Politique

Mali : Oumarou Diarra, un imam très politique devenu ministre

Réservé aux abonnés | | Par - à Bamako
L’imam Oumarou Diarra, ministre de l’Action humanitaire, de la Solidarité, des Réfugiés et Déplacés.

L'imam Oumarou Diarra, ministre de l'Action humanitaire, de la Solidarité, des Réfugiés et Déplacés. © DR

Ce proche de l’imam Dicko a été nommé dans le gouvernement de Choguel Maïga le 11 juin. Portrait d’un religieux doublé d’un fin politicien.

Ce vendredi 19 juin 2020, une foule de manifestants a, pour la deuxième fois en un mois, répondu à l’appel du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). Depuis quelques semaines, le mouvement fédère l’opposition contre le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), sur la sellette.

Sur la place de l’Indépendance, épicentre de la contestation au cœur de la capitale malienne, la prière du vendredi est dirigée, une fois n’est pas coutume, par un autre imam que Mahmoud Dicko, alors influente « autorité morale » du mouvement. La foule, au sein de laquelle peu connaissent le visage d’Oumarou Diarra, s’étonne de ne pas plutôt prier derrière le puissant imam de Badalabougou.

Démission fracassante

« Nous avons demandé, une fois de plus, au peuple d’être au rendez-vous de la vérité, du changement, lance ce jour-là Oumarou Diarra. Le Mali n’est pas pour IBK, ni pour sa famille. Il va démissionner. Nous sommes là pour ça. » Le jeune imam est pourtant loin d’être un militant de la dernière heure.

À 39 ans, le futur ministre délégué chargé de l’Action humanitaire, de la Solidarité, des Réfugiés et des Déplacés est alors à la tête de la commission « mobilisation et organisation » du M5, où il représente la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Mamoud Dicko (CMAS). Secrétaire chargé des questions religieuses et des légitimés traditionnelles, Diarra y occupe une place centrale. Et s’il a été médiatiquement discret au sein de la CMAS pendant les premières semaines du mouvement c’est qu’« il était au Maroc en formation et n’était pas très présent », rapporte un ancien cadre de la Coordination.

L’imam a lu Karl Marx, et le cite volontiers

Fin novembre 2020, l’imam Diarra claquera pourtant la porte du CMAS, lorsque la Coordination, sous le leadership d’Issa Kaou Djim, décidera de se ranger du côté des militaires putschistes, alors engagés dans un bras de fer avec le M5. Un mois plus tard, il démissionne d’une manière fracassante du Conseil national de transition (CNT), l’organe législatif du pays, au motif qu’il ne « correspond pas à [ses] attentes ».

Ses amis, sa famille même, le poussent à y siéger. Diarra n’en démord pas. Son argument ? Il n’est pas officiellement mandaté par le M5-RFP, et ne se sent donc pas la légitimité de continuer de participer aux travaux d’un CNT largement critiqué dans les rangs de son mouvement. Pour expliquer sa position, l’imam, qui a lu Marx, publiera sur Facebook quelques jours plus tard une phrase qu’il attribue au philosophe allemand : « Si l’argent devient le seul rapport entre les hommes, il n’y aura plus de place pour la morale. »

Députés « spoliés »

Après avoir successivement rompu les bans avec la CMAS et le CNT, Diarra, le 5 décembre 2020, crée son propre mouvement, le Mouvement patriotique pour la justice (MPJ-Faso Yélen), au sein duquel il espère attirer les jeunes. « Il y a de jeunes religieux, mais aussi des fonctionnaires, explique un de ses proches. Son environnement est laïque, pas religieux. C’est un intellectuel très ouvert, qui ne refuse pas de serrer la main d’une femme par exemple. En réalité, c’est cela, l’islam du Mali. Le Malien est toujours très souple. »

Au sein du M5, l’aura d’Oumarou Diarra était d’autant plus grande qu’il était l’un des députés « spoliés », c’est-à-dire élus selon les résultats provisoires, puis recalés par la Cour constitutionnelle présidée par Manassa Danioko. Donné vainqueur dans sa circonscription de la commune VI du district de Bamako, où il s’était présenté sur la liste d’une alliance entre l’Union pour la République et la démocratie (URD) et la Ligue démocratique pour le changement (LDC) du général démissionnaire Moussa Sinko Coulibaly, il avait finalement perdu son siège à la faveur de la décision des sages qui a mis le feu à la rue et cristallisé la colère des anti-IBK.

Son image de justicier lui vaut quelques inimitiés

Dans son quartier de Missabougou, à Bamako, le jeune imam a cultivé une image d’« homme du peuple » qu’il entretient dès qu’il en a l’occasion. « Il est né et a grandi là-bas », relève Modibo Kadjoké, ancien cadre du parti Cnid-Faso Yiriwaton et dernier ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle d’Amadou Toumani Touré, renversé en 2012 à la suite d’un coup d’État. L’ancien ministre décrit Oumarou Diarra comme un « grand militant qui défend les intérêts de sa communauté », « sensible aux violations des droits de l’homme ». Selon lui, « il est difficile de le battre à Missabougou ».

