Politique

Essais nucléaires français : et l’Algérie dans tout ça ?

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Mis à jour le 12 août 2021 à 16h18
Le 25 décembre 1961, près de Reggane, dans le Sud algérien. C’est à Reggane que fut expérimentée la première bombe atomique française.

Le 25 décembre 1961, près de Reggane, dans le Sud algérien. C'est à Reggane que fut expérimentée la première bombe atomique française. © AFP

Alors qu’Emmanuel Macron a déclaré que la France avait « une dette » envers la Polynésie française en raison des essais nucléaires qu’elle a menés dans l’archipel, la même question, dans le Sahara algérien cette fois, refait surface.

« La nation a une dette à l’égard de la Polynésie française. » En visite officielle dans l’archipel le 27 juillet, Emmanuel Macron a franchi un cap dans le dossier sensible des essais nucléaires. En évitant les excuses, comme il l’avait fait lors du rendu du rapport de l’historien Benjamin Stora sur le contentieux mémoriel franco-algérien, le président a néanmoins reconnu que la France n’aurait pas mené de tels exercices « dans la Creuse ou en Bretagne ».

Cette déclaration a certes tourné une page dans le dossier polynésien, mais elle a du même coup remis celui de l’Algérie sur la table. Car avant de mener des essais nucléaires en Polynésie, c’est bien dans le Sahara algérien que l’Hexagone testait sa force de frappe nucléaire. Entre 1960 et 1966, dix-sept essais ont ainsi eu lieu sur les sites de Reggane et d’In Ekker. Onze d’entre eux ont été menés après les accords d’Évian, qui ont entériné l’indépendance de l’Algérie : le texte prévoyait que la France continue d’avoir accès aux sites du Sahara jusqu’en 1967.

Une reconnaissance « en creux » ?

Si Emmanuel Macron n’a pas abordé la question des essais au Sahara lors de son allocution, la reconnaissance d’une dette française envers l’Algérie « est théoriquement aussi là, en creux », analyse Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements.

Il note néanmoins que le chef de l’État français « n’a pas évoqué les mesures à prendre » en ce qui concerne les conséquences des essais au Sahara. Selon le spécialiste du nucléaire, il faudrait libéraliser l’accès aux archives françaises et mettre en place un « processus semblable à celui effectué au Rwanda, une commission indépendante composée d’historiens ayant accès aux archives ».

Alors que, dans son rapport, l’historien Benjamin Stora qualifiait la question nucléaire de « brûlante, relevant du passé colonial commun », il avait rappelé dans son texte que « différentes associations demandaient à la France de « remettre aux autorités algériennes la liste complète des emplacements où sont enfouis des déchets contaminés » et d’agir pour « faciliter le nettoyage des sites concernés ». C’est le cas notamment de l’Observatoire des armements et de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (Ican, qui regroupe différentes associations) qui ont copublié le rapport « Sous le sable la radioactivité ! », paru en 2020, qui demandait le transfert de ces documents vers l’Algérie.

Un premier pas français

La France semble avoir écouté l’historien puisque, le 29 juillet dernier, le ministère français des Armées a annoncé avoir « fourni aux autorités algériennes les cartes dont elle disposait ». Jean-Marie Collin, porte-parole d’Ican France, se réjouit de l’annonce. « C’est une bonne nouvelle », déclare le co-auteur du rapport demandant l’ouverture des archives.

L’annonce suit de multiples demandes provenant d’Alger. Le 4 juillet, alors que les Algériens s’apprêtaient à fêter l’anniversaire de leur indépendance, le ministre des Moudjahidines de l’époque, Tayeb Zitouni, avait regretté que la France « refuse de remettre les cartes topographiques qui permettraient de déterminer les lieux d’enfouissement des déchets polluants, radioactifs ou chimiques non découverts à ce jour ».

