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Maroc – Itinéraire d’un ancien proche de Ben Laden : Abdellatif Nasser, de Guantanamo à Casablanca

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Mis à jour le 29 juillet 2021 à 14h39
Abdellatif Nasser a été extradé au Maroc le 19 juillet 2021.

Abdellatif Nasser a été extradé au Maroc le 19 juillet 2021. © Comité international de la Croix-Rouge

Soupçonné d’être un lieutenant du chef d’Al-Qaïda, Abdellatif Nasser a récemment été libéré et transféré au Maroc après avoir passé vingt ans entre les murs de Guantanamo, sans inculpation ni procès. Le récit de sa vie.

« Une personne occupée n’a jamais le temps d’être malheureuse. » Cette citation de l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson a été le mantra d’Abdellatif Nasser pendant une bonne partie de sa détention à Guantanamo, qui aura duré en tout dix-neuf ans.

Libéré et extradé au Maroc le 19 juillet – deux jours avant la fête de l’Aïd el-Kebir –, Abdellatif Nasser, très ému, a évoqué « un miracle et une renaissance » auprès de ses avocats américains : Me Durkin – représentant de Nasser depuis plus de dix ans, pionnier de la défense des accusés de terrorisme – et Me Harcourt.

Sa famille, basée à Casablanca, parle quant à elle d’un « rêve qui s’est réalisé à un moment très spécial ». Les déclarations n’iront pas plus loin, ses proches ont demandé « un peu de paix et de temps pour aider Abdellatif à commencer sa nouvelle vie au Maroc ». D’après des informations fournies par l’ONG Reprieve – impliquée dans la libération des détenus de Guantanamo –, Abdellatif Nasser souhaiterait se reconvertir dans l’informatique.

En attendant, il occupera un emploi dans l’entreprise de traitement des eaux usées de son frère, et vivra dans la grande maison familiale, située dans une banlieue de la capitale économique du royaume. Libre certes, mais surveillé de près par l’appareil sécuritaire marocain, puisque le parquet a diligenté une enquête à son encontre auprès de la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ).

Abdellatif Nasser, jeune étudiant à Casablanca dans les années 1980, fréquentait les rangs d’Al Adl Wal-Ihssan

Selon Katherine Taylor, directrice-adjointe de Reprieve, « les États-Unis ont passé tellement de temps à semer la peur au sujet des hommes de Guantanamo qu’il n’est pas surprenant que des pays souhaitent enquêter sur eux à leur retour ».

Un retour dont le Maroc se serait sans doute bien passé. Si le royaume a jusqu’ici accepté treize anciens détenus de Guantanamo et validé l’extradition d’Abdellatif Nasser dès 2016, la presse américaine parle d’un « abandon » pur et simple de ce dernier par son pays d’origine, et cite un « responsable » du ministère (marocain) des Affaires étrangères proche du dossier qui estime que « le Maroc n’a pas défendu l’affaire Nasser, même si un programme de réhabilitation était prêt pour lui sur place ».

Abdellatif Nasser dans les années 1980.

Abdellatif Nasser dans les années 1980. © DR

En quête de la « société islamique parfaite »

De quoi « l’affaire Nasser » est-elle le nom ? Qui est cet homme resté enfermé à Guantanamo de 2002 à 2021 ? D’après des documents officiels du gouvernement américain ayant fuité sur Wikileaks, Abdellatif Nasser, jeune étudiant en physique-chimie à l’université Hassan II de Casablanca au cours des années 1980, fréquentait assidument les rangs d’Al Adl Wal-Ihssan (ADL).

À l’époque, cette mouvance islamiste, tolérée mais non autorisée au Maroc, y subit une forte répression. Il s’envole alors, en 1990, pour la Libye, où il rejoint son frère, vendeur ambulant, et séjourne quelques années. Puis, en quête de la « société islamique parfaite », il découvre le Soudan, étudie à l’université du Saint-Coran, à Madani, et décroche enfin un emploi de superviseur dans une unité de production de charbon qui appartient à… Oussama Ben Laden. La vie d’Abdellatif Nasser prend alors un virage à 180 degrés : il rencontre Ben Laden pour la première fois en 1995 dans une exploitation agricole, et devient l’un de ses disciples et soldats, au point de le suivre en Afghanistan.

 

Dès lors, Nasser combat dans les rangs des Talibans, et se hisse petit à petit dans la hiérarchie d’Al-Qaïda : aux alentours de l’année 2001, il est désigné émir d’un bataillon d’une cinquantaine d’hommes, censé organiser le retrait des Talibans à Jalalabad et Tora Bora, en novembre de la même année. Les Américains considèrent qu’il a joué un rôle central à Tora Bora dans les accrochages avec les forces américaines, et supposent qu’il a aidé Ben Laden dans sa fuite en assurant les liaisons radio et les déplacements via un système GPS.

Le 15 décembre 2001, Abdellatif Nasser, considéré comme l’un des individus les plus menaçants pour les intérêts américains, est arrêté. Officiellement, il aurait été capturé par l’Alliance du Nord, des forces afghanes alliées aux troupes américaines contre les Talibans. Officieusement, il aurait plutôt été vendu aux Américains contre une prime par cette fameuse alliance. Quoi qu’il en soit, Abdellatif Nasser est envoyé à Guantanamo en 2002.

Vingt ans sans procès

Sur place, les autorités américaines décrivent un homme « coopératif », respectueux des règles, qui dit avoir été enrôlé par les Talibans. À l’époque, Abdellatif Nasser ne parle pas un mot d’anglais et plaide déjà pour un rapatriement au Maroc.

