Économie

Maroc : dans la tourmente, Anas Sefrioui cherche une sortie de crise

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Mis à jour le 3 août 2021 à 11:35

Anas Sefrioui, le PDG du groupe Addoha, dans son bureau de Casablanca, le 12 octobre 2016.

Fragilisé par l’affaire EPC, le patron du géant marocain de l’immobilier Addoha, en difficulté financière, veut croire au rebond et défend ses positions africaines.

Les temps sont durs pour Addoha, le géant marocain de l’immobilier fondé par Anas Sefrioui. Depuis fin juin, il est éclaboussé par l’affaire EPC Maroc, la société qui a déposé plainte contre la Foncière Iskane, détenue par Addoha, et contre la direction du groupe, demandant réparation après la destruction de bureaux à Bouskoura (lire encadré ci-dessous).

Ce conflit, qui risque de se muer en long feuilleton judiciaire, vient fragiliser un groupe déjà en perte de vitesse depuis plusieurs années. Le temps des plus-values stratosphériques, liées à une valorisation multipliée par cinq quelques mois après son introduction en Bourse en 2006, est révolu.

Le cours de l’action Addoha est en chute libre, – 58 % depuis 2016 et – 70 % depuis 2018, s’échangeant en pièces jaunes sur le marché boursier. Et même après l’annonce de bonnes performances au premier trimestre 2021 (chiffre d’affaires en progression de 23 % et préventes en Afrique de l’Ouest en hausse de 42 %), l’action a du mal à se maintenir au-dessus de sa valeur nominale de 10 dirhams (0,9 euro).

« Addoha est loin d’être une bonne affaire, résume un acteur boursier au portefeuille aussi bien fourni qu’une Sicav. En outre, il faut rester vigilant à l’égard de la comptabilité des immobilières, qui inclut parfois les préventes dans le chiffre d’affaires », ajoute-il.

Les analystes, de leur côté, estiment que le secteur souffre encore des séquelles de la crise des immobilières intervenue en 2013. « À l’instar des principaux acteurs du secteur, Addoha s’est retrouvé en grande difficulté financière avec un endettement qui a frôlé les 10 milliards de dirhams, souligne un banquier d’affaires. Et même si Anas Sefrioui a plus ou moins réussi son plan de désendettement, il a encore du mal à lever de la dette sur le marché et à boucler ses augmentations de capital. »

Réduction de l’endettement

Côté positif, le groupe a en effet réussi à remonter la pente depuis 2014, époque où l’accumulation des stocks de construction financés par la dette avait lourdement déséquilibré les comptes.

Le « Plan Génération Cash » lancé pour rassurer le marché et les investisseurs a été vécu comme un engagement personnel que Sefrioui a tenu à honorer. « Il avait promis de se concentrer sur les ventes, de construire juste ce qu’il fallait et de freiner les achats du foncier, rappelle le banquier. Il fallait dégager assez de cash pour payer la dette. »

Le président n’est pas prêt à faire une sortie médiatique avant 2022

Presque 10 000 unités ont été vendues en 24 mois pour réduire le stock, ce qui a permis de collecter quelque 25 milliards de dirhams, dont 15 sur le segment économique et moyen standing. Le groupe a même réussi l’exploit de réduire son endettement de près de 3,4 milliards de dirhams.

Pour autant, côté négatif, Addoha n’est pas complètement tiré d’affaire. Les deux dernières années ont été particulièrement difficiles. En 2020, le chiffre d’affaires a fondu de 65 %, reculant à 1,2 milliard de dirhams.

Résultat, le groupe a dû renouer avec l’endettement, au risque de replonger dans une dangereuse spirale. Une première levée de fonds en février – un emprunt obligataire de 600 millions de dirhams – a été marquée par un montage qui en dit long sur la situation d’Addoha. « Les financiers du groupe ont dû négocier serré pour décrocher un différé de remboursement du capital de deux ans », raconte notre source.

Un délai qui ne lui a pas été accordé pour le deuxième emprunt obligataire de 454 millions de dirhams, lancé fin juillet et assorti d’une hypothèque sur des titres fonciers d’Addoha. « Il est loin le temps où il suffisait à Sefrioui de décrocher son téléphone pour obtenir tous les financements qu’il voulait », commente le banquier.

Conséquence sur sa fortune personnelle

Cela explique que le patron du groupe reste discret. Malgré les recommandations de l’Autorité marocaine des marchés financiers (AMMF), Addoha ne tient plus de conférence depuis plus de cinq ans.

Même après l’arrivée à échéance du plan stratégique « Priorité au Cash 2020 » (PAC 2020), Anas Sefrioui n’a pas daigné présenter les réalisations de son groupe au marché. Sollicité par Jeune Afrique, un proche de la société explique que « le président n’est pas prêt à faire une sortie médiatique avant 2022 ».