Le monde s’est mobilisé pour Tchernobyl alors que les essais nucléaires en Algérie provoquent peu de réactions

En juin déjà, le président Tebboune, dans une interview donnée au magazine français Le Point, avait abordé ainsi le sujet : « Que la France soigne les victimes des essais nucléaires. Le monde s’est mobilisé pour Tchernobyl alors que les essais nucléaires en Algérie provoquent peu de réactions. Ils ont pourtant eu lieu à ciel ouvert et à proximité des populations. »

Un seul algérien indemnisé

Contacté par Jeune Afrique, l’Élysée note que les situations algérienne et polynésienne correspondent à « des réalités différentes, aux solutions propres à chacune d’elles », notamment concernant les impacts sociaux et culturels. La présidence insiste sur la possibilité pour les Algériens victimes des conséquences des essais, au même titre que les Polynésiens, d’adresser une demande au Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (Civen) pour demander une réparation individuelle.

En 2010, le Parlement français a ratifié un texte de loi relatif à «la reconnaissance et à l’indemnisation des victimes des essais nucléaires ». Du nom du ministre de la Défense de l’époque, la loi Morin invite les victimes des conséquences des essais nucléaires, notamment algériennes, à déposer un dossier au Civen, chargé de les dédommager.

Comment voulez-vous monter un dossier si vous n’êtes pas assisté par des spécialistes de ces questions-là ?

Larbi Benchiha, journaliste franco-algérien et réalisateur de films documentaires sur le sujet, note néanmoins une inégalité des chances entre victimes françaises et algériennes. « C’est un dossier qui est très complexe à monter, explique-t-il. Comment voulez-vous y parvenir si vous n’êtes pas assisté par des spécialistes de ces questions-là ? À qui est-ce que l’on s’adresse quand on habite à Reggane ? »

Dans les faits, on constate une sous-représentation des Algériens parmi les victimes indemnisées par la France. Depuis 2010, près de 1­800 dossiers ont été déposés auprès du comité. Sur ceux-ci, seulement 53 proviennent d’Algériens et un seul d’entre eux, celui de Mohamed Abdelhak Bendjebbar, militaire algérien ayant participé à la fermeture des sites une fois la France partie, a donné lieu à une indemnisation à titre posthume.

Alain Christnacht, le président du Civen, déplorait déjà ce manque de dossiers algériens dans les colonnes du Monde en janvier dernier : « Il y a un biais quelque part. L’information n’est pas relayée sur place et nous n’avons pas en Algérie d’interlocuteurs comme en Polynésie française. »

Groupe de travail franco-algérien

Pour avancer sur la question, les deux pays travaillent conjointement. En 2008, un groupe de travail binational réunissant des experts venant de part et d’autre de la Méditerranée a été créé. Depuis, dix-sept rencontres ont eu lieu.

Aucune communication n’est faite sur le contenu de ces réunions

Réuni pour la dernière fois les 19 et 20 mai derniers, le groupe d’experts « a pour mission d’étudier conjointement la question de la réhabilitation des anciens sites d’essais nucléaires au Sahara, avec pour préoccupation première la protection des personnes et de l’environnement », a résumé un porte-parole du Quai d’Orsay quelques jours après la rencontre.

« Aucune communication n’est faite sur le contenu de ces réunions », regrette Patrice Bouveret. Selon l’expert du nucléaire, ce manque de communication montre « l’absence de volonté politique de part et d’autre de la Méditerranée ».

Refus français du « pollueur-payeur »

L’Algérie semble néanmoins vouloir avancer sur le dossier. En juin dernier, elle s’est dotée d’une agence nationale de réhabilitation des anciens sites d’essais et d’explosions nucléaires français dans le sud algérien ayant pour mission de prévoir des programmes de réhabilitation pour ces derniers.

Mais le refus français en 2017 de ratifier le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) – signé par 86 pays, dont l’Algérie – visant à interdire les armes nucléaires dans le monde semble entraver la volonté algérienne. Le principe du « pollueur-payeur » n’a pas emporté l’adhésion de la France qui juge le texte « incompatible avec l’approche réaliste et progressive du désarmement nucléaire ».

Censée réchauffer les relations entre Alger et Paris, la visite de Jean Castex et d’une délégation française en Algérie prévue en avril dernier avait été annulée pour cause de pandémie. Une source élyséenne a néanmoins appris à Jeune Afrique que, même si le Covid-19 impose son calendrier, la visite sera bien reprogrammée. Elle pourrait être l’occasion d’assister à un discours similaire à celui qu’Emmanuel Macron a prononcé en Polynésie.

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