Société

Covid-19 : « Il faudra deux ans pour que l’Afrique produise ses vaccins »

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Mis à jour le 3 août 2021 à 16:04

 » Il faut adapter localement les tests sérologiques, dès leur conception, aux personnes africaines. »

Selon une étude publiée en juin, la prévalence du coronavirus sur le continent est largement sous-évaluée. Entretien avec l’un des auteurs, Ahidjo Ayouba, chercheur à l’université de Montpellier.

Taux de vaccination très bas, notamment en raison de la défiance des populations, difficultés socio-économiques accentuées par les mesures de restriction sanitaire, manque d’équipements hospitaliers et retard dans la mise en place d’une filière de production de vaccins « made in Africa »… Sur le front du coronavirus, le continent est un patient qui inquiète.

Selon les chiffres du Centre africain pour le contrôle et la prévention des maladies, la prévalence de l’infection au Covid-19 est légèrement inférieure à 1 % de la population (6,3 millions de contaminations, pour 160 000 décès enregistrés). Des chiffres qui sont, selon de nombreux experts, largement sous-évalués.

La publication des résultats d’une étude menée à Kinshasa en octobre et novembre 2020 par un groupe d’épidémiologistes et de spécialistes des maladies infectieuses, dont les conclusions ont été rendues publiques le 5 juin dernier, vient confirmer ces craintes.

Les chercheurs ont mené une campagne de tests incluant 1 200 personnes. Alors que seulement 8 290 cas étaient officiellement recensés à l’époque dans la capitale de la RDC, ils ont découvert que, dans l’échantillon testé, la prévalence était de 16,6 %. En extrapolant ces résultats, les auteurs de l’étude, publiée sur le National Center for Biotechnology Information, estiment qu’à Kinshasa la prévalence réelle est en moyenne de 20 %, avec des pics localisés allant jusqu’à 60 %. Bien loin du 1 % de moyenne affiché au niveau du continent.

Chercheur à l’Institut de recherche sur le développement, spécialisé dans la transmission des maladies infectieuses, Ahidjo Ayouba a participé à cette étude. Il revient pour Jeune Afrique sur ses principaux enseignements.  

Jeune Afrique : Dans l’étude que vous avez menée, vous avez eu recours à des tests de séroprévalence. Quelles sont les caractéristiques de cette méthode ?

Ahidjo Ayouba : Les tests de séroprévalence visent à vérifier si un organisme a été en contact avec le virus. Ils sont à différencier des tests moléculaires que sont les tests antigéniques et PCR, qui déterminent si l’organisme est positif. Sur un plus long terme, l’objectif des tests de séroprévalence est d’étudier la dynamique du virus telle que l’on ne la voit pas, et de mettre en évidence les tendances lourdes.   

N’est-il pas, dans ce cas, logique que vous soyez parvenus à une prévalence largement supérieure aux chiffres officiels ? 

Oui et non. En Europe, au début de la pandémie, les courbes entre cas positifs et taux de prévalence correspondaient. Et ce jusqu’au moment où les tests sur les enfants et les adolescents ont commencé. La communauté scientifique s’est aperçue que cette partie de la population était davantage touchée que ne le disaient les chiffres, car ce virus provoque des cas asymptomatiques chez les populations jeunes.

Les tests sérologiques n’étaient pas appropriés à la population africaine

En revanche, concernant l’Afrique, l’écart entre nombre de cas positifs et taux de prévalence du virus ne s’explique pas uniquement par la jeunesse de la population. D’autres éléments, tels que les tests sérologiques, qui n’étaient pas appropriés à la population africaine, sont à prendre en compte. L’écart est assez frappant sur le continent : on n’a pas observé d’écarts aussi importants ailleurs. 

Vous défendez la mise en place de tests spécifiquement liés au contexte africain. Qu’entendez-vous par là ?

Les tests moléculaires – PCR et antigéniques – sont les mêmes partout. En ce qui concerne les tests sérologiques, ceux que l’on a développés pour analyser les échantillons kinois sont conçus pour détecter la réaction de l’organisme à un agent étranger. C’est comme ça que l’on sait si une personne a été infectée par le virus.

Un organisme qui vit dans un milieu tropical n’est pas exposé aux mêmes agents exogènes qu’un individu vivant en milieu tempéré

Jusqu’ici, les tests sérologiques utilisés ont été conçus à partir d’organismes ne vivant pas sur le sol africain. Or, un organisme qui vit dans un milieu tropical n’est pas exposé aux mêmes agents exogènes qu’un individu vivant en milieu tempéré. Il faut adapter localement ces tests, dès leur conception, aux personnes africaines. C’est la plus-value qu’a apportée cette étude.   

Comment faire pour que les chiffres soient plus en adéquation avec la réalité de la pandémie ? 

L’OMS et les États sont dans l’instantanéité. Ils doivent parer au plus pressé, et sont donc préoccupés par l’état de la pandémie à un instant « t ». Il faut que les instituts nationaux de santé publique fassent le travail que l’on a réalisé à Kinshasa. Il est important que les autorités de santé mettent en place les mesures nécessaires pour connaître le niveau réel du taux d’infection.

Il n’y a malheureusement pas, pour l’heure, d’initiatives à l’échelle supranationale. Ce sont les laboratoires qui fabriquent les tests sérologiques et les mettent à la disposition des pays africains. 

En extrapolant l’étude que vous avez menée à Kinshasa, vous évoquez un taux de prévalence de 20 %, voire de 60 % par endroits. N’est-ce pas une manière d’atteindre l’immunité collective ?

L’immunité collective est une vérité scientifique vérifiée. Néanmoins, avant d’arriver à ce stade, il risque d’y avoir des centaines de milliers de victimes du virus. En outre, il ne faut pas penser à tort que l’immunité collective est atteinte, car cela pourrait s’avérer une catastrophe sanitaire.

C’est exactement ce qu’a connu l’Inde. La deuxième vague qui a frappé ce pays, durant les premiers mois de l’année – avec un chiffre ahurissant de 400 000 nouveaux cas positifs par jour –, a eu lieu à la suite du constat – erroné – que l’immunité collective avait été atteinte.

L’Inde a des capacités de production vaccinale et des équipements hospitaliers autrement plus performants que les pays africains

Et nous parlons là d’un pays qui a des capacités de production vaccinale et des équipements hospitaliers autrement plus performants que les pays africains. À la suite du relâchement des restrictions sanitaires, la bombe épidémique a explosé. Je vous laisse imaginer les terribles effets d’une erreur de ce type en Afrique.   

Dans combien de temps pensez-vous que l’Afrique sera en capacité de produire les vaccins pour sa population ?  

En étant optimiste, je dirais qu’il faudra deux ans pour que l’Afrique produise les vaccins nécessaires à sa population. Certains sont sur la voie. L’Afrique du Sud, le Maroc, l’Algérie et le Sénégal ont déjà des capacités de production et, dans le cas du Sénégal, le pays peut s’appuyer sur son savoir-faire en matière de lutte contre la fièvre jaune. 

Il faut voir la réalité en face. En Afrique, la lutte contre la pandémie est, pour l’instant, davantage un échec qu’un succès. Nous n’en sommes pour le moment qu’aux initiatives bilatérales. À titre d’exemple, le 31 juillet dernier, les États-Unis ont annoncé un don de près de 300 000 doses de vaccin Johnson & Johnson au Niger. C’est une bonne chose, mais résoudre le problème de manière épisodique, au cas par cas, n’est pas la solution.