Société

Mali : ce que l’on sait du #MeToo qui ébranle le basket malien

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Par - à Bamako
Mis à jour le 31 juillet 2021 à 16:14

Viktor Cvetkovic/GettyImages

Avis de tempête sur le basket malien : Amadou Bamba, le sélectionneur de l’équipe féminine des moins de 19 ans, a été inculpé pour des abus sexuels présumés. Le président de la fédération, soupçonné de l’avoir couvert, a, lui, été suspendu.

Comme souvent dans les affaires d’agressions sexuelles et de viols, c’est d’abord le silence qui prévaut. La honte des victimes, la pression qu’elle subissent nourrissent l’impunité des agresseurs. Jusqu’au jour où la bulle de silence éclate.

L’affaire qui ébranle aujourd’hui le basketball malien ne fait pas exception. Pendant plusieurs années, ce fut l’omerta. Jusqu’à ce 14 juin 2021, jour où le New York Times et l’ONG Human Rights Watch (HRW) ont révélé que des dizaines de jeunes joueuses maliennes auraient été victimes de violences sexuelles. Du harcèlement, du chantage et des viols sur mineures érigés en système.

« Pédophilie et tentative de viol »

Si elle a pris un tournant judiciaire à Bamako, le 28 juin, avec l’ouverture d’une enquête, suivie de l’inculpation et de la mise sous mandat de dépôt, le 26 juillet, d’Amadou Bamba, le sélectionneur de l’équipe féminine des moins de 19 ans, pour « pédophilie, tentative de viol et attentat à la pudeur », l’affaire éclabousse jusqu’aux plus hautes instances du basket mondial.

Le président de la Fédération internationale de basketball (FIBA), le Malien Hamane Niang, qui dirigea la fédération de son pays de 1999 à 2007, a été suspendu le temps qu’une enquête interne soit diligentée.

Harouna Maïga, l’actuel président de la fédération malienne, a été également suspendu à titre conservatoire. Plusieurs témoins l’accusent d’avoir fermé les yeux sur les agissements du sélectionneur.

Harouna Maïga a-t-il fermé les yeux sur ces pratiques ? »

Hamane Niang a « fermement démenti » être au courant de ces agissements et a rappelé que la FIBA pratiquait la « tolérance zéro » en matière de harcèlement sexuel. Certaines joueuses l’accusent pourtant d’avoir été présent lors de certains incidents. On lui reproche également sa proximité avec Cheick Oumar Sissoko, dit Yankee, un autre coach accusé de harcèlement sexuel.

Harouna Maïga est mis en cause par plusieurs victimes, qui lui reprochent d’avoir couvert les abus. « On ne peut pas parler d’un acte isolé. Le coach Bamba a récidivé et a été protégé par la direction de la fédération. Selon les témoignages que l’on a recueilli, d’autres coachs seraient impliqués. C’est un système. Et c’est la pression exercée sur les jeunes filles et le silence des dirigeants qui ont permis au coach de poursuivre ses agissements », accuse Minky Worden, directrice des initiatives mondiales chez HRW. Contacté par Jeune Afrique, Harouna Maïga n’a pas souhaité répondre « le temps de l’investigation ».

Pour garder sa place dans l’équipe, elle devait accepter de coucher avec lui. »

Les faits remontent à 2016, année où Amadou Bamba prend la tête de l’équipe féminine des moins de 19 ans. Au moins trois joueuses – « sans doute beaucoup plus », selon HRW – accusent cet homme aujourd’hui âgé de 51 ans, de les avoir forcées à des pratiques sexuelles en les menaçant de ruiner leur carrière si elles ne s’y soumettaient pas.

À l’époque, Ajara* n’a que 17 ans. « Il l’a appelée, lui a dit qu’il voulait coucher avec elle et que si elle souhaitait une place dans l’équipe, il faudrait qu’elle accepte », confie le père de la jeune fille à HRW.

Dans son récit, il dépeint le calvaire de sa fille et le chantage du coach : une nuit, alors que l’équipe est en déplacement à l’occasion d’un tournoi international de la FIBA, le coach s’introduit dans la chambre d’hôtel d’Ajara et la force à des attouchements. Elle s’enfuit. À la suite de ses refus, la jeune fille perd considérablement en temps de jeu.