« Quand les gens ont essayé de déplacer les cimetières, il a montré sa force de mobilisation. Il s’est aussi impliqué pour la sécurisation des espaces publics. Et quand des jeunes du quartier sont mis en prison, et qu’il y a suspicion d’abus envers eux, il met tout son poids d’imam pour tenter d’obtenir leur libération », ajoute le patron d’Alliance pour le Mali (APM).

Bec et ongles

Une image de justicier qui lui vaut quelques inimitiés, et parfois d’être accusé d’aimer se mettre en avant. Modibo Kadjoké, lui, le défend bec et ongles. Il a rencontré Diarra à la faveur d’une visite de terrain à l’époque où il était ministre. C’était dans un centre d’alphabétisation en langue bamanankan. Le jeune imam a fait forte impression au ministre. « Je lui avais promis de revenir prendre des cours chez lui », se souvient-il. Depuis, assure Kadjoké, Diarra est devenu son « petit frère ». « Ce qui nous a réunis, c’est la place de nos langues nationales. Il a compris que l’islam a besoin d’être compris par les gens dans leur langue maternelle pour qu’ils puissent mieux se l’approprier », poursuit celui que l’imam Diarra considère comme son « mentor en politique ».

 

Quant à Mahmoud Dicko, c’est son « mentor religieux ». « Il a beaucoup de respect pour lui », confie un proche. En 2012, Oumarou Diarra était membre du Mouvement citoyen des musulmans du Mali (Sabati 2012), association de jeunes qui, selon Issa Kaou Djim, « obéissait à trois cheiks : le chérif de Nioro, Mahmoud Dicko et Chérif Ousmane Madani Haïdara ».

Chapelet à la main

Sous les auspices du chérif de Nioro et de l’imam Dicko, Sabati 2012 a soutenu Ibrahim Boubacar Keita (IBK) lors de la présidentielle de 2013. « Il a dit qu’il fallait qu’on continue dans cette dynamique et que l’islam ne devait pas être un handicap pour s’intéresser à la chose publique », confie Issa Kaou Djim.

Une position qui est défendue par une partie des leaders religieux, insiste Boubacar Haïdara, auteur d’une thèse intitulée Les Formes d’articulation de l’islam et de la politique au Mali (2015) à l’université Bordeaux Montaigne. « L’islam, c’est avant tout de la politique. Dans le Coran, outre les sujets portant sur la dévotion, les versets s’intéressent aussi à des questions de société, à la régulation des rapports humains, qui relèvent de la politique », souligne le chercheur.

Il est dans le business de la foi », accuse un de ses contempteurs

Cet islam revendicatif, l’imam Diarra n’a cessé de le défendre, chapelet à la main, sur les plateaux de télé et de radio, s’exprimant aussi bien en français qu’en bamanankan ou en arabe. Au point même que, au plus fort de la mobilisation du M5, l’intrication du politique et du religieux dans ses prêches a fait fuir une partie de ses fidèles. « Il est dans le business de la foi, accuse un de ses contempteurs. Mais il est assez structuré, ouvert, ce qui séduit. Et on peut dire qu’il s’est battu pour obtenir son poste de ministre. »

La présence de l’imam Diarra dans l’attelage gouvernemental dirigé par Choguel Maïga semble être une récompense pour sa fidélité au M5, dont il a gravi les échelons pour en devenir le troisième vice-président.

Il a de grandes qualités. Et il peut être un rempart contre l’islam radical

Diarra vient d’ailleurs de boucler une tournée dans la région de Mopti, dans le centre, pour promouvoir le Plan national de réponse à l’insécurité alimentaire lancé par le président de transition, Assimi Goïta. Il y a multiplié les dons aux « populations vulnérables ».

« Il a de grandes qualités, au premier rang desquelles sa capacité d’adaptation. C’est une bonne chose d’avoir des gens comme lui au sein de l’appareil d’État, car il peut être un rempart contre l’islam radical et fanatique », estime Issa Kaou Djim. Sa présence au sein du gouvernement est pourtant critiquée par certains.

Le constitutionnaliste Brahima Fomba évoque pudiquement « un petit souci incommodant ». « Ce cumul ne pose-t-il pas au moins quelques interrogations légitimes quant à sa compatibilité avec le principe constitutionnel de laïcité de la République ? s’interroge-t-il. Imaginons dans notre République laïque que, demain, le président de la République soit imam, que le Premier ministre soit imam et que tous les ministres soient des imams. Quel gouvernement aurions-nous ? Qu’en penseraient les autres sensibilités religieuses de ce pays ? »

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