Société

Ces femmes qui font bouger le Niger

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Par - Envoyé spécial à Niamey
Mis à jour le 5 septembre 2021 à 10:41

La chirurgienne Adama Saidou (à g.) au bloc opératoire, à l’Hôpital général de référence de Niamey. © DR

Elles sont médecin, réalisatrice, cheffes d’entreprise, artistes… De la chirurgienne Adama Saidou à la plasticienne Fatouma Akiné, portraits de Nigériennes qui prouvent que l’esprit d’initiative et la ténacité ne sont pas réservés aux hommes.

Adama Saidou – Liberté viscérale

« Docteur Saidou » est toujours à l’heure. Et de préférence un peu en avance. « La ponctualité, c’est important, surtout lorsqu’on est médecin », lance-t-elle. La cheffe du service de chirurgie générale et digestive de l’hôpital général de référence de Niamey est elle-même une référence. Elle est non seulement la première chirurgienne du Niger, mais aussi la première femme à diriger un service de chirurgie dans son pays.

« Au début, j’appréhendais de m’inscrire dans cette spécialité, car c’était un milieu d’hommes et beaucoup d’entre eux me décourageaient. Mais je me suis dit : “Que font-ils que je ne puisse pas faire ?” C’est un travail manuel certes, mais aussi d’intelligence, et qui ne me demande pas non plus des efforts physiques insurmontables… Alors j’ai choisi la chirurgie viscérale. Et après moi, d’autres femmes se sont inscrites en chirurgie. »

Nouveau hub médical régional

Pour Adama Saidou, travailler dans ce nouveau hub médical régional qu’est l’hôpital général de référence de Niamey, c’est plus qu’une fierté. Financé par la Chine (pour un coût de 68 millions d’euros), l’établissement est opérationnel depuis 2017. Doté d’une capacité d’accueil de 500 lits, il dispose d’un plateau technique de pointe. « J’ai fait ma quatrième année au CHU de Montpellier, à l’hôpital Saint-Éloi, dans le service du professeur Navarro, spécialisé en chirurgie viscérale, en greffes hépatique et pancréatique, explique la praticienne. J’avais la possibilité de rester en France, mais je voulais rentrer pour que mon pays profite de ce que j’ai appris. » Et pas seulement, puisque l’hôpital accueille aussi des patients, médecins et personnels soignants des quatre coins de la sous-région qui y viennent en consultation, pour une hospitalisation ou pour suivre une formation.

Adama Saidou dans son service de chirurgie de l’Hôpital général de référence de Niamey.

Adama Saidou dans son service de chirurgie de l’Hôpital général de référence de Niamey. © DR

« On y organise aussi des campagnes de chirurgie de pointe avec des experts étrangers pour éviter l’évacuation des patients à l’extérieur du pays. Sous l’impulsion du professeur Sani, doyen de la faculté des sciences de santé de Niamey, on a aussi créé des centres de chirurgie de district (CCD) dans les villages les plus reculés. C’est même devenu un modèle ! » souligne Adama Saidou, qui y a d’ailleurs prodigué des soins de base en « chirurgie foraine ».

Toujours prête

Malgré ses diplômes et sa carrière, « Docteur Saidou » semble tout étonnée d’avoir été choisie en tant qu’invitée d’honneur du congrès 2021 de l’Association française de chirurgie (du 30 août au 1er septembre, à Paris et en virtuel).

L’enfant de Maradi, dont le père dirigea pendant vingt ans la pharmacie centrale et dont la mère était infirmière, a grandi dans les rayons de médicaments. « J’ai très vite appris le jargon médical, les bons réflexes du secourisme… Pour moi, la santé est primordiale. Et j’ai toujours voulu avoir un contrôle sur elle, en en faisant profiter les autres. » Aujourd’hui mère de deux grands enfants, « Docteur Saidou » se dit toujours prête à partir au plus profond du pays, auprès des populations isolées, auprès des soldats aussi. Par solidarité, peut-être, pour ceux qui défendent sa liberté, dont celle d’être une femme médecin.

 

La sociologue et réalisatrice Aïcha Macky à Niamey, en juillet 2021.