« Ce type de comportement porte un nom : c’est de la “sextorsion” [extorsion sexuelle], et les témoignages que nous avons recueillis indiquent que, pendant des années, ils ont été monnaie courante au sein de l’équipe et de la fédération », indique Minky Worden.

Chantage sexuel

« C’est le genre de récit que toutes les victimes m’ont rapporté. Certaines ont été menacées de moins jouer, d’autres ont carrément perdu leur place », confirme Cheick Camara. Basketteur lui aussi, le vice-président de l’association Aide et accompagnement physique a recueilli, dès 2020, les témoignages de trois joueuses, toutes mineures, entraînées par Amadou Bamba. Toutes accusent leur coach de chantage sexuel et d’exploitation sexuelle.

D’entretien en entretien, ses investigations le mènent à une quatrième victime présumée. « Je suis remonté jusqu’à une jeune fille qu’Amadou Bamba avait forcée à avorter après l’avoir mise enceinte. Elle avait moins de 18 ans », confie-t-il.

En décembre 2020, Cheick Camara tente de prendre rendez-vous avec le ministère de la Jeunesse et des Sports, la fédération de basket et le Conseil national de la jeunesse. « Je souhaitais dénoncer les différents problèmes auxquels le basket malien fait face, et notamment les cas d’agressions sexuelles qu’on m’avait rapportés, mais personne ne m’a reçu », déplore-t-il.

Ce ne sont pas les agissements d’un seul homme. On est face à un système. »

Les autorités auraient-elle sciemment fermé les yeux sur ces pratiques ? Si le ministère des Sports affirme n’avoir pas été alerté, plusieurs sources assurent que l’affaire serait remontée au moins jusqu’aux oreilles de la présidence de la fédération malienne de basket avant d’éclater dans la presse.

« En mars 2021, nous avons appelé le président de la fédération malienne, Harouna Maïga, afin de lui expliquer ce qu’Amadou Bamba faisait subir aux joueuses. Il a même rencontré la famille d’une victime, mais rien ne s’est passé », se souvient Cheick Camara. « Au contraire, certaines victimes ont pu récupérer leur place au sein de l’équipe après qu’Harouna Maïga leur a demandé de garder le silence », accuse de son côté HRW.

Suspendu par la FIBA le temps de l’enquête, Maïga est tout de même resté en poste six semaines après l’éclatement de l’affaire. Une décision tardive, derrière laquelle les plaignants croient voir la main des hautes sphères du basket mondial, qui auraient protégé le présumé coupable.

Sur les réseaux sociaux, certaines joueuses sont décrites comme des “ennemies du Mali”. »

« La FIBA fonctionne en vase clos et son management est quasi exclusivement masculin. De plus, la sœur d’Harouna Maïga, Hamchétou Maïga-Ba, siège à la Commission des joueurs, celle-là même qui est censée représenter les droits des athlètes. Difficile de ne pas imaginer qu’il ait joui d’une certaine protection », fustige Minky Worden.

D’autres coachs cités ?

Si l’arrestation d’Amadou Bamba constitue un premier pas, l’organisation de défense des droits de l’homme espère une action beaucoup plus large en justice. Les victimes dénoncent un système, au sein duquel les joueuses ne peuvent ni parler ni être entendues.

Alors que la pression est toujours loin d’être retombée, certaines joueuses, encore en sélection nationale, sont menacées sur les réseaux sociaux, où on les décrit comme des « ennemies du Mali », précise la Sport and Rights Alliance [SRA, une coalition mondiale qui œuvre en faveur des droits humains dans le sport mondial] dans un courrier qu’elle a adressé à la FIBA à la fin de juillet.

Alors que le comité national olympique et sportif malien a annoncé ce samedi 31 juillet l’organisation de séminaires de sensibilisation dès le mois de septembre, en partenariat avec le ministère de la Jeunesse et des Sports, les jeunes femmes restent suspendues aux décisions de la justice concernant leur ancien coach, mais aussi à l’avenir d’Harouna Maïga, qui n’a été relevé de ses fonctions qu’à titre conservatoire.

Après l’inculpation de leur sélectionneur, les basketteuses maliennes sont attendues sur les parquets hongrois pour la Coupe du monde des moins de 19 ans, qui s’ouvrira le 7 août. D’autres coachs cités par les victimes, eux, seraient toujours en poste.

*Les prénoms ont été modifiés.