Politique

Ceni en RDC : que pèsent vraiment les confessions religieuses ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 2 août 2021 à 17:47

Le siège de la Commission à Kinshasa.

La crise provoquée par l’absence de consensus entre les confessions chargées de désigner le prochain président de la Commission électorale nationale indépendante pose la question de leur poids au sein de la société.

La Commission électorale nationale indépendante (Ceni) est-elle en passe de devenir un casus belli ? La situation de blocage qui prévaut depuis que les représentants des huit confessions religieuses chargées de désigner le successeur de Corneille Naanga à sa tête semble plus inextricable à chaque heure qui passe.

Rupture consommée

Vendredi, tard dans la soirée, alors que tous les yeux sont rivés sur le Centre interdiocésain de Kinshasa, siège de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), où ils sont réunis en conclave sous l’égide de Mgr Marcel Utembi Tapa, coup de théâtre : les discussions se terminent par une impasse. Dès le mercredi 28 juillet, la rupture semblait consommée. Et le délai supplémentaire de quarante-huit heures accordé par Christophe Mboso N’kodia Pwanga, le président de l’Assemblée nationale, n’y aura rien fait.

L’Assemblée nationale doit désormais statuer

Deux camps se dessinent. D’un côté, un bloc formé par les représentants de l’Église catholique – la Cenco – et ceux des protestants – l’Église du Christ au Congo (ECC) –, qui réclame une suspension des discussions et demande des « compléments d’information » sur certains des cinq prétendants retenus comme candidats ; de l’autre, les représentants des six autres confessions religieuses – l’Église orthodoxe du Congo, l’Église de Jésus-Christ sur la terre par son envoyé spécial Simon Kimbangu, la Communauté islamique en RDC, l’Église de réveil au Congo, l’Union des Églises indépendantes et l’Armée du salut.

La charte régissant le processus prévoit, faute de consensus, de recourir au vote. Les représentants de ces six dernières confessions, s’étant mises d’accord sur leurs candidats, ont considéré que ce vote avait eu lieu et en ont déposé la liste à l’Assemblée nationale, qui doit désormais statuer.

Et pour prendre la suite du très controversé Corneille Naanga, c’est Denis Kadima qui est proposé. Expert électoral de longue date, il est le directeur exécutif de l’Institut électoral pour une démocratie durable en Afrique (EISA, un organisme basé à Johannesburg) et a notamment travaillé au référendum qui a débouché sur l’indépendance du Soudan du Sud, ou encore aux élections constituantes de 2011 en Tunisie, au lendemain de la chute de Ben Ali.

Denis Kadima  est accusé par certains d’être un proche de Félix Tshisekedi

En 2019 et 2020, il a offert ses services d’expert à la présidence congolaise, au sein du Mécanisme national de suivi de l’accord-cadre d’Addis-Abeba. Une mission qui l’a amené à réaliser la Revue du cadre juridique et institutionnel des élections en République démocratique du Congo, dans le cadre d’un projet financé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud).

Mais si le profil de ce kimbaguiste fait débat, c’est qu’il est accusé par certains d’être un proche de Félix Tshisekedi, ce dont il se défend.

La Ceni étant l’organe clé de l’organisation de la présidentielle de 2023, à laquelle Félix Tshisekedi, envisageant un nouveau mandat, il l’a confirmé, sera candidat, la controverse en cours a, sans surprise, largement débordé les seuls cercles des représentants religieux. Du Front commun pour le Congo, de Joseph Kabila, à Ensemble pour la République, de Moïse Katumbi, en passant par l’Union pour la nation congolaise, de Vital Kamerhe, ou encore la coalition Lamuka, de Martin Fayulu, et Adolphe Muzito, la levée de boucliers a été générale, toutes ces formations politiques réclamant qu’un consensus soit trouvé.

Actes de dégradation

La tension est montée d’un cran au cours du week-end. À Kinshasa, l’abbé Georges Njila, chancelier de l’archidiocèse de Kinshasa, a fait état d’un « groupe de personnes non identifiées » ayant manifesté devant l’archevêché de la capitale congolaise, « scandant des chants et propos désobligeants » et commettant « des actes de dégradation ».

Au Kasaï, les autorités catholiques ont dénoncé l’attaque de plusieurs églises

Au Kasaï, les autorités catholiques ont dénoncé l’attaque de plusieurs églises. Mgr Bernard-Emmanuel Kasanda, évêque de Mbuji-Mayi, au Kasaï oriental, évoque des « profanations » de lieux de culte. « Nous condamnons fermement ces actes contre les édifices de l’Église catholique à Mbuji-Mayi et à Kinshasa, même si nous contestons la position des dirigeants catholiques, à commencer par celle du cardinal Ambongo », a déclaré Augustin Kabuya, secrétaire général de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS).

Mgr Fridolin Ambongo Besungu, archevêque de Kinshasa, qui présidait les travaux lors des discussions qui ont abouti à un échec, vendredi, est en effet régulièrement accusé par les partisans de Félix Tshisekedi de s’être placé dans une position d’opposant face au chef de l’État.

« En toute chose en ce qui concerne la prise de décision, les chefs des confessions religieuses recherchent de bonne foi le consensus comme mode de prise de décision par excellence, stipule la charte. À défaut du consensus, ils font recours à un vote transparent. En cas de vote, chaque confession religieuse exprime une seule voix. »

Le législateur a mis toutes les confessions religieuses sur un pied d’égalité alors que sur le terrain elles ne représentent pas la même chose

Une charte dont ils sont nombreux, désormais, au sein du bloc formé par l’ECC et la Cenco, à réclamer la refonte, considérant que la voix des confessions majoritaires doit peser plus que celle des autres. « La faute en revient clairement au législateur, qui a mis toutes les confessions religieuses sur un pied d’égalité alors que sur le terrain elles ne représentent pas la même chose », glisse un haut responsable de la Cenco.

Puissance politique

Source : cabinet Target

Source : cabinet Target

Dans ce contexte hautement inflammable, dans une RDC où les confessions religieuses ont de longue date leur mot à dire dans les affaires politiques, la question de leur représentativité se pose avec acuité.

Sur ce point, une étude menée par le cabinet Target, en 2020, apporte des réponses très précises. Sur les près de 2 000 Congolais interrogés en mars 2020, 34 % se réclamaient de l’Église catholique, 22 % se déclaraient protestants, pour 10 % de pentecôtistes et 5 % de branhamistes. Les musulmans seraient, à en croire cette étude, 3 %, pour 2 % de kimbaguistes. Les méthodistes et néo-apostoliques sont crédités dans cette étude de 2 % également.

Les catholiques et les protestants ont joué un rôle déterminant dans l’opposition à Joseph Kabila

Les catholiques et les protestants ont en outre démontré ces dernières années, à plusieurs reprises, leur puissance politique et leur capacité de mobilisation. Ils ont joué un rôle déterminant dans l’opposition à Joseph Kabila, en particulier dans le mouvement contre la prolongation de son mandat. Le Comité laïc de coordination notamment, en première ligne dans l’organisation des marches et manifestations, qui a pu être un allié précieux pour l’UDPS de Tshisekedi.

Au lendemain du scrutin, alors qu’elle avait initialement remis en cause les résultats proclamant la victoire de Félix Tshisekedi, affirmant que Martin Fayulu avait remporté le scrutin, la Cenco a fini par accepter de faire taire la controverse, affirmant alors le faire au nom de l’intérêt général. Cette polémique autour de la Ceni marque-t-elle la fin de cette « paix des braves » ?