La sociologue et réalisatrice Aïcha Macky à Niamey, en juillet 2021. © François Xavier Freland pour JA

Aïcha Macky – Filmothérapeute

Aïcha Macky ne fait pas de politique, mais elle milite avec sa caméra au poing. Pour les femmes, d’abord, et pour les jeunes, les plus modestes, les oubliés. Son dernier film, Zinder – sa ville de naissance –, raconte le quotidien cruel et violent des gangs (les « palais ») de Kara-Kara, le quartier des parias. Après des années de patience, elle a réussi à se faire accepter par l’un d’entre eux pour réaliser ce documentaire de 82 minutes, déjà en lice pour le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) de 2021, qui se tiendra à la mi-octobre, et unanimement salué par la critique. Il a été présenté en première mondiale au festival Visions du réel, en Suisse, en avril dernier. Il est déjà programmé sur Arte en 2022.

Parcours personnel

La sociologue et réalisatrice de 39 ans est issue d’une famille de chefs religieux de Zinder, plutôt modeste. Sa réussite, elle la doit d’abord à sa mère adoptive, une « femme unique » qui, bien que ne sachant ni lire ni écrire, lui faisait réviser ses leçons sans les comprendre et l’a soutenue jusqu’au bout dans ses études universitaires. Elle livre quelques bribes de ce parcours personnel dans L’Arbre sans fruit, documentaire sorti en 2016, qui a reçu de nombreux prix dans le monde entier – plus de quarante. « J’ai d’abord réalisé un film sur la mortalité à la naissance, en hommage à ma mère, qui est morte en me donnant la vie. Et sur l’infertilité. J’avais moi-même des difficultés pour avoir un enfant. J’étais une “Tu le fais quand, le bébé ?”… Ce long métrage était une manière de soigner ce traumatisme. On se soigne en soignant les autres. »

« Le cœur à la transmission »

La jeune Aïcha Macky a commencé par s’exprimer au théâtre. Elle s’est ensuite cultivée au Centre culturel français de Zinder, avant de partir étudier la littérature et la sociologie à l’université de Niamey, puis de suivre un master 2 de réalisation de documentaire de création à l’université Gaston-Berger, à Saint-Louis, au Sénégal. C’est finalement assez tardivement qu’elle est passée derrière la caméra, en 2011, après une formation à l’American Film Showcase. Dès son premier court-métrage, Moi et ma maigreur – un autoportrait –, son travail est reconnu par la critique internationale. Féministe jusqu’au bout des doigts, Aïcha Macky a surtout « le cœur à la transmission », à travers sa contribution à la création du festival First Short film, à Niamey, mais aussi en formant les jeunes réalisatrices de demain, prêtes à briser l’omerta des violences sexuelles dans la société traditionnelle.

 

Réki Moussa, la directrice et fondatrice de 2MInvest devant le Radisson Blu de Niamey.

Réki Moussa, la directrice et fondatrice de 2MInvest devant le Radisson Blu de Niamey. © François-Xavier Freland pour JA

Réki Moussa – Au bonheur des dames

À Niamey, Réki Moussa Djermakoye est une institution à elle seule. Toujours élégante, dans des tenues soyeuses aux couleurs chatoyantes, « Madame microfinance » est une féministe épicurienne. Elle a d’abord travaillé avec le monde rural au sein de l’organisation Care International, où elle s’occupe du projet Mata Masu Dubara (MMD) – « femmes ingénieuses » en haoussa. Ce système né au Niger, qui consiste à créer dans les villages de petites caisses d’épargne et de crédit gérées par les groupements locaux de femmes, a depuis essaimé dans une cinquantaine de pays en Afrique et en Amérique latine. En 2005, afin de décliner le projet au niveau national, Réki Moussa contribue à fonder l’association Asusu Ciigaba qui, en 2008, se transforme en société, Asusu SA, qu’elle dirigera pendant dix ans.

Le problème en Afrique, c’est que si la femme gagne plus d’argent que son époux, l’homme fait un complexe

En 2018, toujours dans le souci de soutenir l’entrepreneuriat pour lutter contre la pauvreté et favoriser l’inclusion financière, elle crée 2MInvest (2Mi), pour Mata & Matassa Investing (femmes et jeunes), dont elle est la directrice générale. « Nos activités sont aujourd’hui davantage positionnées dans le renforcement du capital humain, dans la formation. Nous voulons vulgariser le modèle des femmes ingénieuses, en provoquant des vocations chez les plus jeunes », précise Réki Moussa. « Grâce au microcrédit, au Niger, 1 million de femmes peuvent aujourd’hui exercer des petites activités rémunératrices et obtenir leur indépendance financière. Elles ont aussi gagné la reconnaissance. Le problème en Afrique, c’est que si la femme gagne plus d’argent que son époux, l’homme fait un complexe. Et c’est le début de la fin. Je le sais, j’en ai moi-même été victime », confie-t-elle.

