Politique

Coup de force de Kaïs Saïed, Ennahdha sous le choc : le récit d’une folle journée en Tunisie

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Par - à Tunis
Mis à jour le 27 juillet 2021 à 12:13

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Dans la soirée du 25 juillet, le président a annoncé suspendre les activités de l’Assemblée nationale et relever de ses fonctions le chef du gouvernement, Hichem Mechichi. Explications.

Les Tunisiens pensaient que la médaille d’or remportée par le nageur Ayoub Hafnaoui sur 400 mètres à Tokyo serait l’évènement saillant de la commémoration de l’avènement de la République, placée sous le signe des revendications populaires. Ils se trompaient : ils allaient être témoins de nombreux rebondissements en crescendo, jusqu’à l’annonce de la décision du président de la République, Kaïs Saïed, qui s’est arrogé les pleins pouvoirs.

Entre pandémie, canicule et crises multiples, les Tunisiens n’ont pas prêté une grande attention aux manifestations annoncées pour le 25 juillet. Même les plus passifs considéraient que la rue était un exutoire nécessaire pour un ras-le-bol généralisé et justifiaient ainsi les appels à manifester émis par différentes tendances, dont celles pro-Kaïs Saïed. Aucun n’aurait imaginé qu’il s’agissait d’un préambule à un coup d’État.

D’habitude, les manifestations se concentrent sur Tunis. Mais ce 25 juillet, dès onze heures du matin, différentes villes s’embrasent, y compris les plus paisibles, comme Tozeur. À cor et à cris, les manifestants réclament la dissolution de l’Assemblée et s’en prennent violemment aux islamistes d’Ennahdha.

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Suite à l’annonce par Kaïs Saïed du gel de l’activité du Parlement et du limogeage du chef du gouvernement, Rached Ghannouchi, président de l’Assemblée et du parti islamiste Ennahdha, s’est rendu à l’Assemblée avec quelques députés le 26 juillet vers 3h du matin. Ils se sont retrouvés devant une grille fermée et face à des militaires qui leur ont interdits l’accès au Parlement.

Depuis plusieurs jours, Kaïs Saïed a pour habitude de réunir en nocturne les forces armées

À la différence des rassemblements qui agitent le pays depuis janvier dernier, cette fois les manifestants attaquent, pillent et brûlent les bureaux régionaux du parti. Des jeunes identifiés par les observateurs comme « la machine qui soutient Kaïs Saïed » auxquels le chef de l’État doit sa popularité et son installation à Carthage en 2019.

Suspension du Parlement

Ce 25 juillet, ils contribuent, pour la plupart sans le savoir, à mettre en scène une colère populaire urbaine qui permettra à Kaïs Saïed d’opérer, quelques heures plus tard, un passage en force. Depuis plusieurs jours, le président a pour habitude de réunir en nocturne les forces armées, dont il est le chef, pour traiter de la pandémie dont il a confié la gestion à l’armée.

Jusque-là, rien d’anormal. Mais les bruits de couloirs se font de plus en plus insistants quant à un soulèvement des quartiers pauvres contre les nantis, un mouvement qui pousserait Kaïs Saïed à mettre de l’ordre par des décisions radicales.

En début de soirée, le locataire de Carthage prend tout le monde de court et donne un coup d’accélérateur aux événements : il siffle la fin de la partie et renvoie l’Assemblée et le gouvernement aux vestiaires en annonçant la suspension des travaux du Parlement pour 30 jours, la levée de l’immunité des députés et le limogeage du chef du gouvernement, Hichem Mechichi, et de son équipe, et s’arroge pour finir les pleins pouvoirs.

Kaïs Saïed légitime ces mesures en invoquant l’article 80 de la Constitution. Cet article, qui définit les marges de manœuvres « en cas de péril imminent menaçant les institutions de la nation et la sécurité et l’indépendance du pays et entravant le fonctionnement régulier des pouvoirs publics », ne prévoit aucune des dispositions qui ont été prises.

