Politique

Tunisie – Rached Ghannouchi : « Nous devons faire confiance à la démocratie, pas réveiller nos vieux démons »

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Mis à jour le 30 juillet 2021 à 17:29

Le président de l’Assemblée dans son bureau de l’ARP, le 21 février 2020.

Le chef du parti Ennahdha dénonce la concentration des pouvoirs entre les mains du président Kaïs Saïed et dit craindre un retour à la dictature.

Gel des travaux de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) pour trente jours, levée de l’immunité des députés, limogeage du chef du gouvernement, chasse à la corruption, mobilisation de l’armée devant des points stratégiques de la capitale… Le coup de poing sur la table du chef de l’État tunisien, Kaïs Saïed, le 25 juillet, n’est pas du goût de plusieurs partis, dont la formation à référentiel islamique Ennahdha, qui craint des dérives autoritaires.

Les sources de désaccord se multiplient. Toutes les décisions annoncées dimanche soir par le président de la République sont « nulles et non avenues », a souligné, lundi, le bureau de l’ARP, qui a même appelé les forces de sécurité et l’armée à « se tenir aux côtés du peuple tunisien » et à « protéger la Constitution ».

Le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, également président de l’ARP, a accepté de répondre à Jeune Afrique. Il dénonce des mesures contraires à la Constitution, évoque les menaces qui pèsent sur la jeune démocratie d’un pays en transition depuis la révolution de 2011 et craint que les démons de l’ancien régime ne refassent surface. Il s’inquiète par ailleurs des risques d’aggravation de la crise économique et de la crise sanitaire.

Dans ce contexte tendu et incertain, Ghannouchi n’exclut pas des élections anticipées et l’amendement de la loi électorale. Il appelle en priorité le chef de l’État à dialoguer avec toutes les forces en présence, pour esquisser des solutions pérennes.

Jeune Afrique : La crise entre les deux têtes de l’exécutif a duré plusieurs mois, des ministères clef ont été assurés par des ministres de transition en pleine pandémie et crise économique… Le point de blocage était manifeste. Vous attendiez-vous pour autant à de telles décisions de la part de Kaïs Saïed ?

Rached Ghannouchi : Il est vrai que le désaccord entre le président et le Premier ministre a aggravé les problèmes du pays. Le précédent gouvernement n’ayant pas réussi à résoudre la crise sanitaire et la crise économique, nous avons récemment appelé à son remaniement. Nous avons même fait quelques pas pour en discuter avec la présidence. Nous avons donc été surpris lorsque le chef de l’État a fait son annonce. Les mesures qu’il a prises ne peuvent pas être la solution à la crise que traverse le pays, elles pourraient au contraire l’aggraver.

Vous avez dénoncé un « coup d’État ». En quoi les décisions prises par le président sont-elles anticonstitutionnelles, à votre sens ?

Elles sont clairement anticonstitutionnelles et vont créer un imbroglio politique insoluble. L’article 80 de la Loi fondamentale repose sur le principe de « péril imminent ». La Tunisie traverse une crise sanitaire et économique majeure, comme de nombreux pays. Mais imaginez les présidents d’États démocratiques mettre en veilleuse la vie démocratique pour régler les crises qui les secouent. C’est le contraire qu’il faut faire : associer toutes les forces vives pour pouvoir faire face plus efficacement à ces crises et construire des solutions.

Vous vous êtes retrouvé bloqué devant l’ARP. Comment avez-vous vécu ce moment en temps que président de cette même Assemblée ?

Les députés et moi-même avons été choqués de nous voir refuser l’entrée au Parlement. Les soldats nous ont dit qu’ils avaient reçu l’ordre de ne pas nous laisser y pénétrer. Ceci est anticonstitutionnel et illégal. Je suis resté devant ses grilles en signe de protestation. Mais au bout de quelques heures, de nombreuses personnes ont commencé à nous rejoindre et j’ai craint que les choses ne deviennent incontrôlables, que nous n’empruntions une pente glissante pouvant conduire le pays au chaos et au bain de sang. J’ai donc décidé de quitter le parvis de l’ARP et j’ai demandé aux autres personnes présentes d’en faire autant.

Pensez-vous que des élections parlementaires doivent être organisées ?

Nous n’avons rien contre de nouvelles élections parlementaires, mais la première urgence reste la création d’une Cour constitutionnelle et la formation d’un gouvernement qui ait les moyens de travailler pour répondre aux besoins des Tunisiens.

Nous devons consacrer toute notre énergie à garantir la santé de nos concitoyens

Le pays bénéficie d’un soutien international majeur pour faire face à la crise sanitaire. Nous devons consacrer toute notre énergie à garantir la santé de nos concitoyens, mais aussi à améliorer l’emploi et la situation économique, qui sont les priorités incontestables de la population.

Des discussions sont-elles en cours au sujet de la reprise des activités de l’ARP, censée être gelée durant trente jours ?

L’Assemblée n’a pas arrêté ses activités. Étant donné qu’on nous empêche d’entrer dans son enceinte, les députés continuent à travailler, mais à distance. Nous avons tenu plusieurs sessions en ligne depuis les annonces du chef de l’État.