Après quatre mariages et autant de divorces, à bientôt 50 ans, la fille de l’ancien chef de corps de la garde présidentielle est bel et bien une femme libre, qui n’a pas sa langue dans sa poche. Elle parle, fait des blagues sans se soucier des conséquences. Trop, peut-être, car cela lui a joué quelques mauvais tours, notamment lorsqu’on lui a reproché un train de vie fastueux, ses 4 × 4, sa villa, ses montres et ses bijoux. Accusée de mauvaise gouvernance, elle a été purement et simplement écartée de la direction d’Asusu SA, qu’elle avait pourtant contribué à créer et à développer. « J’ai payé et je suis repartie à zéro. Ça a été déchirant, cette société, c’était toute ma vie ! » lâche-t-elle avec amertume. Avant d’ajouter dans un éclat de rire : « Mais Réki Moussa est indestructible. »

 

Samira Ben Ousmane devant la boutique Nigérielles, à Niamey, en juillet 2021.

Samira Ben Ousmane devant la boutique Nigérielles, à Niamey, en juillet 2021. © François-Xavier Freland pour JA

Samira Ben Ousmane – Celle qui donne des ailes

Diplômée en marketing et en « airline management » (gestion de compagnies aériennes), Samira Ben Ousmane (34 ans) a commencé sa carrière dans l’aéronautique, mais c’est au volant d’une automobile qu’elle a décidé de changer de vie. « À l’époque, je travaillais à Niger Air Cargo. Un matin, ma voiture est tombée en panne. J’allais faire un emprunt pour en acheter une neuve et je me suis dit : “Pourquoi n’emprunterais-je pas pour créer ma propre maison de couture comme j’en rêve ?” » Et elle s’est lancée dans la mode. Elle dessine, choisit ses tissus et présente ses premières créations au Festival international de la mode en Afrique (Fima). Désireuse de valoriser le textile nigérien, elle soumet son projet au Young African Leaders Initiative (Yali) et obtient une bourse du département d’État américain pour suivre une formation au Texas en 2015 – au passage, elle rencontrera le président Barack Obama lors du deuxième sommet des jeunes leaders africains, à Washington.

Nigérielles

De retour à Niamey en mai 2016, elle crée l’association Smart Ladies pour soutenir les sociétés créées par des femmes au Niger et lance un magazine d’éducation sur cette même thématique : Nigérielles. « Depuis toujours, j’aime aider les autres. Je voulais former des femmes pour me rendre utile économiquement à mon pays et favoriser l’émancipation, l’égalité des sexes. » En mai 2017, l’association Smart Ladies prend le nom de Nigérielles et, dans la foulée, Samira Ben Ousmane organise un salon national de l’entrepreneuriat féminin, en partenariat avec l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Un franc succès, salué par une forte affluence. Elles sont plus de 300 à en ressortir accompagnées dans leurs projets par Nigérielles, qui organise des formations. « Avec l’aide de l’ambassade de France, nous avons aussi ouvert une boutique dans laquelle nous vendons des articles fabriqués ou récoltés par des femmes : produits alimentaires ou cosmétiques, vêtements, maroquinerie… Nous soutenons à la fois les femmes et le “consommez local”, souligne Samira Ben Ousmane. Ce magasin, c’est notre vitrine. Et notre fierté ! »

 

Haoua Idé, fondatrice de la marque de prêt-à-porter Waye bi.

Haoua Idé, fondatrice de la marque de prêt-à-porter Waye bi. © WAYEBI

Haoua Idé – La fée du Sahel

« Je suis fière d’être noire, fière d’être africaine. Je veux habiller le continent. » Par ces quelques mots, Haoua Idé, nouvelle venue dans le monde du stylisme africain, ne cache pas ses ambitions. En juin 2021, lors d’un dîner de gala organisé par son amie Imane Aminami, ancien mannequin et ex-Miss Niger 2004 (aujourd’hui directrice de l’agence de communication Prémices), elle a présenté le premier défilé de sa marque, Waye bi. Il a été très remarqué, notamment par Alphadi, son mentor. Le célèbre styliste nigérien l’a en effet découverte et lancée dans le milieu de la mode il y a quinze ans. « J’allais au marché, je marchais dans la rue près de sa boutique, lorsqu’il m’a vue. Quelqu’un m’a dit : “Il faut que je te le présente.” Et c’est comme ça que j’ai commencé ma carrière de modèle, grâce au coup d’œil d’Alphadi. » Depuis, elle a enchaîné les défilés à travers le monde et, bien sûr, lors du Festival international de la mode en Afrique (Fima), organisé par Alphadi, à Agadez.