Même sa fille Kenza, portée à la vice-présidence en 2016 pour soulager son père, fait profil bas. « C’est un peu la princesse du groupe familial. Sa fonction n’est pas opérationnelle mais plutôt honorifique, et ce depuis 2007, quand elle a rejoint le siège d’Addoha », précise un connaisseur des arcanes de l’immobilière.

CHALLENGE.MA

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Il cherche par tous les moyens à honorer les engagements pris lors des conventions signées durant les tournées africaines effectuées avec le roi Mohammed VI

Les difficultés d’Addoha n’ont pas manqué d’affecter la fortune personnelle d’Anas Sefrioui, dont la dernière apparition dans le classement Forbes des milliardaires africains remonte à 2017, avec une fortune alors estimée à 1,1 milliard de dollars (ce qui en faisait le 18e homme le plus riche du continent).

Solides performances dans le ciment

Malgré tout, le patron marocain reste l’une des plus grandes fortunes du royaume. Ses activités dans le ciment, via deux entités – Ciments de l’Afrique et Ciments de l’Atlas – qu’il a montées à titre privé, affichent de solides performances.

Dans ce secteur, c’est son fils, Malik, qui est aux commandes en tant que vice-président des deux structures industrielles. Au Maroc, les Cimenteries de l’Atlas ont déjà franchi la barre symbolique de 3 milliards de dirhams de chiffre d’affaires annuel.

Ailleurs sur le continent, la société Ciments d’Afrique a élargi sa présence à une douzaine de pays, où les affaires tournent bien. « Outre l’approvisionnement des chantiers de construction menés par Addoha en Afrique subsaharienne, la cimenterie fournit aussi les autres entreprises marocaines opérant sur place », explique un ingénieur en BTP installé en Côte d’Ivoire.

Anas Sefrioui compte d’ailleurs énormément sur les marchés au sud du Sahara pour retrouver son lustre d’antan. « Il cherche par tous les moyens à honorer les engagements pris lors des conventions signées durant les tournées africaines avec le roi Mohammed VI. Mais il n’y arrive pas toujours », pointe un proche du groupe.

Avec le président sénégalais Macky Sall devant la maquette du projet immobilier de la Cité de l’Émergence, à Dakar, initié par le groupe marocain Addoha.

Youri Lenquette

Ses déboires en Afrique lui ont d’ailleurs valu des remontrances dans les hautes sphères du pouvoir desquelles il a été banni, comme l’illustre son absence lors des derniers déplacements royaux sur le continent.

Même dans les pays où il comptait de solides appuis, Anas Sefrioui semble de plus en plus isolé. « Hamed Bakayako, le premier ministre ivoirien décédé en mars était son principal allié dans le pays, pointe un connaisseur du continent. Aujourd’hui, il n’a plus vraiment ses entrées au sein du gouvernement ivoirien. »

Les détails de l’affaire EPC Maroc

La nouvelle a provoqué une déflagration au sein du groupe dirigé par Anas Sefrioui. Dans un communiqué daté du 28 juin et largement diffusé, le fabriquant et transporteur d’explosifs civils EPC Maroc, filiale du groupe français éponyme, porte de graves accusations à l’encontre du nabab de l’immobilier.

Ce dernier, cité aux côtés de ses deux enfants (Kenza et Malik) et de son neveu (Saâd), est visé par une plainte pour « dépossession d’une propriété immobilière en bande organisée avec menace, violence, effraction et port d’arme apparente, démolition des biens sur ses propriétaires, destruction de toutes les composantes matérielles du fonds de commerce, escroquerie et vol », après la destruction par la Foncière Iskane, propriété d’Addoha, de locaux administratifs et commerciaux d’EPC Maroc à Bouskoura. Une destruction « abusive et sans sommation », selon EPC Maroc, qui réclame réparation à hauteur de 10 millions de dirhams. « En apprenant les intentions d’EPC, le président Sefrioui est entré dans une colère noire, ce qui a déclenché une crise en interne. Considérant cette plainte comme une attaque personnelle, il a voulu prendre les choses en main », confie une source proche du groupe.

Dès le lendemain de la publication du communiqué, la communication d’Addoha s’est mise en branle pour contrecarrer ce qui est qualifié d’« allégations ». Un communiqué au nom d’Anas Sefrioui a ainsi été diffusé pour exprimer « son étonnement quant aux accusations portées à l’encontre de sa famille » et expliquer que la démolition « a été réalisée en conformité avec les procédures légales et réglementaires en vigueur et en présence des autorités compétentes ».