Politique

Ghassan Salamé : « J’ai senti que Haftar m’avait fait un sale coup » (2/2)

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Le 5 avril 2019, Khalifa Haftar (à droite) rencontre le secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres (à gauche) et Ghassan Salame (à droite), envoyé spécial de l’ONU pour la Libye et chef de la Mission d’appui des Nations Unies en Libye.

Le 5 avril 2019, Khalifa Haftar (à droite) rencontre le secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres (à gauche) et Ghassan Salame (à droite), envoyé spécial de l'ONU pour la Libye et chef de la Mission d'appui des Nations Unies en Libye. © AFP

Offensive de Haftar, sort des Kadhafi, ingérences des grandes puissances, mercenaires… L’ex-émissaire de l’ONU en Libye raconte tout à JA dans un grand entretien. Deuxième partie.

Quand il décide de jeter l’éponge, en mars 2020, l’ex-émissaire de l’ONU en Libye est épuisé. Physiquement, avec des problèmes de cœur qui se répètent – « J’ai fui les médecins toute ma vie ! » plaisante-t-il – mais aussi moralement. La Libye se déchire alors plus que jamais : en avril 2019, le maréchal Haftar a lancé une offensive contre Tripoli, qui a brutalement réduit à néant les efforts qu’il menait depuis sa nomination en 2017.

Mais c’était une démission en trompe-l’œil. Depuis son lit d’hôpital, ensuite de son appartement parisien de l’avenue d’Iéna, Ghassan Salamé a continué à se tenir au chevet du patient libyen, jusqu’à la désignation, en février dernier, d’un nouveau gouvernement chargé d’organiser des élections en décembre.

Ancien ministre libanais de la Culture, il explique avoir vécu l’une des périodes les plus riches d’une vie pourtant déjà bien pleine, et cette expérience sera au cœur du livre qu’il prépare avec son ancienne adjointe américaine, Stephanie Williams. De l’attaque de Tripoli au sort réservé aux kadhafistes, en passant par les mercenaires et les ingérences des grandes puissances, ce témoin qui fut aux premières loges de la crise libyenne a accepté de répondre aux questions de Jeune Afrique.

Dans ce second volet de l’entretien qu’il a accordé à JA, Ghassan Salamé revient longuement sur le personnage de Haftar et raconte « son » 4 avril 2019, jour de l’offensive du maréchal sur la capitale Tripoli. Il revient également sur les accusations portées contre la France, soupçonnée d’avoir soutenu le chef de l’ALN (Armée nationale libyenne).

Jeune Afrique : Racontez-nous votre 4 avril 2019, le jour où Haftar a décidé d’attaquer Tripoli.

Ghassan Salamé : Vers le mois de janvier, Haftar a commencé à progresser vers le sud, parfois pacifiquement comme à Sebha, parfois avec des batailles assez sanglantes, comme à Mourzouq. Il est allé jusqu’aux puits pétroliers de l’ouest. Deux officiers du gouvernement Sarraj m’ont prévenu qu’il se préparait à attaquer Tripoli. Je les ai pris au sérieux. À la fin du mois de février, un tweet du porte-parole de Haftar annonçait l’offensive sur Tripoli et la prise de Gharyan. On ne pouvait plus rester les bras croisés.

Haftar et Sarraj se rencontrent le 28 février, à Abou Dhabi, alors même que les Émirats soutiennent Haftar…

Il ne faut pas chercher des complots partout, les Émiratis sont restés très en retrait. On a d’ailleurs essayé d’organiser la réunion à Chypre, mais Sarraj ne voulait pas irriter les Turcs, et le choix s’est finalement porté sur Abou Dhabi, parce que Haftar s’y faisait opérer des yeux. Et nous avons essayé d’obtenir de lui l’engagement qu’il n’attaquerait pas Tripoli.