Elle cachera longtemps son activité à ses parents, de modestes petits commerçants, plutôt conservateurs. Septième d’une famille de neuf enfants, Haoua Idé a gardé du quartier populaire de Gamkallé, à Niamey, où elle a grandi, le goût pour la simplicité et les vêtements traditionnels africains. Ses amis se souviennent d’une fille joyeuse et élégante, qui aimait « sortir, danser, virevolter ». Aujourd’hui, ses collections, pour femmes et pour hommes, de toutes tailles, illustrent cet état d’esprit, avec des tissus chatoyants, du cuir, de la broderie et, surtout, beaucoup de soie.

À 32 ans, la styliste, mère d’un garçon de trois ans, vit désormais entre Lyon et Niamey. « Waye bi signifie à la fois “femme noire” et “chant de l’oiseau migrateur” en langue zarma. C’est un peu ce que je suis, une femme noire, libre et voyageuse. » De grande taille comme son père, « Haoua mannequin » a aussi hérité de la force de caractère de sa mère. « Je trouve qu’on ne voit pas assez de modèles noirs en Europe et, malheureusement, nos carrières sont très limitées. Avec ma marque, je veux changer cela, montrer aux yeux du monde la beauté de la femme noire et changer son image de femme soumise. Car elle aussi est fière et indépendante. » Dans le même esprit, la jeune femme milite aussi contre la dépigmentation de la peau.

 

La danseuse et chorégraphe Aicha Chaibou au Centre culturel franco-nigérien Jean-Rouch, à Niamey, en juillet 2021.

La danseuse et chorégraphe Aicha Chaibou au Centre culturel franco-nigérien Jean-Rouch, à Niamey, en juillet 2021. © François-Xavier Freland pour JA

Aicha Chaibou – B-Girl contemporaine

Fille de militaire à l’éducation plutôt stricte, Aicha Chaibou n’était a priori pas prédisposée à devenir danseuse de hip-hop. Pourtant, « libre comme l’air et un peu garçon manqué », se souvient-elle, celle qui a grandi à la caserne a pris goût très jeune aux pirouettes, aux cascades et aux acrobaties dans les arbres. Après s’être vue faire carrière dans l’armée de l’air, « pour sauter en parachute comme papa », la bonne élève caresse bientôt d’autres ambitions. « Un jour, alors que je jouais au handball, j’ai vu des gens qui dansaient la breakdance dans les gradins. Je me suis rapprochée d’eux et ils m’ont initiée. » La jeune fille intègre alors l’Abdallah Dance Company (ADC), formée par Olivier Tarpaga : « Ils étaient trois garçons, je suis devenue l’unique fille du groupe. Et c’est là que j’ai appris la danse contemporaine. » Elle suit alors une formation avec le chorégraphe congolais Florent Mahoukou, accompagné du musicien électro zindérois Mammane Sani. Dans la foulée, elle participe à des « battles » (concours de danse), avec le groupe de rap Bboy Song, à la Maison des jeunes de Niamey. En 2012, Bénédicte Roque, professeure au lycée français, fonde la compagnie Wangari (« Les Guerriers », en zarma) et propose à Aicha Chaibou de l’intégrer. La troupe est très remarquée, notamment lors des VIIe Jeux de la Francophonie à Nice, en 2013.

Aujourd’hui, à 26 ans, Aicha Chaibou est une chorégraphe et danseuse professionnelle reconnue. Elle a créé sa propre troupe, la compagnie Chaibou Kordaou (CK), enseigne la danse contemporaine et la breakdance à l’université Abdou-Moumouni de Niamey, et donne des représentations dans toute la sous-région et au Maghreb. Sa sensibilité et son talent d’interprète lui ont aussi ouvert les portes du cinéma et du théâtre. Elle a tourné pour les réalisateurs Serge Clément et Abdoulaye Samri Ibrahim (Amour impossible, sorti en 2018) et, le 2 juin 2021, a interprété la Toinette du Malade imaginaire de Molière devant le président Bazoum, lors de la soirée de lancement du projet « LIRE-Niger » (Learning Improvement for Results in Education). Son rêve : créer son propre centre de danse, comme celui de Kettly Noël, au Mali, ou comme l’École des Sables, fondée au Sénégal par Germaine Acogny, sa référence.

