Politique

Rencontre entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo : la dernière fois qu’ils se sont vus

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 27 juillet 2021 à 09:32

Sur cette photo d’archives, le président ivoirien Laurent Gbagbo (à gauche) rencontre Alassane Dramane Ouattara, ancien Premier ministre et actuel président du Rassemblement des républicains (RDR), à Abidjan le 17 mai 2010.

Alassane Ouattara reçoit Laurent Gbagbo le 27 juillet. La dernière fois que les deux hommes se sont rencontrés, c’était le 25 novembre 2010, à l’occasion d’un débat télévisé sans concession avant le second tour de la présidentielle. Retour sur une rencontre tout aussi historique.

Rendez-vous était donné le 25 novembre 2010, à 21h sur la RTI. À 21h01, le journaliste Pascal Aka Brou est en direct sur les petits écrans. Ce soir-là, les rues sont calmes à Abidjan. Les Ivoiriens attendent avec impatience le face-à-face entre Laurent Gbagbo, candidat FPI à sa propre succession, et Alassane Ouattara du RDR, soutenu par le RHDP. Une première dans l’histoire du pays.

Sur le plateau, Pascal Aka Brou a le ton solennel. Il salue les deux concurrents et égrène les règles d’un débat dont la tenue était incertaine jusqu’à la dernière minute. « Nous n’étions pas sûrs que les deux candidats allaient être présents, se souvient-il. La rumeur avait couru que Alassane Ouattara ne viendrait pas car il n’appréciait pas la position debout qui avait été demandée. Laurent Gbagbo, lui, est arrivé en avance et était au maquillage.

Puis, dix minutes avant le début de l’émission, Alassane Ouattara est arrivé, déjà maquillé. » Une rumeur qui, aujourd’hui encore, fait sourire dans l’entourage du président. « Il se disait qu’il avait mal au dos et qu’il ne pourrait pas tenir la durée du débat. Il a prouvé le contraire. Le président n’avait aucun souci avec cette consigne », dément un de ses proches.

Dans la salle, les équipes des deux candidats sont présentes. Elles ont eu une semaine pour préparer ce rendez-vous, à l’initiative du Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA). Un pool réunissant la télévision nationale ainsi que le ministère de la Communication avait préparé minutieusement le déroulé ainsi que les questions à aborder. Cinq thèmes avaient été retenus : la politique nationale, la défense et la sécurité, l’économie, la politique étrangère et les questions de société. Durée des échanges : deux heures et quinze minutes.

Esprit combatif

Le premier tour du scrutin avait connu un taux de participation exceptionnel : 83,73%. Ce débat se tenait à trois jours du second tour qui cristallisait déjà les tensions entre les partisans des deux candidats. Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara s’étaient déjà lancés quelques piques par meeting interposé. C’est donc l’esprit combatif, prêt à dégainer quelques formules choc, que les deux hommes se sont retrouvés ce soir-là.

 

Début du face-à-face. C’est Alassane Ouattara qui a été tiré au sort pour prendre la parole en premier. Il explique pourquoi il est candidat, évoque son expérience dans la gestion et ce qu’il peut apporter à son pays. À son tour, Laurent Gbagbo, lui, demande une minute de silence pour les victimes des violences. Il rappelle ses combats pour le multipartisme, la démocratie et l’alternance. « Je suis candidat pour mettre fin à la crise », dit-il.

La courtoisie est de mise. Mais les premiers coups ne tardent pas

La courtoisie est de mise. Mais les premiers coups ne tardent pas. Laurent Gbagbo regrette le climat dans lequel se déroule les élections. « Des dérapages se dessinent. Aujourd’hui à Daloa, la gendarmerie m’a signalé qu’on a arrêté 21 personnes. On a arrêté des camions pleins de cartouches et des sacs pleins de machettes. Je n’accuse pas encore quelqu’un. Mais cette atmosphère n’est pas bonne. J’ai dû prendre des mesures. La première, j’ai décidé de réquisitionner les Fanci qui sont généralement en troisième position dans le maintien de l’ordre. Nous allons les déployer afin d’augmenter le nombre des gendarmes et des policiers qui ont en charge la sécurité ordinaire. Demain je signerai un autre décret pour instaurer le couvre-feu », annonce le président sortant. « Mais il faut que les Ivoiriens se rassurent, nous sommes tous assez mûrs pour que le dérapage n’ait pas lieu », ajoute-t-il.

Alassane Ouattara répond, puis glisse à propos du couvre-feu : « Laurent Gbagbo dit qu’il a décidé d’instaurer un couvre-feu à 22h. Je pense que par courtoisie, Laurent, tu aurais pu me passer un coup de fil. Nous sommes quand même deux candidats, à trois jours des élections, c’est une question de bonnes relations que nous avons. Nous aurions pu en discuter car le couvre-feu dramatise les choses. On aura le sentiment qu’il y a péril devant nous. Ce sont des incidents importants que je condamne, mais qui sont localisés. Décider d’un couvre-feu donne le message qu’il y a danger et je n’aimerais pas qu’il y ait cette perception. Je dis à tous mes compatriotes que ces élections doivent être apaisées », ajoute celui qui était alors dans l’opposition.

