Diplomatie

Israël – Union africaine : polémique autour du statut d’observateur de l’État hébreu

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Mis à jour le 10 août 2021 à 10h50
Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’UA, et Naftali Bennett, le Premier ministre israélien.

Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l'UA, et Naftali Bennett, le Premier ministre israélien. © Gil Cohen-Magen/Mark Schiefelbein/AP/SIPA/Montage JA

Après plusieurs vains essais, Israël a obtenu, le 22 juillet, le statut de membre observateur de l’organisation. Sans que tous les pays membres aient été consultés.

« Nous l’avons appris comme vous, en lisant le communiqué de presse diffusé sur le site de l’organisation ! » Interrogé sur la manière dont il a été informé de l’obtention par Israël d’un statut d’observateur au sein de l’Union africaine, ce diplomate en poste à Addis-Abeba a du mal à cacher son agacement. « Comment le président de la commission peut-il prendre une telle décision sans même consulter les États membres ? »

Depuis que l’ambassadeur israélien Chad Aleli Admasu a présenté ses lettres de créance au président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, le 22 juillet, plusieurs membres de l’organisation ont dénoncé une décision « unilatérale » du Tchadien. À la tête de la fronde, une Afrique du Sud « consternée » publiait la première un communiqué dénonçant une « décision injuste et injustifiée » de la commission.

Demande d’explications

« Israël continue d’occuper illégalement la Palestine en faisant fi de ses obligations internationales et des résolutions de l’ONU. La décision de [lui] accorder le statut d’observateur est encore plus choquante en cette année où le peuple opprimé de Palestine a été persécuté par des bombardements destructeurs et la poursuite de la colonisation illégale sur ses terres », a dénoncé Pretoria. Soutien historique de la Palestine, l’Afrique du Sud a aussi sommé Moussa Faki de s’expliquer sur sa décision.

À en croire les pays qui se sont publiquement exprimés sur le sujet, aucune consultation générale n’a été menée auprès des 55 États membres avant que l’accréditation de l’ambassadeur israélien soit actée. Selon nos informations, plusieurs pays du continent, dont l’Afrique du Sud, le Lesotho ou encore l’Algérie, auraient également directement écrit à Moussa Faki pour exprimer leur mécontentement.

Dans un courrier daté du 2 juillet qui lui est adressé, consulté par Jeune Afrique, la Namibie, dans la même ligne que son voisin sud-africain, s’étonne de n’avoir pas été informée de la demande d’accréditation d’Israël. En tant qu’ancien pays colonisé, elle estime, précise Emilia Mkusa, l’ambassadrice namibienne à Addis-Abeba, que « cette déclaration […] est une déclaration de principe. Si Israël souhaite être membre observateur, il doit être en conformité avec l’acte constitutif de l’Union ».

Les statuts de l’UA assurent en effet que « les buts et objectifs des États non africains souhaitant être accrédités auprès de l’UA doivent être conformes à l’esprit, aux objectifs et aux principes de l’acte consultatif de l’Union africaine ». Charge au président de la commission, qui reçoit la demande des pays intéressés, d’examiner cette requête. Il doit toutefois, précise le texte, avoir en tête « l’intérêt supérieur de l’Union ainsi que les points de vue et préoccupations connues des États membres ».

« La principale raison qui explique qu’Israël n’avait pas reçu son statut d’observateur en 2002 n’a pas évolué. Cette décision donne toute légitimité à Israël pour continuer à occuper et agresser le peuple palestinien », écrit Windhoek au président de la commission.

Israël avait en effet perdu son statut d’observateur en 2002, lorsque l’Organisation de l’unité africaine était devenue l’Union africaine. Le pays avait par la suite fait plusieurs requêtes auprès de la commission pour le retrouver – sans succès. Si l’entourage de Moussa Faki présente cette accréditation comme une simple « procédure administrative » qui ne « dépend pas des États membres », la réalité est évidemment plus complexe.

Offensive diplomatique

En coulisses, un observateur évoque le travail de lobbying réalisé par la directrice adjointe des affaires africaines au ministère des Affaires étrangères israélien, Aliza Bin-Noun, à Addis-Abeba, à Paris et auprès des ambassades israéliennes présentes sur le continent.