Nous nous inquiétons de la possibilité que cette situation, que le président prétend être temporaire, devienne la norme. Notre inquiétude a été renforcée par le décret présidentiel qui stipule que la suspension du Parlement peut être renouvelée sans aucune limite. Cette décision est, à nouveau, anticonstitutionnelle et illégale, et doit être contestée par tous les moyens légaux.

Les décisions du chef de l’État semblent mettre fin à la politique du compromis, ou du consensus, que vous avez longtemps appelée de vos vœux. Est-ce le cas ?

La démocratie permet d’exprimer et de reconnaître la validité de points de vue pluriels et divergents tout en œuvrant à dégager des accords autour de lignes de force communes. C’est ce qui nous a permis pendant les dix dernières années de traverser plusieurs moments difficiles.

Nous sommes en Tunisie dans un régime semi-parlementaire, conçu pour éviter la concentration des pouvoirs, source de dérives autoritaires. Aujourd’hui, nous devons faire confiance à la démocratie pour faire face à nos problèmes et non pas réveiller nos vieux démons. Nous avons déjà vécu la dictature, et le peuple tunisien s’en est débarrassé. Nous n’avons pas besoin de la monopolisation des pouvoirs, réclamée par le président de la République, mais devons travailler de concert pour répondre aux demandes des Tunisiens.

Des discussions sont-elles toujours possibles à l’échelle des partis pour débloquer la situation ?

Nous sommes en discussion avec les partenaires politiques, ainsi que les organisations nationales, pour trouver une solution politique à la crise multiforme que vit la Tunisie. Cette dernière est exacerbée par la situation sanitaire qui dure depuis plus d’une année dans le monde entier et a soumis tous les pays à une pression sans précédent.

Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de dialogue avec la présidence

Comme pour chaque moment difficile, c’est en plaçant l’intérêt général au centre des discussions que nous trouverons des solutions viables. Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de dialogue avec la présidence. Nous pensons que l’unique façon de sortir de la crise est de dialoguer et de mettre fin aux « mesures temporaires » annoncées par le chef de l’État.

Le parti Ennahdha, que vous présidez, a-t-il voix au chapitre, en particulier dans le choix d’un nouveau chef du gouvernement et d’un nouveau cabinet ?

Je crois en la démocratie et dans le contrat de confiance qui en découle pour le choix d’un nouveau gouvernement. Mais je n’accorde pas de confiance à un régime autocratique qui anéantit les acquis de la démocratie. Étant donné qu’Hichem Mechichi a présenté sa démission, la Constitution stipule que le président peut nommer un nouveau chef du gouvernement, en concertation avec les partis politiques.

Nous sommes prêts à nous engager dans cette consultation avec le chef de l’État et à nous mettre d’accord pour soutenir un nouveau cabinet qui puisse se concentrer sur la résolution des problèmes du pays. Nous n’avons pas besoin d’un gouvernement qui aggravera la crise et sera utilisé contre les opposants politiques. Nous avons besoin d’une équipe qui travaille à la résolution de la crise sanitaire et d’une crise économique structurelle.

Comment votre parti compte-t-il réagir à ces diverses décisions du chef de l’État ?

Nous avons appelé le président à revenir sur ses décisions, notamment la suspension de l’ARP et la concentration de tous les pouvoirs entre ses mains, ce qui est, je le rappelle, anticonstitutionnel, et nous avons affirmé notre conviction que nous pouvons surmonter cette crise par un dialogue inclusif entre toutes les parties prenantes.

c’est la confiscation du rêve de plusieurs générations de Tunisiens

Que signifient, à votre sens, ces événements pour la jeune démocratie tunisienne ?

C’est la négation de la démocratie, c’est la confiscation du rêve de plusieurs générations de Tunisiens qui se sont sacrifiés pour que la Tunisie respire la liberté. C’est l’anéantissement des efforts de construction d’une démocratie qui ont fait référence dans le monde arabe. C’est le retour à une politique de cour où un seul homme accumule tous les pouvoirs.

Des partis et le collectif Soumoud appellent depuis plusieurs semaines à un référendum en faveur d’un régime présidentiel afin de sortir d’un équilibre trop précaire des pouvoirs. Que pensez-vous de cette éventualité ?

Je pense qu’un équilibre des pouvoirs, même précaire, nécessite un travail de concertation et vaut mieux que la concentration du pouvoir et le retour à la toute-puissance du pouvoir exécutif. La situation réclame un amendement de la loi électorale pour permettre l’émergence de majorités parlementaires pouvant générer un gouvernement fort, qui puisse gouverner, plutôt que d’anéantir tout l’édifice bâti en prétextant de problèmes inhérents à la vie démocratique. Il faut donner toute sa chance à l’actuelle Constitution.

Comment envisager l’avenir du pays dans ce contexte ?

La Tunisie a toujours trouvé une issue à ses crises par le dialogue. Si le président s’engage dans le dialogue, nous pourrons trouver une issue. Sinon, la crise s’aggravera.