Les Tunisiens laissent exploser leur joie, envahissent les rues, chantent, dansent et pleurent de soulagement

Liesse populaire

Nul n’est dupe : il s’agit d’un putsch de Kaïs Saïed contre le système qui lui a permis d’être élu. « Du jamais vu, un président qui opère un coup d’État ! » s’étonne un expatrié en vacances qui peine à comprendre les événements. Kaïs Saïed, qui va légiférer par décrets-lois, se fait menaçant à l’égard des fauteurs de troubles qui s’opposeraient à la volonté du peuple qu’il exprime.

Le président Kaïs Saïed annonce la dissolution du Parlement et du gouvernement du Premier ministre Mechichi le 25 juillet 2021 au palais de Carthage après une journée de protestation nationale.

Le président Kaïs Saïed annonce la dissolution du Parlement et du gouvernement du Premier ministre Mechichi le 25 juillet 2021 au palais de Carthage après une journée de protestation nationale.

La réaction populaire est immédiate. En dépit du couvre-feu instauré pour freiner la pandémie et de l’état d’urgence sans cesse reconduit depuis les attentats terroristes de 2015, les Tunisiens laissent exploser leur joie, envahissent les rues, chantent, dansent et pleurent de soulagement.

Personne n’avait imaginé que la détestation des islamistes était aussi ancrée dans la population. Au pouvoir depuis 2011, ils sont accusés de toutes les dérives et de la situation catastrophique du pays. Le chaos des débats à l’Assemblée, régulièrement perturbés par les débordements de la coalition El Karama, et les excès de Abir Moussi, n’ont pas mis en valeur la démocratie parlementaire auprès de la population.

Le chef du gouvernement retenu à Carthage

Les discussions passionnées sur les réseaux sociaux font rage. Ceux qui estiment que la rupture était nécessaire se montrent peu regardants sur la méthode présidentielle. Certains au contraire tentent d’expliquer que le président a contribué à la crise, mais sont aussitôt pris à parti.

« Personnellement je suis révoltée. J’aurais voulu que le Parlement soit dissous et le gouvernement congédié, tout comme Kaïs Saïed. Je veux des élections anticipés, pas de coup d’État, et encore moins que l’armée s’en mêle » écrit Emna Mnif, une figure de la société civile. Beaucoup sont de cet avis, mais leurs voix se perdent dans le tohu-bohu général.

Hichem Mechichi aurait été retenu à Carthage, jusqu’au déploiement de l’armée, puis reconduit chez lui

Car entre temps, l’armée s’est déployée sur l’ensemble du territoire autour des institutions et des centres vitaux du pays, les frontières terrestres et aériennes sont fermées alors que 64 députés, ayant des affaires en justice, sont susceptibles d’être arrêtés. Kaïs Saïed s’offre un bain de foule dans le centre de Tunis, à deux pas du ministère de l’Intérieur dont il vient de confier les rênes à Khaled Yahyaoui, patron de la garde présidentielle.

Il marque ainsi la fin de mandat du chef du gouvernement, Hichem Mechichi, qui en assurait l’intérim. Ce dernier et ses ministres sont aux abonnés absents : le chef de l’exécutif sortant aurait été retenu à Carthage, jusqu’au déploiement de l’armée, puis reconduit chez lui.

Sit-in d’Ennahdha

À moins d’un kilomètre de la liesse du centre-ville, des manifestants cherchent à en découdre et tentent, sans succès, d’accéder au siège d’Ennahdha où une réunion d’urgence vient d’être levée. Son leader et président de l’Assemblée, Rached Ghannouchi, qui a immédiatement dénoncé un « coup d’État », se rend avec des élus au Bardo, le palais de l’Assemblée.

L’armée l’empêche d’accéder à l’hémicycle et il passe le reste de la nuit dans sa voiture, devant le portail du palais du Bardo. Il donne le ton, notamment au micro d’Al Jazeera, estime illégal le passage en force de Kaïs Saïed, et appelle en renfort ses militants en même temps qu’il entame un sit-in. Ils le rejoignent au matin et sont repoussés en lançant un assaut contre le Parlement.

Dans le singulier silence d’un lundi matin, qui s’apparente à un lendemain de fête, pointe l’angoisse du jour d’après. Les hommes politiques s’expriment peu, mais semblent opposés à la manœuvre présidentielle. Surtout, comme tous les Tunisiens, une question les taraude, en attendant les réactions de l’opinion internationale : « Pourra-t-on éviter les effusions de sang ? »