Politique

Tunisie – Kaïs Saïed : un (nouveau) dialogue national pour sortir de l’impasse ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 27 juillet 2021 à 18h36
Le chef d’État Kais Saied (G) tient une réunion avec les présidents de l’Union tunisienne pour la défense des droits de l’homme, du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, du Syndicat des journalistes tunisiens, à Tunis, le 27 juillet 2021.

Le chef d'État Kais Saied (G) tient une réunion avec les présidents de l'Union tunisienne pour la défense des droits de l'homme, du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, du Syndicat des journalistes tunisiens, à Tunis, le 27 juillet 2021. © PRÉSIDENCE TUNISIENNE/AFP

Le calme après la tempête ? Près de 24 heures après ses annonces chocs, le président tunisien a cherché à rassurer les partenaires syndicaux. C’est que, sur la scène internationale, son initiative a été accueillie sans enthousiasme.

Coup d’État, pas coup d’État ? La qualification des derniers événements en Tunisie fait l’objet d’un âpre débat. Deux jours après l’annonce du gel des activités du Parlement et du limogeage du chef du gouvernement, les soutiens de Kaïs Saïed invoquent une simple manière de juguler la détérioration du climat socio-politique en Tunisie.

Projet présidentialiste

Le locataire de Carthage a ainsi estimé « qu’il avait lancé plusieurs alertes » et que « son devoir lui commandait d’agir », faute d’avoir été entendu. Une démarche dans la droite ligne du projet qu’il a annoncé depuis son investiture : en finir avec la corruption et apurer le paysage politique.

Les Tunisiens s’attendaient à la mise sous résidence surveillée de certains politiciens

Mais sa mainmise sur les pouvoirs lui permet aussi d’avancer son projet présidentialiste et son idée de démocratie participative, censée (selon lui) mieux traduire la volonté du peuple.

Depuis le 25 juillet au soir, le constitutionnaliste est seul à la tête du pays et interprète la liesse populaire comme un soutien. Mais il n’a pas annoncé de plan d’action permettant à l’opinion de comprendre son objectif et sa méthode pour l’atteindre.

« On verra » a sans doute été la phrase la plus prononcée dans le pays ces dernières quarante-huit heures : aux aguets, les Tunisiens s’attendaient à des actes marquants comme la mise sous résidence surveillée de certains politiciens ou le gel des avoirs, voire l’arrestation de ceux que le président estime corrompus. Un nouveau gouvernement, qui prendra le relais de celui de Hichem Mechichi, est également attendu.

Rien de tout cela, pour le moment, mais un prolongement du couvre-feu avancé à 19 heures au lieu de 20 heures et ce, jusqu’au 27 août prochain, une mesure justifiée par la lutte contre la pandémie, mais surtout perçue comme une restriction de mouvement liberticide. Un sentiment renforcé par le contrôle accru aux frontières, la fermeture du bureau d’Al Jazeera à Tunis et la confiscation du matériel photographique du journal en ligne Tunisie Numérique.

Tiédeur des chancelleries

« On pourrait qualifier cela de tour de vis », commente un journaliste, s’étonnant que dans une situation aussi tendue, le chef de l’État se défasse du ministre de la Défense Brahim Bartagi (qu’il a lui-même nommé) et laisse ce portefeuille sans titulaire.

Mais il semble que Kaïs Saïed, après les annonces chocs, cherche à rassurer. En recevant, le 26 juillet, les organisations nationales et en discutant longuement avec le secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), Noureddine Taboubi, et celui de la centrale patronale l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica), Samir Majoul, le président tunisien a déroulé sa feuille de route et a été sensibilisé à la tenue d’un dialogue national à l’issue des trente jours prévus par l’article 80.

Les centrales demandent à voir, réclament des garanties constitutionnelles et signalent que le respect des droits et des libertés constitue deux lignes rouges. Une position similaire à celles de la plupart des chancelleries, qui accueillent l’initiative de Kaïs Saïed avec tiédeur. Tout en affirmant soutenir la Tunisie, elles expriment leur préoccupation et estiment que le retour à la constitution doit se faire dans les plus brefs délais. Peu sont celles qui condamnent fermement le gel des activités de l’assemblée et la mise hors-jeu d’élus du peuple.

Seul le président du Parlement turc, Mustafa Sentop, utilise les mots qui fâchent et assène que « l’activation de l’article 80 constitue en soi un coup contre l’ordre constitutionnel ». Les pays arabes, eux, évitent de commenter. Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune a eu un long entretien le 26 juillet avec le chef de l’État tunisien et dépêche, Ramtane Lamamra, son ministre des Affaires Étrangères, à Tunis.

Rome craint un flux de migration clandestine suscité par cette période instable

Russes et Américains s’accordent à souhaiter une solution démocratique. Mais Ennahdha peut encore compter sur quelques relais dans la capitale étasunienne, notamment le républicain Joe Wilson qui a signé une tribune dans le Washington Post pour demander au président américain Joe Biden d’essayer de « stopper le coup en Tunisie ». Washington, qui « analyse la situation », exhorte le président tunisien à entretenir le dialogue avec tous les acteurs politiques.

« Préoccupation » allemande

Même le Fonds monétaire international se prononce et se dit, sans citer les événements, prêt à continuer à aider la Tunisie à « contrer la crise du Covid-19 », à réaliser une reprise « riche en création d’emplois » et à rétablir la viabilité des finances publiques.

Les voix européennes sont au diapason. Dans un communiqué, le Quai d’Orsay prend acte et souhaite « le retour, dans les meilleurs délais, à un fonctionnement normal des institutions » et appelle « l’ensemble des forces politiques du pays à éviter toute forme de violence, et à préserver les acquis démocratiques du pays ».

La diplomatie allemande se montre un peu plus anxieuse et affiche sa « préoccupation » face aux derniers événements. Même son de cloche du côté de Rome, qui craint un flux de migration clandestine suscité par cette période instable.

Josep Borrell, le haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères a, lui, appelé « au rétablissement de la stabilité institutionnelle dans les meilleurs délais, et en particulier à la reprise de l’activité parlementaire, au respect des droits fondamentaux et à l’abstention de toute forme de violence ». Oui, à une remise sur les rails ; non, à un dérapage, lance en chœur la scène internationale au locataire de Carthage.

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