Vers midi, on a la certitude que Tripoli est attaquée

Plus tard, j’ai rencontré trois ministres de Sarraj, originaires du sud du pays. Ils m’ont dit, et cela m’a surpris, qu’ils étaient contents de l’offensive dans le sud de Haftar : « C’est la foire à Sebha, on ne peut plus sortir après 17 heures, les routes sont incertaines. Qu’une force libyenne, même si elle ne dépend pas de notre gouvernement, aille rétablir un peu d’ordre dans cette zone, nous sommes pour. »

Vous êtes à Tunis, lors du sommet arabe du 1er avril, à trois jours de l’attaque. Vous devez ensuite vous rendre en Libye avec le secrétaire général…

La mission m’appelle de Tripoli et m’informe qu’il y a un grand mouvement des troupes de Haftar vers Al-Jufra. J’avertis le secrétaire général. Le lendemain matin, il me dit : « J’ai appelé deux chefs d’État –­ sans me dire lesquels – qui sont en contact avec Haftar. Ils m’ont assuré que rien ne se passerait pendant mon séjour en Libye. » Et puis on apprend qu’il y a des mouvements d’Al-Jufra vers l’ouest.

J’avertis de nouveau le secrétaire général. Il décide de maintenir sa venue en Libye. Le 3 avril au soir, nous revenons à Tripoli. Le 4, nous allons voir Sarraj, qui n’est pas encore sûr de l’imminence de l’attaque. Il est 9h du matin, il est troublé.

Vers midi, on a la certitude que Tripoli est attaquée. J’avertis à nouveau le secrétaire général, qui me demande quelle sera la réaction dans l’Ouest. Mon sentiment, c’est qu’il y aura de la résistance, même s’il y a des rumeurs selon lesquels Haftar a acheté la loyauté de plusieurs groupes en Tripolitaine.

Les grandes personnalités de Misrata – les Bachagha, Miitig, Dabaiba [actuel Premier ministre, ndlr] – nous ont d’ailleurs assuré qu’elles ne laisseraient pas tomber Tripoli. Le lendemain, nous allons avec le secrétaire général à Benghazi pour voir Haftar et lui faire comprendre que l’Ouest va résister.

Cela ne suffit pas à le dissuader…

Il y a quelque chose dont les Libyens ne sont pas au courant et qui a causé du tort à l’ONU. Le secrétaire général a invité Sarraj et Haftar, un vendredi, à venir le rencontrer à Genève le lundi pour discuter d’un cessez-le-feu. J’ai pris un vol pour Tripoli pour prévenir Sarraj, qui veut 24 heures pour réfléchir. Pendant ce temps, je précise à Haftar et à son fils, Belkacem, que j’attends leur réponse et que mon téléphone reste allumé toute la nuit. Les Suisses sont surexcités, le secrétaire général attend.

Samedi passe, aucune réponse ni de l’un ni de l’autre. Le soir, je vais voir Sarraj et le convaincs de venir, mais pas de nouvelles de Haftar. Dimanche après-midi, je l’appelle : il fait sa sieste. « Mais la réunion a lieu demain ! Il faut le réveiller. » Je finis par l’avoir. « Je n’y vais pas », me dit-il. Sans explication.

À l’aéroport de Benghazi, le secrétaire général n’a pas condamné l’attaque d’Haftar et m’a donné pour consigne de ne pas m’exprimer avant lundi. Les Libyens en ont tiré la conclusion que l’ONU refusait de condamner l’offensive, mais la vérité, c’est que le secrétaire général ne voulait pas lui donner un prétexte de ne pas venir à Genève. Le mardi matin, je déclare finalement sur la BBC que nous faisons face à un coup d’État. C’était la position de l’ONU que je pouvais enfin exprimer.

Comment jugez-vous Haftar ?

C’est un officier qui tient beaucoup à son look et au formalisme dans les réunions. Je l’ai vu une bonne douzaine de fois. Il ne m’a jamais manqué de respect, ne m’a jamais fermé sa porte, a toujours montré qu’il était disposé à travailler avec la mission. Cela a conduit à la résolution de plusieurs problèmes. Ainsi lors de la réouverture du triangle pétrolier en 2018.

Je lui ai transmis le message de la communauté internationale : qu’il y aurait un déploiement maritime européen et américain en face de Benghazi si jamais il essayait de vendre le pétrole lui-même en contournant la NOC [la compagnie nationale pétrolière, ndlr]. Une solution a été trouvée le lendemain.

Quand la guerre a commencé, j’ai senti qu’il m’avait fait un sale coup. Et il a mis du temps à me donner le nom de ses officiers [chargés de négocier le cessez-le-feu]. Quand il les a changés à l’été 2020, nous avons très bien travaillé.

Vous n’avez pas constaté de mauvaise volonté ?

