L’emblématique rond-point de la Colombe-de-la-Paix, à Lomé. © Louis Vincent pour JA

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Culture

Togo : l’Eamau de Lomé, l’école d’architecture qui réinvente l’urbain

Ouverte depuis quarante-cinq ans, l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme de Lomé a su s’adapter aux nouveaux enjeux des villes africaines

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Par - À Lomé
Mis à jour le 30 septembre 2021 à 12:20

Étudiants et enseignants à l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme (EAMAU) de Lomé, en juillet 2021. © Caroline Chauvet pour JA

L’entrée est imposante et bardée des drapeaux des quatorze États subsahariens francophones qui ont cofondé et codirigent l’établissement. Le vaste bâtiment blanc et ocre se démarque nettement des autres par sa taille. Nous sommes à l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme (EAMAU), en plein cœur de Lomé.

Ouverte en 1976, l’institution inter-États est dirigée depuis septembre 2015 par l’architecte malien Moussa Dembélé. Elle accueille environ 800 élèves, tous venus des pays membres de l’école, auxquels s’ajoutent quelques étudiants originaire du Rwanda, de Madagascar, des Comores, de l’île Maurice et de Djibouti. La formation est structurée en trois départements, avec des cursus licence et master : architecture et patrimoine, urbanisme et aménagement, gestion urbaine et environnement. L’EAMAU propose aussi un master de recherche en architecture et développement urbain, ainsi qu’un master spécialisé en transports et mobilité durables dans les villes africaines. D’autres parcours spécialisés sont en cours d’élaboration.

Les cursus licence et master se terminent par un travail de fin d’études sur les problématiques d’une ville africaine. En juillet dernier, plus de 200 étudiants ont ainsi présenté leur mémoire, dont plus de la moitié en architecture. L’école ne propose pas de doctorat, mais redirige ses étudiants vers des universités partenaires en Afrique et en Europe (elle a notamment développé des partenariats avec des établissements d’enseignement supérieur en France, en Belgique et en Italie). En outre, l’EAMAU propose des formations complémentaires pour les professionnels comme la formation certifiante en transition énergétique et sur les villes durables, en partenariat avec l’Institut de la francophonie pour le développement durable (IFDD).

Émulation intellectuelle

L’Eamau reste fidèle à son objectif d’origine, qui est d’accompagner l’urbanisation des villes africaines, et cultive sans relâche l’émulation intellectuelle entre les étudiants, les enseignants et les professionnels. « L’école produit des architectes dans toute l’Afrique. Ce sont eux qui sont au centre de la réflexion et du partage d’idées », explique le professeur Philippe Yavo, d’origine ivoirienne, enseignant à l’Eamau et directeur des affaires académiques.

L’école s’adapte aux nouveaux défis des villes africaines et réfléchit en particulier au développement des capitales et métropoles. Ainsi, de nombreux anciens étudiants de l’Eamau travaillent actuellement sur les projets du Grand Lomé. Et, pour remédier à la macrocéphalie des capitales, il est aussi indispensable de développer les villes secondaires, de taille moyenne – c’est l’objet d’une partie de l’enseignement du master 1 d’urbanisme.

Quant à la thématique « écologie », elle est apparue il y a une quinzaine d’années, en parallèle de la mise en place du système LMD (Licence, master, doctorat). Et il s’agit de l’appréhender dans sa globalité : énergies renouvelables, gestion des déchets et des eaux usées, espaces verts, bâtiments intelligents et performants, plus propres, plus économes, etc. Toutes les filières, tous les cours, tous les projets intègrent désormais le développement durable.

« Nous mettons l’accent sur la protection de la biodiversité ainsi que sur la création de la nature en ville. Par exemple, en urbanisme, il faut toujours créer des trames vertes ou bleues (plans ou points d’eau) au sein des aménagements », souligne Joëlle Elvire Kanté, qui vient de terminer son master 2 en urbanisme. La Béninoise de 23 ans est désormais diplômée, après avoir présenté un mémoire sur la préservation et la valorisation des écosystèmes sensibles à Ouidah, près de Cotonou.

Répondre aux besoins des habitants

Parce qu’elle est située sur le continent, l’Eamau est au plus près de l’évolution et des besoins des villes africaines, dont les principaux défis restent l’accès à de bonnes infrastructures (notamment à des routes bitumées), à des services essentiels comme l’eau courante, la gestion des eaux usées et des déchets.

Aussi, l’école privilégie le contact de ses étudiants avec le terrain et leur fait suivre au moins deux ateliers pratiques chaque année. « L’une des choses qui m’ont marquée dans la formation, c’est que, dans chaque projet, l’accent est mis sur l’aspect participatif des habitants, confirme Joëlle Elvire Kanté. On constate que nombre d’aménagements sont faits sans que la population soit consultée et les utilise. Alors, l’école nous enseigne d’abord d’analyser les besoins exprimés par celle-ci, puis de proposer des solutions adaptées. Ensuite, la population est associée à la mise en œuvre des aménagements proposés. »

Salle de cours à l’EAMAU de Lomé, en juillet 2021. © Caroline Chauvet pour JA

Salle de cours à l’EAMAU de Lomé, en juillet 2021. © Caroline Chauvet pour JA

Solutions locales

Au sein de l’école, la formation et la recherche sont fortement tournées vers l’architecture vernaculaire, c’est-à-dire locale. « Par exemple, certains de nos modules s’appuient sur la durabilité, en particulier sur l’utilisation des matériaux locaux, comme la brique de terre, le bois ou le bambou », explique l’architecte camerounais Achille Ndongo Nguendia, directeur du développement et de la recherche, enseignant en déontologie de l’architecte. « Dans les mentalités, ces matériaux sont malheureusement souvent considérés comme des matériaux précaires et il faut que cela change », ajoute-t-il.

Ainsi, la terre permet de garder la fraîcheur. C’est ce qu’avait développé Philippe Yavo dans sa thèse (présentée à l’université de KwaZulu-Natal, en Afrique du Sud) sur les savoir-faire de l’architecture traditionnelle de la population batammariba au Togo et au Bénin. Les Batammariba construisent traditionnellement des maisons cylindriques en terre et en hauteur, que le professeur Yavo préconise d’intégrer dans l’architecture moderne.

De bons plans pour Lomé

Si la capitale togolaise est assez bien planifiée, y compris son extension au sein de la métropole du Grand Lomé, et fait montre de quelques innovations architecturales et urbanistiques, c’est aussi grâce aux anciens étudiants de l’Eamau. Même les diplômés non Togolais réalisent très souvent des projets à Lomé. C’est le cas de la Cité BOAD, un quartier résidentiel bariolé construit par l’architecte burkinabè Souleymane Zerbo, ancien de l’Eamau. « Beaucoup de concours sont lancés par les communes de l’agglomération auprès de nos étudiants pour aménager des espaces. Dernièrement, le club d’art plastique de l’Eamau a créé les fresques sur le mur de l’Université de Lomé », souligne le professeur Ndongo Nguendia.

De plus en plus de bâtiments sont construits selon les normes écologiques. C’est le cas du nouveau siège de la Société africaine des biocarburants et des énergies renouvelables (Saber-Abrec) à Lomé-II, conçu par Eya-Eza Kao. Livré en 2018, l’immeuble répond à tous les critères de performances environnementales. « Alimentation par l’énergie solaire, éclairage basse consommation, façade ventilée, récupération des eaux de pluie pour les jardins, utilisation de matériaux durables – des briques de terres comprimées – et préservation de la biodiversité », énumère l’architecte loméen, ancien élève de l’Eamau.