Société

Mohamed Alami Berrada : « Le Maroc a perdu en efficacité gouvernementale »

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Mis à jour le 2 août 2021 à 15:43

Mohamed Alami Berrada est le cofondateur du Moroccan Leadership Institute.

Auteur d’un essai sur les défis auxquels le royaume est confronté, Mohamed Alami Berrada aborde la nécessité de donner une place à la société civile dans la sphère politique.

« Les manettes ne répondent plus. » C’est ainsi que Mohamed Alami Berrada dépeint la situation politique du royaume, principalement du fait de réformes insuffisantes en dépit de leur nécessité. Pour y remédier, ce cofondateur du Moroccan Leadership Institute préconise différentes actions qu’il détaille dans un livre paru cette année aux éditions Senso Unico : Le Maroc à venir.

Dans une centaine de pages, celui qui a été chargé de l’emploi des jeunes pour le chef du gouvernement de 2017 à 2020 prône notamment la prise en compte des initiatives de la société civile, mais aussi un contact accru et privilégié entre le monarque et le Parlement ou encore une plus grande place pour les femmes. Jeune Afrique fait le point avec l’auteur.

Jeune Afrique : Vous évoquez la création d’un Conseil de la Nation, organe de contact direct entre le monarque et les représentants du peuple. En quoi cet organe se distinguerait-il du parlement ? Ce dernier est-il défaillant selon vous ? 

Mohamed Alami Berrada : Le Conseil de la Nation serait une instance « intercalaire » entre le monarque et le gouvernement et aurait comme principale mission de constituer un espace de collaboration permanent, qui permettrait aux représentants des deux parties d’avoir des échanges de fond.

Présidé par le roi, ce conseil se tiendrait à huis clos une fois par an. La moitié de ses membres seraient des représentants du monarque et l’autre moitié des représentants du peuple, des « sages », anciens hauts commis de l’État, par exemple, choisis par le Parlement, sur la base de leur indépendance intellectuelle et de leur sagacité.

Le Maroc a gagné en démocratie participative, mais il a perdu en efficacité gouvernementale

Si le Parlement est constitué de plus de 500 élus, chargé du pouvoir législatif et du contrôle du travail de l’exécutif, le Conseil de la Nation, lui, ne serait constitué que d’une trentaine de membres. Il devrait permettre un dialogue régulier sur l’état de la nation et les priorités du peuple, pour veiller à la convergence continue entre orientations de la monarchie et attentes des Marocains.

Ce conseil aurait aussi pour mission d’évaluer la qualité de conception et la méthodologie des stratégies nationales présentées par le gouvernement, avant de les faire approuver. Il suivrait ensuite leur réalisation annuellement, pour bien monitorer les réformes lancées.

Enfin, il renforcerait les compétences de la haute fonction publique en constituant un vivier d’acteurs en mesure de conduire le changement. Le conseil actualiserait annuellement une liste de profils capables d’intégrer la haute fonction publique et serait chargé de les coopter, d’investir dans leurs compétences pour les préparer à leurs futures responsabilités. À ce titre, le conseil jouerait le rôle de chasseur de tête.

Vous évoquez dans votre livre une « impasse électorale […] qui ne permet pas au Maroc d’avancer ». Que voulez-vous dire par là ? Le système électoral, les élections démocratiques, sont-ils un frein aux réformes ?

Oui, effectivement. La première décennie du règne a permis de faire, en matière de développement, deux pas en avant, mais la seconde décennie a donné lieu à un demi-pas en arrière. Certes, depuis 2011, le Maroc a gagné en démocratie participative, mais il a perdu en efficacité gouvernementale. Les ministres issus des urnes – tous partis politiques confondus – ont démontré une faible capacité à bien diriger le pays. À cela s’est ajoutée une volonté du Makhzen de freiner les quelques initiatives du gouvernement de Saâdeddine El Othmani.

En matière de développement, nous végétons depuis dix ans…

Ce chef de gouvernement aura tenu la barre d’un Maroc qui a dû faire face à de multiples tempêtes depuis 2017 (blocage gouvernemental, contestations à l’Est du pays, pandémie…) et aura réussi à mener le bateau à bon port.

C’est la qualité du personnel politique qui est en cause selon vous ?

En matière de développement, nous végétons depuis dix ans… Il existe des dirigeants capables de conduire des réformes, mais sans le savoir-faire politique nécessaire pour gagner des élections. Et si nous comptons sur les urnes, ils n’arriveront certainement pas à remporter les législatives de septembre. C’est cette impasse électorale que j’évoque, et qui provoque un désarroi à l’égard de l’avenir.

Une question se pose aujourd’hui : comment concilier démocratie participative et gouvernance éthique, responsable et efficace ? En raison de l’état d’urgence sanitaire actuel, qui cause une évidente détresse sociale et économique, peut-être devrions-nous envisager des compromis démocratiques. Bien qu’il faille respecter le verdict des urnes pour les élections locales et communales, nous devrions accepter de souffrir d’une exceptionnelle entorse à la représentativité des urnes pour ce qui est des législatives.

L’homme de la rue, désabusé par la pratique politique post-2011, et qui voit son quotidien et celui de ses enfants continuer à se dégrader, n’hésite plus à évoquer spontanément une suspension du temps politique, le temps de relever le pays.

Je rêve de voir une femme compétente et forte diriger le gouvernement du Maroc

Ainsi, l’option d’un gouvernement d’Union nationale, avec des compétences triées sur le volet et une cohésion globale, représente une option historique que nous ne devrions pas manquer, pour donner au nouveau modèle de développement une chance de se concrétiser.

Vous accordez une grande attention à la situation des Marocaines dans votre ouvrage. Quelle est leur place actuellement dans le royaume ?

Les femmes sont très marginalisées au Maroc. Deux chiffres sont très parlants : il n’y a que 12 % de femmes dans les conseils d’administration des entreprises cotées, et il n’y a que 24 % de femmes dans la population active.

Je les invite à prendre une plus grande place dans la gouvernance, à accepter de jouer des coudes pour contribuer à façonner le destin de leur pays. Il ne faudra pas compter sur les hommes politiques pour le faire. Beaucoup de femmes talentueuses sont actives dans la société civile maghrébine, mais peu d’entre elles sautent le pas vers la gouvernance publique.

Pour augmenter significativement la diversité et que les femmes puissent occuper leur juste place, je milite depuis de nombreuses années pour deux mesures fortes, déjà appliquées ailleurs dans le monde.

Tout d’abord l’institution de quotas d’un tiers minimum par genre, dans toutes les instances délibératoires (conseil d’administration, comité de direction, équipe gouvernementale, etc.). Ensuite il faudrait aussi instituer, au niveau des élections locales et nationales, des listes électorales zébrées, avec une alternance des candidatures entre hommes et femmes pour les cinq premières têtes de listes. Je rêve de voir une femme compétente et forte diriger le gouvernement du Maroc. J’en ai rencontré quelques-unes qui s’y préparent.