Je veux que les Ivoiriens sachent que tout va bien entre nous. »

Tout au long du débat, Alassane Ouattara tutoie Laurent Gbagbo, qu’il appelle son jeune frère. Gbagbo, lui, l’appelle « monsieur le Premier ministre ». « Je suis surpris, d’habitude on se tutoie, et là tu dis monsieur le Premier ministre, ironise Alassane Ouattara. Je veux que les Ivoiriens sachent que tout va bien entre nous. » « Cela m’a rappelé le débat entre Jacques Chirac et François Mitterrand », se souvient  Pascal Aka Brou.

Attaques

« Après dix années de crise, quel est votre diagnostic du climat socio-politique, des relations inter-communautaires et des rapports les citoyens et le pouvoir ? », demande le journaliste. Début du deuxième round. Laurent Gbagbo attaque le premier : « C’est là où il y a la plus grande divergence entre mon frère Alassane et moi-même, entre le Premier ministre et moi-même. Il y a eu des moments où sa conduite a été contre la loi ». Il assène quelques exemples de citations qu’il attribue à son concurrent. « En septembre 1999, il a déclaré : « Je frapperai ce pouvoir au moment opportun, et il tombera ». Ce ne sont pas des phrases à prononcer par un démocrate. Et effectivement, en décembre 1999, le régime du président Bédié s’est écroulé. (…) En août 2002 : « Je rendrai le pays ingouvernable. S’ils veulent, on va tout gnagami (mélanger). » « Des phrases de ce genre emmènent l’instabilité et les coups d’État. Je le rends responsable de ce qui est arrivé à partir de 1999 jusqu’à aujourd’hui », insiste-t-il.

Alassane Ouattara contre-attaque. « Il est facile d’accuser sans preuves et sans enquête. J’ai toute une série de déclarations faites par Laurent Gbagbo ici. Lorsqu’il y a eu le coup d’État, il a dit que c’était salutaire, un coup de pouce à la démocratie », lance-t-il. « Parlons de ce fameux coup d’État. Le FPI a accompagné la transition militaire jusqu’au bout. Moi j’avais annoncé dès le départ que j’étais contre les coups d’État. Lorsque j’ai vu l’évolution du régime militaire, dès le mois de mai, nous avons démissionné du gouvernement. Laurent Gbagbo a continué avec eux. Un de ses proches était même conseiller militaire et de défense du général Guéï. Ils sont même allés aux élections ensemble, en nous excluant le président Bédié et moi. (…) Laurent Gbagbo n’a pas été élu en 2000 avec le fait que nous avions été écartés. L’élection n’était pas démocratique. À la proclamation des résultats, c’est le plus fort qui a gagné. Il avait plus de militaires de son côté que le général Guéï », ajoute d’une voix calme le candidat. Son temps de parole est presque épuisé.

Espoirs

À tour de rôle, les deux hommes tentent de convaincre leurs compatriotes. Sur la nécessité de rendre la justice impartiale et de construire une économie forte, ils partagent le même avis. Mais des divergences subsistent sur le moyen d’y parvenir. « Les Ivoiriens ont apprécié ce débat. Après cela, il était très clair que ça allait bien se passer. Les candidats ont même pris l’engagement de respecter les résultats des urnes. Cela a donné une bonne image de la démocratie ivoirienne, se réjouit Pascal Aka Brou. Malheureusement, nous avons vu ce qu’il s’est passé par la suite. »

Pour ses proches, il ne fait aucun doute que Laurent Gbagbo pense déjà à 2025

La suite ? Une longue crise post-électorale sans précédent dans l’histoire du pays, au cours de laquelle près d’un millier de personnes ont été blessées et 3 000 autres tuées. Environ 45 000 Ivoiriens ont également été obligés de fuir leur pays. Laurent Gbagbo sera accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité durant la crise postélectorale de 2010-2011, arrêté dans un bunker, puis transféré à la CPI. Après dix ans de procédure judiciaire, l’ancien président, définitivement acquitté, a pu rentrer dans son pays le 17 juin dernier.

Alors que son ancien rival, Alassane Ouattara, s’est fixé pour objectif de réconcilier les Ivoiriens, cette rencontre entre les deux hommes, prévue le 27 juillet, suscite beaucoup d’espoirs. Laurent Gbagbo garde-t-il rancune de ces années loin de chez lui ? Ses premières déclarations dévoilent un homme combatif, qui n’hésite pas à tacler « son frère Alassane ». Pour ses proches, il ne fait aucun doute que l’ex-chef de l’État pense déjà à 2025. Des sorties que la présidence se refuse à commenter avant la rencontre.