Culture

Photo – Liban, Corée du Nord… Quand les frontières ne s’ouvrent plus !

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Touristes libanais sur le promontoire surplombant la « ligne bleue » au sud du Liban, à la frontière avec Israël, en 2016.

Touristes libanais sur le promontoire surplombant la « ligne bleue » au sud du Liban, à la frontière avec Israël, en 2016. © Catherine Cattaruzza

Avec sa série « Frontières infranchissables », Catherine Cattaruzza s’interroge sur ce qu’elle appelle « les états de guerre latente ». Ses photos, exposées à Divonne-les-Bains (Ain), trouvent un écho particulier en cette période de pandémie mondiale.

Quand on l’interroge sur sa série Frontières infranchissables, Catherine Cattaruzza évoque « un projet à long terme ». « J’aime bien laisser les choses ouvertes », poursuit-elle, expliquant qu’après les frontières libano-israélienne et sino-nord coréenne, elle projetait d’aller sillonner la région du Nagorny-Karabakh, entre l’Arménie et l’Aerbaïdjan. La guerre, puis le Covid, ont contrarié ses plans, au moins temporairement.

Un projet à long terme

Visibles sur son site internet catherinecattaruzza.com, ses photos font l’objet d’une exposition à Divonne-les-Bains (Ain), à la frontière franco-suisse, après avoir été placardées à Martigues (Bouches-du-Rhône), dans le sud de la France. Le Covid et ses restrictions de déplacement redonnent à ses clichés une étrange actualité, même si la photographe, née en France mais ayant grandi au Liban, dit avoir « beaucoup de mal à supporter toute comparaison entre cette pandémie et la guerre ».

Je ne suis pas reporter de guerre, ce qui m’intéresse ce sont les tensions, l’entre-deux

« Je ne suis pas reporter de guerre, continue-t-elle. Ce qui m’intéresse ce sont les états de guerre latente, les tensions, l’entre-deux… On songe à toutes les autres frontières fermées qui existent dans le monde, entre l’Algérie et le Maroc, en particulier. Ou encore à la situation des Africains qui tentent de traverser la Méditerranée. J’y vois des points communs avec les Nord-Coréens qui essaient de passer en Chine. »

Les clichés de la photographe mêlent couleur et noir et blanc. Pas de portraits, mais beaucoup de groupes, posant ou non, et surtout des paysages. « Je discute avec les gens, j’observe aussi leur façon de se comporter, mais c’est vrai que je fais beaucoup de paysages parce que, pour moi, ils racontent l’histoire », analyse Catherine Cattaruzza.

Certaines photos correspondent aux idées reçues des spectateurs : des barbelés, des casemates, des murs et des drapeaux rappelant qui s’approprie tel ou tel pauvre confetti de territoire. D’autres paraissent plus anodins : les zones frontalières, les no man’s lands contrôlés par les belligérants ou par l’ONU ressemblent parfois à de simples terrains vagues où ne survivent que quelques buissons.

Le tourisme de frontière

Une autre partie des photos exposées est plus animée et tout aussi intrigante. Elle donne à voir ce que l’artiste appelle le « tourisme de la frontière » : des groupes, souvent des familles, venus se prendre en photo dans cet étrange décor, pointant parfois du doigt la zone opposée, certains faisant signe aux « voisins d’en face ». « Ces espaces sont fantasmés, précise-t-elle. Certains les contemplent avec mélancolie et colère, mais pour d’autres cela est plus joyeux, on s’y rend en famille. Ce sont à la fois des endroits poétiques et politiques, des lieux de divertissement. »

Touristes chinois à Fangchuan (Chine), à la triple frontière russe, chinoise et nord-coréeenne, en 2017.

Touristes chinois à Fangchuan (Chine), à la triple frontière russe, chinoise et nord-coréeenne, en 2017. © Catherine Cattaruzza

Derrière ces points communs, chaque frontière a aussi ses spécificités. Entre la Chine et la Corée du Nord, Catherine Cattaruzza dit avoir observé une vraie empathie. Les Chinois se reconnaissent dans leurs voisins, se souviennent qu’ils ont connu des conditions de vie similaires il y a quelques décennies, et les laissent même, par endroits, venir prélever un peu de nourriture dans les champs.

Rien de tel au Liban où la zone tampon reste très surveillée et où aucun traité de paix n’a encore été signé. « Le problème, là-bas, va au-delà d’une question de tracé de frontière, rappelle la photographe. Il y a des enjeux économiques, des problèmes d’accès à l’eau, des terres qu’on ne peut plus cultiver à cause de la présence de bombes à sous-munitions… Contrairement à la situation entre la Chine et la Corée, ici, il n’y a aucune empathie et les opinions sur la question restent très tranchées. »

J’ai résidé au Liban à partir de l’âge de neuf mois et pour moi le trauma n’a pas tant été la guerre que le départ forcé

Lorsqu’on l’interroge sur son intérêt pour ces zones interdites, Catherine Cattaruzza cite le plasticien français Christian Boltanski, décédé le 14 juillet dernier : « Il disait que dans la vie de chaque artiste il y a un trauma premier, et que son travail va tourner autour de cela. J’ai résidé au Liban à partir de l’âge de neuf mois et pour moi le trauma n’a pas tant été la guerre que le départ forcé, vécu comme un véritable exil. »

Le travail exposé à Divonne-les-Bains, ville ouverte où se côtoient 90 nationalités du fait de la proximité des institutions internationales basées à Genève, illustre ces expériences. Et trouve une résonance particulière en cette période où il est redevenu particulièrement difficile de franchir les frontières.

Frontières infranchissables, exposition visible à Divonne-les-Bains (Ain), depuis le 3 juin 2021.

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