Non. Il m’a fait attendre, mais il a tenu bon une fois engagé dans le processus. Je prends aussi en considération le fait qu’il a un peu rétabli l’ordre dans le Sud. Cela dit, il a causé des morts, des destructions, permis les interférences extérieures et repoussé le processus de paix d’un an et demi… Et, en outre, il a perdu. Cela pèse beaucoup sur mon appréciation du personnage, mais ça ne me fait pas oublier les concessions que j’ai pu lui arracher.

Du fait de son offensive, le nombre de mercenaires présents en Libye a explosé…

On met sous le nom de mercenaires des gens qui sont très différents. Vous avez des gens qui travaillent en Libye, dans l’agriculture, sur les chantiers, etc. Ils ont été mobilisés par les milices qui manquaient d’hommes. Ils ne demandent qu’à reprendre leur emploi civil. Des Subsahariens essentiellement, notamment des Nigérians et des Gambiens.

Vous avez aussi une compagnie privée, Wagner, qui a certes des liens avec le Kremlin, mais qui a son budget propre. Il y a des accords à trouver, diplomatiques avec Moscou et financiers avec Wagner.

Il y a les Turkmènes de Sultan Mourad et les Syriens que les Turcs ont ramenés. Il faut négocier avec le gouvernement turc pour les premiers. Pour les seconds, généralement d’ex-rebelles arabophones, la négociation ne sera pas la même. On leur a promis des nationalités et des salaires qui n’ont jamais été versés.

Un chef d’État africain m’a dit : « La Libye a besoin d’un Bonaparte et ce Bonaparte s’appelle Haftar »

Il y a aussi les Syriens pro-régime qui sont venus avec les Russes et qui sont avec Haftar. Pour ceux-là, il faut discuter avec Damas ou avec Moscou. Sans oublier les Darfouris, qui sont ingérables : ils vont commencer à travailler pour Haftar avant d’aller tuer Idriss Déby Itno. De ceux-là, les pays africains disent à raison que s’ils quittent la Libye, ce doit être sans leurs armes.

La France a été accusée de mener un double jeu en Libye, et de favoriser Haftar. Qu’avez-vous constaté ?

On exagère le rôle des Européens en Libye, dans la guerre comme dans la paix. La Libye s’est émancipée de l’Europe. L’ONU n’a pas refusé les réunions de La Celle-Saint-Cloud et de Paris. Nous sommes aussi allés à Palerme, en novembre 2018. Ai-je cru à toutes ces initiatives ? Non.

Beaucoup d’Africains avaient le cœur à Rajma [QG de Haftar]. Je me souviens d’un chef d’État africain à Palerme qui m’a pris à part pour me dire : « La Libye a besoin d’un Bonaparte et ce Bonaparte s’appelle Haftar. »

Pour le reste, il est vrai que Washington et Paris ont coopéré avec Haftar et ont encore des liens avec lui : les États-Unis sont intéressés par sa prestation antiterroriste et « immunes » à ses projets politiques, lesquels sont accueillis avec un peu plus de compréhension à Paris. Mais quand ces derniers ont pris le pas sur la lutte contre le terrorisme, ce sont les Russes et les Turcs que l’on a vus sur le terrain.

Les démocraties avancées ont des contraintes internes, et je comprends que la France ait été embarrassée lorsqu’on a découvert les missiles Javelin à Gharyan. Elle n’avait pas envie d’être perçue comme partie prenante de ce combat.

Ne l’a-t-elle pas été de fait ?

Elle aurait pu utiliser à égalité le gouvernement de Tripoli et celui de Haftar dans la lutte antiterroriste. C’est ce que les Américains ont fait. La France a utilisé davantage Haftar. Et c’est vrai que les alliés africains de Paris l’ont poussée dans ce sens-là.

L’Union européenne a deux gros soucis en Libye : l’immigration et le terrorisme. Des préoccupations légitimes, auxquelles elle a pu trouver des solutions à titre unilatéral. L’Italie est allée trafiquer avec les maires des villes côtières [pour contrôler les départs de migrants] et la France a tenté d’instrumentaliser Haftar dans sa lutte au Sahel.

Après ce qui est arrivé à Idriss Déby Itno, après les progressions turque et russe, après l’échec de ses précédentes tentatives de médiation, il ne faut pas que l’Europe se dise qu’elle n’a plus rien à faire en Libye. Elle a une chose à faire, et elle seule le peut – pas les Américains et certainement pas les Russes : c’est aider à la reconstitution de l’État libyen.

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