Israël dispose aujourd’hui de 12 ambassades en Afrique. C’est moitié moins que ce dont disposait le pays avant la guerre du Kippour. Au moment des indépendances africaines, à partir des années 1950, l’État hébreu, en quête de légitimité internationale, avait soigné ses relations avec le continent, sur lequel il avait pu ouvrir 33 représentations diplomatiques.

Après la guerre israélo-arabe de 1973, les pays du continent avaient tous – du moins officiellement – rompu leurs relations avec Israël. Une rupture à laquelle n’était pas étrangère la pression de l’OUA, alors largement influencée par les pays arabes et les pays du Golfe.

La reprise des liens s’est faite progressivement depuis. La normalisation des relations entre les pays du Golfe et les pays arabes, fin 2020, pourrait ouvrir la voie à d’autres nations. Parmi les pays africains, une quarantaine ont ainsi renoué des relations bilatérales avec l’État hébreu, qu’elles soient économiques, diplomatiques ou militaires. Ainsi, au Cameroun, d’anciens militaires israéliens restent chargés du président Paul Biya et conseillent le Bataillon d’intervention rapide (BIR), l’unité d’élite du pays. Au Maroc, la reprise des relations diplomatiques a permis de raviver les échanges économiques dans le secteur privé, qui n’avaient d’ailleurs jamais cessé.

Le ministre israélien des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, s’est ainsi félicité de l’entrée du pays au sein de l’UA, alors qu’Israël ne cache pas son envie de se repositionner rapidement sur le continent. « Cela corrige une anomalie qui a perduré pendant près de deux décennies et représente une partie importante du renforcement des relations extérieures d’Israël », a-t-il déclaré.

Désaccords

« La récente décision du président de la Commission de l’Union africaine d’accueillir un nouvel observateur, qui relève de ses prérogatives administratives, n’est pas de nature à altérer le soutien constant et actif de l’organisation continentale à la juste cause palestinienne et son engagement envers la réalisation des droits nationaux inaliénables du peuple palestinien », a ainsi fait savoir l’Algérie.

Rappelant que « les modes de fonctionnement de l’Union africaine ne permettent aucune possibilité pour les 87 États observateurs extra-africains d’influencer les positions de l’organisation continentale », Alger a dénoncé un « non-événement » sans potentiel stratégique de la part d’Israël.

Membre observateur depuis 2013, la Palestine dispose également d’une position qui lui permet de s’adresser aux pays membres lors de chaque sommet. Les États observateurs extra-africains, invités à chaque sommet, ont le droit d’assister aux séances ouvertes uniquement, et peuvent s’exprimer s’ils y sont invités. En 2019, le président palestinien Mahmoud Abbas était l’invité d’honneur du sommet de l’organisation. En acceptant les lettres de créance de l’ambassadeur israélien, Moussa Faki a rappelé la position de l’UA sur le conflit israélo-palestinien et son attachement à une solution à deux États. Pas de quoi rassurer les soutiens de la Palestine au sein de l’organisation.

Comment expliquer que les pays membres n’aient pas été impliqués ? Moussa Faki est-il si puissant ?

« Israël avait plusieurs fois fait la demande de ce statut, sans succès, se remémore un diplomate d’Afrique australe, anciennement en poste à Addis-Abeba. Comment expliquer que les pays membres n’aient pas été impliqués aujourd’hui ? Moussa Faki est-il si puissant ? » s’interroge-t-il, évoquant un « manque de transparence » au niveau de la commission.

Plusieurs raisons pourraient expliquer le succès d’Israël, selon certains diplomates : le départ de la tête de la commission, en 2017, de la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, qui avait toujours fermement rejeté les tentatives de rapprochement de l’État hébreu avec l’UA ; le soutien de Moussa Faki et du Congolais Félix Tshisekedi, qui assure la présidence tournante de l’organisation ; ou encore une opposition moins ferme de l’Algérie à l’accréditation d’Israël.

« Les discussions au prochain sommet seront intéressantes à observer, déclare un ambassadeur africain en poste à New York. Il risque fort d’être explosif, spécialement si l’Afrique du Sud parvient à mobiliser l’Afrique australe sur cette question. »

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