Politique

Présidentielle au Mali : qui sera le candidat de l’URD, le parti de feu Soumaïla Cissé ?

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Mis à jour le 03 août 2021 à 17h32
Rassemblement électoral des partisans de l’URD (Union pour la République et la démocratie) à Bamako le 8 juillet 2018.

Rassemblement électoral des partisans de l'URD (Union pour la République et la démocratie) à Bamako le 8 juillet 2018. © MICHELE CATTANI/AFP

Boubou Cissé, Mamadou Igor Diarra, Demba Traoré… Au sein du parti de feu Soumaïla Cissé, les candidats à l’investiture de l’URD se bousculent au portillon. À quelques mois de la présidentielle de février prochain, le parti n’a jamais connu de telles dissensions.

9 octobre 2020, il est 21 heures à l’aéroport international Modibo Keïta de Bamako. Un avion affrété par les autorités maliennes se pose sur le tarmac. Parmi les personnes à son bord, Soumaïla Cissé, le président de l’Union pour la république et pour la démocratie (URD). Vêtu d’un boubou blanc, un chèche lui couvrant la tête, Soumaïla Cissé apparaît affaibli par six mois de captivité dans le nord du Mali lorsqu’il descend de l’avion qui le ramène chez lui. Avec pudeur, il étreint sa famille et ses proches qui l’attendent au pied de l’avion.

Au même moment aux abords de l’aéroport, une foule compacte de militants et sympathisants de l’URD s’impatiente. Certains brandissent des affiches au ton vert et à l’effigie de leur champion sur lesquelles on peut lire « Ensemble, restaurons l’espoir ». L’ambiance est électrique, la soirée a même des airs de victoire électorale. Quand Soumaïla Cissé quitte l’aéroport, la foule forme cortège pour l’accompagner en masse jusqu’à sa résidence du quartier de Badalabougou.

En cette soirée de fête, les sympathisants de l’URD se saisissent de leurs portables pour immortaliser ce moment. Au milieu des échos de trompettes, klaxons et chants entonnés par ses partisans, Soumaïla Cissé, debout sur le toit de son 4×4, salue celles et ceux venus l’acclamer.

Des ambitions déchues

De retour de sa longue captivité, lors de laquelle il écoutait régulièrement la radio, l’opposant sait alors qu’il rentre dans un pays dont le visage politique a été profondément transformé. Ibrahim Boubacar Keïta, son meilleur ennemi depuis plus d’une décennie, a été renversé deux mois plus tôt par les militaires, lors du putsch du 18 août 2020. Lorsque son regard croise celui de ses partisans, ce jour-là, Soumaïla Cissé se voit-il comme le recours possible ? S’imagine-t-il, à l’issue de la transition, présider aux destinées de son pays ?

Dans les semaines qui suivent, il assurera à plusieurs reprises vouloir « prendre le temps » de mieux comprendre la situation, afin d’évaluer la nouvelle donne politique. Un temps qu’il n’aura finalement pas eu. Le 25 décembre, l’opposant a tiré sa révérence, brutalement emporté par le Covid-19.

La mort de Soumaïla Cissé a créé un vide. Depuis, l’URD peine à se trouver un leader charismatique

La disparition soudaine de cette figure incontournable de la scène politique malienne a rebattu les cartes. En particulier pour l’URD, dont les cadres s’imaginaient quasiment sur les marches de Koulouba. Depuis sa création, en 2003, le parti n’avait connu aucun autre leader. Et huit mois après le décès de « Soumi », la désignation de son successeur pour l’élection présidentielle met le parti à rude épreuve.