Un rapport note qu’il « n’a pas exprimé d’opinions extrémistes contre les citoyens américains, mais qu’il est susceptible de nourrir des ressentiments contre la nation responsable de sa détention prolongée ». Au fond, Nasser se retrouve à Guantanamo pour ses liens avec Oussama Ben Laden, ennemi public numéro 1 des États-Unis.

Washington et le Pentagone le considèrent d’ailleurs comme un « lieutenant et logisticien » du chef d’Al-Qaïda. En 2004, alors que Nasser refuse de continuer à coopérer, ses interrogateurs estiment qu’il détient encore « des informations stratégiques sur Al-Qaïda ». Mais, dans les faits, « Abdellatif Nasser n’a jamais été inculpé d’un seul crime ni jugé, et n’a donc jamais eu la possibilité de contester les allégations américaines contre lui », déclare Katherine Taylor.

Même son de cloche du côté de ses avocats, Me Durkin et Me Harcourt. Katherine Taylor va plus loin en affirmant que « ces allégations étaient fondées sur des ouï-dire et des accusations portées contre lui par des hommes torturés pendant des interrogatoires ». Dans une série de podcasts diffusée sur The New Yorker radio en 2019, Mohamedou Slahi, ancien détenu à Guantanamo, a ainsi raconté comment il a accepté d’avouer tout et n’importe quoi à ses tortionnaires américains, y compris contre Abdellatif Nasser, pour faire cesser la souffrance.

Il apprend l’anglais, et rédige à la main un dictionnaire anglo-arabe de 2 000 mots

Détenu sans procès pendant presque deux décennies – un traitement s’assimilant à de la torture selon le droit international – Abdellatif Nasser a passé en tout cinq années à l’isolement, une première fois de 2005 à 2007, puis de 2009 à 2011, dans une cellule froide et sans fenêtres, avec une lumière crue et des générateurs allumés en permanence pour l’empêcher de dormir. Ce qui aurait causé des « dommages auditifs permanents », selon Me Shelby Sullivan-Bennis, ex-avocate de Nasser, dépêchée par l’ONG Reprieve.

Faux espoir pour faux pas bureaucratique

Pour autant, Abdellatif Nasser mène sa petite vie autant que faire se peut. D’abord, il apprend l’anglais, et rédige à la main un dictionnaire anglo-arabe de 2 000 mots. Il s’initie à la culture occidentale et anglo-saxonne, en compilant les citations littéraires inspirantes, d’où son mantra inspiré de Robert Louis Stevenson. Il s’ouvre à la gent féminine, puisque après avoir refusé de s’entretenir avec un avocat de sexe féminin, Nasser converse pendant des heures avec Me Sullivan-Bennis.

Il se déclare même favorable à l’émancipation des femmes et à la liberté de conscience. Un modèle « d’islamiste fondamentaliste repenti », brossé par Me Sullivan-Bennis, qui va jusqu’à affirmer que Nasser n’a jamais été membre d’Al-Qaïda, et que la version de l’État est fondée « sur des preuves inadmissibles devant un tribunal fédéral ordinaire ».

Barack Obama, devenu entre-temps – en 2011 – président des États-Unis, entend fermer la prison de Guantanamo, selon un engagement de campagne. Abdellatif Nasser, candidat à l’extradition vers son pays d’origine, est convoqué devant le Conseil d’examen périodique (PRB en anglais), censé acter ou non sa sortie de Guantanamo à l’été 2016. Au mois de mars, conscient que le PRB est « sa dernière chance », il sollicite l’aide de l’ONG Reprieve et rencontre Me Sullivan-Bennis, qui va l’aider à se réhabiliter.

Au Maroc, sa famille est sous le choc, elle avait déjà préparé sa chambre et même envisagé un mariage avec une épouse potentielle

Le duo est convaincant : les six agences gouvernementales qui composent le jury, dont les départements de la Défense, de la Sécurité intérieure, de la Justice et de l’État, autorisent son transfert au Maroc et considèrent qu’il ne représente plus aucun danger. Lors de son audition, l’avocate affirme pourtant que « Abdellatif Nasser regrette profondément ses actions passées ». Lesquelles ? L’ONG Reprieve botte en touche en évoquant des regrets globaux et non pas un aveu de « militantisme ».

À deux jours près

Qu’importe, Nasser va enfin rentrer chez lui. C’est en tout cas ce qu’il croit. « Entre les gouvernements américain et marocain, tout avait été arrangé et un accord avait été signé à la fin du mois de décembre 2016, soit vingt-huit jours avant l’intronisation du nouveau président, Donald Trump. L’administration Obama devait envoyer une notice relative au transfert de Nasser au Congrès américain. Comme ce procédé prend trente jours, celle-ci a décidé de confier le dossier à l’administration Trump. Sauf que Trump a décidé de ne libérer personne de Guantanamo. Nasser est donc resté là bas cinq années de plus », explique Me Harcourt.

La pilule est dure à avaler pour Nasser et l’impact psychologique considérable : il craint de « mourir en prison ». Au Maroc, sa famille est sous le choc, elle avait déjà préparé sa chambre et même envisagé un mariage avec une épouse potentielle. Plaidoyers, pétitions… tout est fait pour alerter les pouvoirs et l’opinion publique sur le sort injuste réservé aux détenus de Guantanamo. Mais Nasser Abdellatif devra attendre l’avènement de l’administration Biden. Il est d’ailleurs le premier détenu extradé sous celle-ci et le dernier détenu marocain de Guantanamo. Dans un communiqué à destination de la presse américaine, Nasser a écrit : « Je ne suis plus né le 4 mars, mais le 19 juillet. »

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