Politique

Poursuites à l’encontre de Yahya Jammeh : pourquoi Adama Barrow temporise

Réservé aux abonnés
Par
Mis à jour le 29 juillet 2021 à 15:06

Yahya Jammeh, l’ancien homme fort de Banjul, et Adama Barrow, le président gambien.

Le report, par le président gambien, de son entrevue avec la commission chargée d’enquêter sur les crimes de son prédécesseur, s’explique en partie par des calculs politiques, à cinq mois de la présidentielle.

Le procureur Essa Faal avait trois mois après la clôture des travaux de la commission, le 28 mai 2021, pour rédiger le rapport des auditions et ses conclusions. Durant deux ans et demi, la commission Vérité, réconciliation et réparations (TRRC), a recueilli pas moins de 370 témoignages, qu’il lui faut désormais compiler. Selon nos informations, le procureur et ses équipes ont manqué de temps pour présenter un rapport complet au chef de l’État Adama Barrow.

Créée en décembre 2017, cette commission a pour objectif principal de faire la lumière sur les crimes commis entre 1994 et 2017 sous l’ère Jammeh. Elle ne peut pas engager elle-même de poursuites, mais est en mesure d’enquêter, de recommander des poursuites et des réparations. Ses auditions, retransmises en direct, ont débuté en janvier 2019.

Position compliquée

La commission devait remettre le 30 juillet 2021 son rapport au président Adama Barrow. Un document très attendu, qui contient notamment ses conclusions et recommandations. Car si la TRRC n’a pas le pouvoir d’enclencher des poursuites pénales, le chef de l’État gambien pourrait bien s’inspirer de ses conseils pour lancer la machine judiciaire contre Yahya Jammeh.

Le président a toutefois décidé de repousser la remise du rapport au 30 septembre prochain. La commission entendait en effet lui en présenter une version inachevée. « Le TRRC voulait présenter un résumé de ses recommandations, et plusieurs volumes du rapport, mais le président a demandé à recevoir la version finale », explique une source judiciaire gambienne.

Si la commission a effectivement pris du retard sur la rédaction du rapport, Adama Barrow pourrait bien avoir tout avantage à repousser au maximum le moment d’étudier les recommandations de celle-là. Le président gambien se retrouve en effet dans une position compliquée, pris en tenaille entre sa promesse de se prononcer sur les poursuites contre Jammeh à la remise du rapport, et l’élection présidentielle qui se profile.

Alliance ?

Les partisans de Yahya Jammeh, réunis au sein de l’Alliance pour la construction et la réorientation patriotique (APRC), figurent parmi les alliés potentiels de l’ancien président. Son actuel leader par intérim, Fabakary Tombong Jatta, a récemment appelé, sans grande surprise, à « jeter à la poubelle » les recommandations de la TRRC. Il en a également critiqué les personnages clés, à savoir son président, Lamin Sise, et son procureur, Essa Faal. Il se serait notamment plaint auprès du ministre de la Justice, Dawda Jallow.

Adama Barrow, qui avait présenté la formation d’une coalition avec l’APRC comme « une possibilité » en novembre 2020, serait-il prêt à s’allier avec les partisans de Yahya Jammeh, aujourd’hui exilé en toute quiétude en Guinée équatoriale et protégé par le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo ? Si tel était le cas, le chef de l’État a tout intérêt à recevoir le plus tard possible les recommandations de la commission.

Sa création et sa mise en place étaient pourtant l’une des promesses phares de sa campagne, alors qu’il était encore un candidat quasi inconnu lors de la présidentielle de 2016.

Ambitions

Certains acteurs, au contraire, auraient tout intérêt à laisser le président prendre la main le plus vite possible. Parmi eux, Essa Faal et l’ancien secrétaire exécutif de la commission Baba Galleh Jallow. Les deux hommes ont fait part – officiellement ou officieusement – de leur volonté de participer au scrutin de décembre. Des candidatures qui risqueraient de « délégitimer ou politiser la commission », selon une source proche de celle-ci, en particulier dans le cas d’Essa Faal.

« Sa candidature semble de plus en plus improbable, estime toutefois cette personne. Il ne peut pas la présenter avant d’en avoir terminé avec la commission, et le prochain délai fixé sera entre septembre et octobre. C’est une fenêtre de tir très courte pour qu’il puisse se préparer. »