« La mort de Soumaïla Cissé a créé un vide. Depuis, l’URD peine à se trouver un leader charismatique », constate Brehima Mamadou Koné, politologue et enseignant chercheur à la Faculté des sciences administratives et politiques (FSAP). Prendre la suite de Soumaïla Cissé est d’autant plus une gageure que « en plus de son statut de leader politique, c’était un technocrate très compétent, doublé d’un manager qui savait réunir les énergies autour de lui. »

Face à ce vide laissé par son leader, la course à l’investiture de l’URD pour la présidentielle  a tourné à la foire d’empoigne. Le fait que depuis le décès de Soumaïla Cissé, plusieurs figures emblématiques de la sphère politique malienne se soient précipitées pour réclamer l’adhésion au parti ne fait rien pour calmer les tensions.

Qui pour reprendre le parti ?

Mamadou Igor Diarra, l’ancien ministre de l’Économie et des Finances d’IBK, a ouvert le bal, en intégrant le parti dès le mois de mars dernier. Adhésion de circonstance ou véritable engagement ? « L’adhésion de notre mouvement Mali en Action (MEA) n’est pas un choix personnel, assure-t-il à Jeune Afrique. Cela s’est fait en concertation avec les cadres de l’URD.

De son vivant, Soumaïla m’avait fait cette proposition, et nous l’avons accepté car la stratégie des petits partis n’est porteuse ni pour notre mouvement ni pour l’URD. Fusionner avec l’URD signifie s’implanter dans un mouvement qui est plus représentatif et plus présent sur l’ensemble du territoire. C’est une opportunité de croissance pour notre mouvement. »

La campagne pour la sélection des candidatures n’est pas encore ouverte

Mamadou Igor Diarra sait que son nom revient de manière lancinante parmi ceux qui pourraient porter la candidature du parti à la présidentielle. Mais il préfère botter en touche. « La campagne pour la sélection des candidatures n’est pas encore ouverte », glisse-t-il, avant d’insister sur le fait que son adhésion est « un choix de conviction », car son mouvement « partage des valeurs communes » avec le parti.

L’ancien Premier ministre Boubou Cissé qui, jusqu’alors, n’appartenait à aucune formation politique, a à son tour fait une entrée fracassante au sein du parti en juin dernier. Il a pris sa carte à la section de Djenné, dans la région de Mopti, fief de sa famille maternelle. L’ancien chef du gouvernement d’IBK a pour lui des moyens financiers importants, ce qui n’est pas négligeable pour un parti dont les finances sont dans le rouge, et dispose d’un carnet d’adresses très fourni à l’international. Mais son ralliement a aussi mis au jour les ambitions inavouées de certains cadres, qui ont vu d’un très mauvais œil arriver ce concurrent de la dernière heure.

Avec le soutien de ses oncles de Djenné et de Ténenkou, dans la région de Mopti, bastion de l’URD après Nianfunké – fief de Soumaïla – Boubou Cissé bénéficie d’une base solide et affiche sa sérénité malgré les remous internes. Faisant peu de mystère de ses ambitions, il déroule son programme. Mercredi 28 juillet, il a rendu visite au puissant chérif de Nioro, le guide spirituel Mohamed Ould Bouyé Haïdara. Le 7 août prochain, il assistera à sa première conférence régionale à Mopti… Une ville où l’URD n’a perdu aucune élection depuis que le parti existe.

« Boubou est contesté par certains jeunes de l’URD, puisque c’est son gouvernement que le parti de Soumaïla Cissé combattait lors de la crise post-électorale. En outre, beaucoup l’associent aux tueries de juillet 2020 », souligne Brehima Mamadou Koné.

Le quadra Demba Traoré, militant de la première heure qui entend incarner le renouveau de la classe politique malienne, est de ceux qui mènent une fronde contre Boubou Cissé. Au point que certains l’accusent même, en interne, d’avoir joué un rôle direct dans les manifestations de sympathisants qui sont venus crier leur refus de voir arriver l’ancien Premier ministre devant les locaux du parti. Outre Demba, Madou Diallo, ancien président du mouvement des jeunes du parti, fait partie de cette nouvelle génération dont le nom est cité pour la présidentielle.

