleurs lui qui a recommandé sa nomination à Goodluck Jonathan. Le régime NIRSAL (pour Nigeria Incentive-based Risk Sharing System for Agricultural Lending) est né quelques temps après cette décision.

Sans doute n’était-ce pas là le rôle d’une Banque centrale – pour sûr, qu’avait-elle à usurper le rôle de Premier ministre et à réunir secteurs financiers et agricoles afin de lancer des mécanismes de financement innovants pour les agriculteurs ?

Il se peut qu’un jour, l’on en vienne à se demander qui au juste était derrière la renaissance de l’agro-industrie nigériane.

Il se peut qu’un jour, lorsque viendra le temps de regarder dans le rétroviseur, l’on en vienne à se demander qui au juste était derrière la renaissance de l’agro-industrie nigériane.

Promoteur industriel

Et la réponse est que Sanusi a clairement été l’un des promoteurs de la politique industrielle du Nigeria depuis de nombreuses années. À qui attribuera-t-on l’idée de promouvoir le développement de la production nigériane intérieure en augmentant par exemple les impôts sur les véhicules importés ? À Ngozi-Okonjo-Iweala, l’ancienne numéro 2 de la Banque mondiale, aujourd’hui ministre des Finances – et nouvellement convertie à cette idée tellement éloignée du credo de Bretton Woods ?

Qui a eu l’idée d’amadouer le cartel des producteurs de diesel en leur confiant la gestion de stations-services, plutôt que de les laisser en dehors du secteur, libres de le saboter de l’extérieur – l’une des plus belles manoeuvres de judo économique réalisées au Nigeria durant les dernières décennies ?

Mais s’intéresser à la Nigerian National Petroleum Company (NNPC), le plus grand tabou de la scène politique nigériane, c’est toucher au fil conducteur de la politique nigériane.

S’intéresser à la Nigerian National Petroleum Company (NNPC), c’est toucher au fil conducteur de la politique nigériane

L’ardeur de Sanusi à lutter contre la corruption dans le secteur pétrolier était pourtant palpable dès sa prise de fonction.

En examinant la pile de mauvaises créances accumulées par les banques nigérianes, il s’est aperçu du cancer que constituent les malversations organisées autour des subvention de carburant.

Anti-corruption

Il s’en est alors pris aux banques sans sourciller. Puis au lobby organisé autour des subventions de carburant, toujours sans se soucier des conséquences. C’est avec le même esprit qu’il s’est frotté aux puissants groupes du secteur énergétique. Et lorsqu’il s’en est pris à NNPC, il l’a également fait sans sourciller. Même si cela revenait à précipiter la conclusion de son séjour à la tête de la Banque centrale.

Était-il, à lui tout seul, une agence anti-corruption ? Évidemment non. Mais s’il ne s’y était pas attelé, qui d’autre l’aurait fait ? Le Nigeria est sur le point de le découvrir.

Que restera-t-il, une fois que ceux qui se sont sentis piqués dans leur orgueil par le style de Sanusi se seront calmés ? Une fois que se seront éteints leurs roucoulements de satisfaction ? Que restera-t-il donc ? Un système suffisamment amélioré et solide ? Ou alors un château de sable que, la digue désormais rompue, les eaux viendront balayer ?

 

Cet article est une traduction d’un article en anglais paru sur le site de The Africa Report, consultable ici.

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