Politique

RDC : « La plupart de nos prisons datent de l’ère coloniale »

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Par - à Kinshasa
Mis à jour le 27 juillet 2021 à 12:06

Dans la cour de la prison de Bunia le 30 mars 2006, en RDC.

Surpopulation, mauvais traitement, insalubrité… Les conditions de détention dans les prisons congolaises sont indignes. Albert-Fabrice Puela, ministre des Droits humains, le reconnaît sans doute. Et livre quelques pistes de solution.

Lorsqu’elle a été inaugurée, en 1958, la prison de Makala, à Kinshasa, était prévue pour accueillir 1 500 détenus. Fin juin 2021, elle en accueillait 8 391, selon la Fondation Bill-Clinton pour la paix (FBCP). Régulièrement dénoncées par les organisations non gouvernementales, les conditions de détention exécrables qui prévalent dans les prisons congolaises font régulièrement la une de la presse ou le buzz sur les réseaux sociaux.

Une vidéo, tournée le 3 juillet dans la prison de Kalehe, dans le Sud-Kivu, a particulièrement choqué. On y voit des détenus, souvent très jeunes, entassés les uns à côté des autres, à même le sol. En déshydratation avancée, ils sont pour la plupart inconscients, et une équipe médicale tente de les faire boire avec, pour seul équipement, une bouteille de plastique découpée en guise d’entonnoir et une cuillère en bois…

Ministre des Droits humains au sein du gouvernement de Sama Lukonde Kyenge, Albert-Fabrice Puela a accepté de revenir pour Jeune Afrique sur l’état des prisons congolaises. S’il reconnaît que la situation est catastrophique et que des mesures urgentes sont nécessaires, le ministre, qui a mené des visites dans plusieurs lieux de privation de liberté dans le pays, avance quelques propositions concrètes pour en finir avec ces prisons dignes de mouroirs.

Jeune Afrique : Vous avez visité plusieurs prisons, à Kinshasa – Ndolo et Makala – mais aussi dans le Kongo Central. Quel état des lieux dressez-vous aujourd’hui ? 

La plupart de nos prisons existent depuis l’époque coloniale. Elles sont dans un état de délabrement avancé, en dehors de la prison de Luzumu, qui a été réfectionnée grâce à la coopération avec l’Union européenne. Pour notre pays, ce doit être la prison modèle : les prisonniers mangent trois fois par jour, ils y apprennent un métier.  Mais cela contraste malheureusement avec toutes les autres prisons que j’ai visitées. Il y a un état de délabrement des bâtiments, d’abord. Les toits des cellules qui menacent de s’effondrer, des conditions d’hygiène déplorables, un manque de médicaments, un déficit en personnels soignants qui, pour ceux qui sont là, sont démotivés par le manque de primes.

Il y a aussi la surpopulation. La prison de Makala, qui a été inaugurée en 1958, avait une capacité d’accueil de 1 500 détenus. Ils sont près de 9 000 aujourd’hui. La prison de Ndolo est dans une situation comparable : elle est prévue pour accueillir 540 détenus, ils sont actuellement plus de 2 000. Il y a de nombreux cas oubliés, des détenus qui passent cinq ans, dix ans, douze ans avant d’être jugés. Cette surpopulation provoque une promiscuité qui engendre de sérieux problèmes sanitaires. Ce n’est pas une situation acceptable dans un État de droit.

Le nombre de personnes en détention provisoire représente presque 75% de la population carcérale globale »

La moitié des détenus actuellement enfermés dans les prisons du pays sont en détention préventive. L’une des sources du problème n’est-elle pas l’engorgement des tribunaux ? 

Oui. Le nombre de personnes en détention provisoire représente presque 75% de la population carcérale globale. Et c’est encore plus le cas en dehors de la capitale : les magistrats préfèrent rester dans les grandes villes, comme à Kinshasa…

Le moment venu, nous devrons réfléchir à cette question, parce que la détention préventive ne doit pas être appliquée pour toutes les infractions. Les magistrats doivent avoir recours aux amendes, par exemple. Mais sur ce point, encore faut-il que nous soyons sûrs qu’elles soient payées. Et plus encore, qu’elles soient payées à l’État, et pas directement dans les mains des magistrats.

Des cas de mauvais traitement, et même de torture, sont régulièrement dénoncés par les ONG. Félix Tshisekedi a par exemple demandé la fermeture de cachots illégaux. Mais ceux-ci semblent toujours être en fonctionnement… 

Les vieilles habitudes ont malheureusement la vie dure et il faut déployer beaucoup d’efforts pour en finir avec elles. Certains membres des services de renseignement pensent que nous sommes encore dans l’ancien régime où tout était permis, où l’on pouvait incarcérer des gens sans raison, ou pour des supposés délits qui ne relèvent pas des prérogatives de l’Agence nationale de renseignement (ANR), en particulier des journalistes ou des hommes politiques… Un exemple : à Matadi, où je me suis rendu, nous avions prévu d’inspecter les locaux de l’ANR. Le responsable local nous en a empêchés ! Alors que je suis le ministre des Droits humains ! Évidement, un rapport a été adressé à sa hiérarchie, qui réagira sans tarder.

Jacky Ndala a usé de sa liberté d’expression, a été poursuivi et condamné. Mais des voies de recours lui sont encore ouvertes »

Le président de la République lui-même a relevé que les services de renseignement et de sécurité se rendaient coupables de mauvais traitement, mais déplorait ne pas en être suffisamment informé. Comment peut-il ne pas être au courant de ce type d’affaires ? 

Aujourd’hui, il y a un service qui sert de courroie de transmission des informations au niveau de la présidence de la République. Mais il faut comprendre qu’il doit s’occuper de tous les aspects de la vie de la nation, et que certaines informations ne lui parviennent pas. Ses services sont informés, nous lui faisons des rapports chaque semaine. Mais il ne peut pas être partout.

Les ONG dénoncent régulièrement des atteintes à la liberté d’expression. Désormais, les partis le font également : c’est le cas d’Ensemble pour la République, de Moïse Katumbi, qui critique la condamnation de Jacky Ndala, président de la ligue des jeunes du parti, condamné à deux ans de prison pour des propos tenus face à ses militants… Pensez-vous que la liberté d’expression n’est pas assez protégée en RDC ?

Dans le cas de Jacky Ndala, il a usé de sa liberté d’expression, a été poursuivi et condamné. Mais des voies de recours lui sont encore ouvertes. Il ne faut pas en faire un sujet de polémique avant que l’appel ne soit jugé. En outre, au niveau du ministère des Droits humains, nous suivons ce dossier, et enverrons nos collaborateurs pour s’enquérir des suites de cette procédure. Jacky Ndala doit bénéficier de toutes les garanties de libertés reconnues à toutes et tous, y compris le droit d’interjeter appel s’il considère que ses droits ont été bafoués. C’est aussi le cas pour les militants des ONG, comme la Lucha par exemple.