 

La plasticienne Fatouma Akiné dans les jardins de l’hôtel Bravia, à Niamey, en juillet 2021.

La plasticienne Fatouma Akiné dans les jardins de l’hôtel Bravia, à Niamey, en juillet 2021. © François-Xavier Freland pour JA

Fatouma Akiné – Mi-ange, mi-démon

Elle n’est pas encore très connue du grand public. Pourtant, à seulement 26 ans, Fatouma Akiné est déjà de toutes les expositions à Niamey. Elle a aussi conquis des galeristes au Mali, au Maroc, au Nigeria, en France, en Belgique, en Espagne, en Italie, en Suède, et même aux États-Unis, à New York et à Chicago. Fille d’un entrepreneur en BTP d’Agadez et d’une mère touarègue de Tombouctou (chanteuse du groupe Tartit et ancienne interprète de Kadhafi), Fatouma Aïya Attahirou Akiné a quitté Niamey très jeune, pour grandir dans le clan, à Bamako. « On voyageait beaucoup, on était de vrais nomades. Nous habitions Kalabancoro, près du Moffou, le complexe culturel de Salif Keïta, que je croisais parfois. J’étais une petite fille très indépendante. Je n’aimais pas les poupées et les nounours qu’on m’offrait, je préférais les réaliser moi-même. Je rêvais d’écrire aussi… mais je trouvais mes poèmes nuls », dit-elle en s’esclaffant.

Brillante et différente

Élève brillante et résolument différente, elle s’isole, pour peindre et créer. Ses professeurs de lycée l’incitent, après le bac, à suivre des cours au Conservatoire des arts et métiers multimédia Balla Fasseké Kouyaté, à Bamako. Son directeur, le peintre Abdoulaye Konaté, la remarque et lui conseille de « travailler davantage son style ». Licenciée en sculpture, elle revient en 2016 vivre avec sa mère à Niamey, où elle obtient une licence en journalisme à l’Institut de formation aux techniques de l’information et de la communication (elle est d’ailleurs toujours rédactrice pour le site niameyinfo).

L’artiste est touche-à-tout et ses créations hétéroclites. Ses toiles et sculptures sont parfois abstraites, parfois figuratives. « Je joue sur l’ombre et la lumière, le bien et le mal, chaque humain a une part d’ange, une part d’animal. » Une dualité qui irrigue aussi ses performances. Comme celle exposée au Centre culturel français de Niamey en janvier 2019, intitulée « Forêts claires, forêts obscures », qui a choqué quelques visiteurs : des bougies, du sang, des fétiches, des gris-gris et des versets inscrits sur une ardoise. L’artiste n’hésitant pas à se mettre en scène, tout de blanc vêtue, telle une prêtresse vaudoue. « Les spectateurs n’osaient pas rentrer dans la salle. Ils étaient effrayés. Moi, ça me faisait rire. Je voulais dénoncer l’hypocrisie de ceux qui se disent religieux et font des choses en cachette. C’est une manière de faire tomber les tabous du spirituel », explique Fatouma Akiné, qui, à l’occasion, conviait la danseuse Loulou Véronique, pour qu’elle vienne interpréter une danse de possession.

Rouge, couleur dominante

Inspirée par Léonard de Vinci, mais aussi par la Kenyane Wanchegi Mutu ou le peintre et poète touareg Hawad, l’artiste se dit fascinée par « le sombre de l’être, la souffrance ». Petite, elle voulait même devenir chirurgienne. Les corps meurtris et les cicatrices l’ont toujours attirée… sans doute à cause de quelque blessure personnelle qu’elle préfère ne pas évoquer. Elle est d’ailleurs souvent appelée par des productions de cinéma, pour venir réaliser de fausses blessures sur les acteurs. Dans ses peintures, où le rouge est la couleur dominante, on y trouve parfois des cheveux, souvent des courbes hypnotiques… La plasticienne a le regard intense, tantôt malicieusement charmeur, tantôt profond et envoûtant, jusqu’à l’hypnose. « J’ai un côté sorcière, mi-ange mi-démon. J’aimerais bien être enchanteresse ! » s’amuse-t-elle en lissant, autour de son cou, un collier khoumaïssa, un porte-bonheur qui protège des mauvais génies.