Salikou Sanogo, premier vice-président de l’URD qui a pris la direction du parti depuis le décès de Soumaïla Cissé aurait pour sa part pu faire figure de candidat naturel. Mais il se fait discret ces derniers mois, et ne manifeste guère son envie de se lancer dans la bataille.

Une sélection sans primaires

« Qu’il faille chercher des personnalités qui viennent de l’extérieur pour représenter l’URD aux prochaines élections est le résultat d’une mauvaise gestion du parti », regrette l’ancien ministre de la Santé Oumar Touré, qui a claqué la porte de l’URD pour fonder l’Alliance pour la république (APR) sur fond de désaccords avec les dirigeants du parti. « Quand j’étais au sein du parti, j’ai toujours milité pour une primaire. Je craignais justement qu’arrive un jour la situation dans laquelle l’URD se trouve aujourd’hui : sans leader. »

Malgré la complexité de la situation, l’URD n’est toujours pas résolu à organiser des primaires. Le processus de désignation du candidat passe par un vote au sein des 55 sections nationales et de la vingtaine de sections internationales. « À l’époque de Soumaïla, c’était très simple : il l’emportait à plus de 90 %. Aujourd’hui la donne a changé et les divisions au sein du parti font craindre la manière dont la désignation va se passer, glisse un cadre de l’URD sous couvert d’anonymat. Il est difficile de savoir comment sera perçu le futur candidat désigné par les sections. »

Si l’URD veut accroître ses chances, il faut que le parti soit en mesure de s’unir avant les élections

Au-delà de la présidentielle de 2022, ce qu’il se joue est l’avenir même du parti. « Même si l’URD se trouve un candidat à la présidentielle, celui-ci aura-t-il le support des faiseurs de roi au sein du parti ? Ou faut-il s’attendre à ce que cette désignation entraîne des démissions en cascade ? », s’interroge Brehima Mamadou Koné.

« Des tendances se forment au sein du parti. Si l’URD veut accroitre ses chances, il faut que le parti soit en mesure de s’unir avant les élections », renchérit pour sa part Oumar Touré, qui affirme que les lignes de fractures existent y compris au sein du bureau national. « S’il n’y a pas d’unité après la désignation du candidat, le parti risque d’imploser », prédit cet ancien cadre de l’URD qui préside à présent l’APR.

Cacophonie au sein du parti

Membre du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) et du Front pour la sauvegarde pour la démocratie (FSD), deux mouvements de circonstances créés au plus fort de la crise politico-sociale de 2020, et avec deux de ses membres siégeant au sein du gouvernement de Choguel Maïga, le positionnement de l’URD sur l’échiquier politique est parfois difficile à cerner. Sur la question du respect du calendrier électoral, et en particulier de la présidentielle fixée théoriquement au mois de février prochain, les avis divergent.

Si le calendrier doit déborder de trois ou six mois, est-ce que cela est un problème ?

« Quand on affirme soutenir la transition, on ne peut pas lui imposer des contraintes sans tenir compte de la réalité de l’environnement, insiste ainsi Igor Diarra. Quand des partis politiques disent qu’il faut impérativement respecter le délai du 27 février 2022, est-ce qu’ils se sont demandé si d’ici le 27 février, on peut emmener le pays à un niveau de sécurité optimal qui permet la tenue d’élections acceptables ? »

Et d’ajouter : « Nous, nous sommes partisans d’un organe unique de gestion des élections et estimons que c’est l’un des préalables indispensables. Si le calendrier doit déborder de trois ou six mois, est-ce que cela est un problème ? »

En interne, certains prennent cependant leurs distances. « Le Premier ministre Choguel Maïga, qui nous représente au sein du gouvernement puisqu’il est membre du M5, nous a promis que l’organe unique sera créé et que les élections se tiendront à date. Si l’on se rend compte que les promesses ne sont pas tenues, nous prendrons des décisions », glisse un cadre du parti sous couvert d’anonymat. Devant le CNT, Choguel Maïga a promis de se tenir au délai. Reste à savoir ce qu’il adviendra au sein de l’URD en cas de glissement.

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