Santé

Covid-19 : en Algérie, le système de santé au bord de l’explosion

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Un médecin algérien dans un hôpital d’Oran, le 1er avril 2021.

Un médecin algérien dans un hôpital d'Oran, le 1er avril 2021. © Photo by Hamza Bouhara/ABACAPRESS.COM

Confronté à une situation sanitaire préoccupante, avec des niveaux de contamination au plus haut, le système de santé algérien est submergé. Les soignants réclament l’instauration d’un « état d’urgence sanitaire ».

« Nous en sommes quasiment à pratiquer la médecine dans des conditions de guerre », s’indigne, amère, une infirmière qui attend de pied ferme, jeudi matin, le camion transportant l’oxygène devant le portail l’hôpital Mustapha-Bacha, la plus importante structure sanitaire de la capitale. Son stress s’accentue au fur à mesure que les minutes passent. Le pronostic vital de son parent, en soins intensifs, est engagé. Tous les hôpitaux algériens connaissent un afflux dépassant leurs capacités d’accueil et font face à une pénurie d’oxygène qui a été fatale à un grand nombre de patients.

Situation paradoxale

Mercredi 28 juillet, la rupture du stock d’oxygène à l’hôpital Mustapha-Bacha, dont les besoins ont été multipliés par six durant cette troisième vague, a été particulièrement meurtrière : 45 décès en quelques heures, contre 10 à 15 décès par jour habituellement. « Nous consommons 10 000 litres toutes les 16 heures », confie le Pr Rachid Belhadj, chef du service de médecine légale et coordinateur des activités médicales et paramédicales. Il recommande de prévoir une ligne verte pour les camions d’approvisionnement, souvent retardés par des embouteillages.

Certaines structures sanitaires fonctionnent encore à l’aide de simples bouteilles d’oxygène

Les capacités de stockage de cet hôpital sont de l’ordre de 20 000 litres, répartis dans deux citernes en acier inoxydable auxquelles s’additionnent une centaine d’obus d’une contenance moyenne de 180 litres. Il est de loin le mieux équipé. D’autres structures sanitaires fonctionnent encore à l’aide de simples bouteilles d’oxygène.

Une situation paradoxale : le pays a presque quadruplé sa production en 2021, pour la porter, selon le ministre de l’Industrie pharmaceutique, Lotfi Benbahmed, à 400 millions de litres d’oxygène gazeux. « Il ne s’agit pas seulement de produire de l’oxygène, mais aussi de le transporter. Il faut à l’avenir revoir complètement la conception de nos hôpitaux, de manière qu’ils s’autoalimentent en oxygène », admet Lies Merabet président du Syndicat national des praticiens de la santé publique.

Un record

Dès le début du mois de juillet, la courbe des contaminations s’est affolée, passant de 500 cas à une cadence dépassant les 1 500 par jour. Plus de 12 000 patients Covid reçoivent actuellement des traitements dans les différents hôpitaux du pays, dépendant, pour la majorité, d’une alimentation en oxygène. Un record depuis le début de la pandémie.

Ces chiffres inédits sont pourtant loin de refléter la réalité

Ces chiffres inédits sont pourtant loin de refléter la réalité, selon certains professionnels de la santé, parce qu’ils ne prennent en compte que les patients hospitalisés ou testés par PCR dans les structures sanitaires publiques, atteste Lyes Merabet. « Probablement, nous sommes autour de 25 000 à 30 000 cas par jour. Ce qui explique la saturation des hôpitaux car 1 à 3 % des malades nécessitent une hospitalisation et une assistance en oxygène », étaye le Pr Reda Djidjik chef de service immunologie au CHU Beni-Messous.

Le variant Delta, qui menace le monde entier d’une quatrième vague, prédomine en Algérie à hauteur de 71 %, et devrait être responsable de 90 % des contaminations vers la mi-août, avertit l’Institut Pasteur Algérie. Au 20 juin dernier, il représentait seulement 2,63 % du nombre des contagions. Tous les centres d’analyses privés sont pris d’assaut par les cas contact. Le nombre de clusters familiaux explose, favorisé par l’exiguïté des logis dans les quartiers populaires. « On réalise en moyenne une centaine de tests antigéniques par jour et autant de PCR et de sérologie », affirme-t-on au centre d’analyses de la commune de Sebala, désormais sollicité par une population essentiellement jeune, dès les premières heures du matin.

Face à ces chiffres alarmants, l’exécutif a décidé tardivement – dimanche dernier – de durcir le confinement dans 35 wilayas pour une durée de dix jours. La stratégie gouvernementale pour freiner l’élan de la pandémie se décline ainsi : fermeture des plages, des salles de sport et de loisirs ; limitation de la vente à emporter de l’activité café-restaurant ; suspension du transport public le week-end ; couvre-feu à partir de 20 heures.

L’état d’urgence sanitaire s’impose

Autant de mesures qualifiées de « première intention » et en décalage avec la situation sanitaire, en progression « constante et très grave », considère le président du conseil de l’ordre des médecins et membre du comité scientifique national de suivi de la pandémie Bekkat Berkani. « L’état d’urgence sanitaire s’impose », estime de son côté le Pr Rachid Belhadj, qualifiant la situation épidémiologique de « catastrophique ». Ce spécialiste en première ligne de la lutte contre la pandémie met en garde contre le nombre croissant d’infections parmi le personnel médical et l’incapacité des hôpitaux à absorber les cas de contamination nécessitant de l’oxygène.

Pour Bekkat Berkani, « la troisième vague était prévisible. Le gouvernement n’a pas su l’anticiper en prenant les mesures nécessaires, à commencer par l’accélération de la vaccination ».

À la mi-juillet, seulement 10 % de la population étaient vaccinés

Lancée timidement en janvier dernier, la campagne de vaccination a connu un rythme lent, le gouvernement ayant misé initialement sur le mécanisme Covax, qui a accusé des retards de livraison. Elle n’a commencé réellement qu’au mois de juin. À la mi-juillet, seulement 10 % de la population étaient vaccinés, selon l’Institut Pasteur Algérie. « Il faudrait actuellement vacciner entre 200 000 et 400 000 citoyens par jour. Ce qui est difficile à atteindre du point de vue pratique, car nous n’avons pas suffisamment de doses pour vacciner des millions d’Algériens », reconnaît le Pr Kamel Sanhadji président de l’Agence nationale de sécurité sanitaire.

Des attroupements quotidiens sont observés devant les centres de vaccination, qui, comble du paradoxe, risquent de contribuer à propager le virus.

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