Politique

Covid-19 : comment Macky Sall veut faire du Sénégal un pays producteur de vaccin

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Mis à jour le 28 juillet 2021 à 11:50

Macky Sall, le 27 juillet 2021, lors d’une visite au Centre de traitement des épidémies, à Dakar.

Alors que le pays est frappé par une troisième vague de contaminations, le Sénégal vient de signer un accord pour la construction d’une usine de production de vaccin contre le coronavirus.

Une visite surprise pour réaffirmer sa « reconnaissance » et sa « gratitude » à un personnel soignant débordé. Ce mardi 27 juillet, après des semaines d’atonie face à la troisième vague de contaminations au Covid-19, le président Macky Sall s’est rendu dans plusieurs Centres de traitement des épidémies (CTE) pour appeler au respect des gestes barrières et enjoindre les Sénégalais de se vacciner.

En s’adressant à la nation depuis son domicile le jour de la Tabaski, le 21 juillet dernier, Macky Sall rappelait déjà que la fête se passait dans des « circonstances particulières, marquées par la recrudescence de la pandémie de Covid-19 avec une nouvelle poussée », « caractérisée par l’apparition de plusieurs variants, mais surtout du variant Delta, avec une contagion élevée ». Son appel à la responsabilité et la vigilance des Sénégalais avait tranché avec les images de bains de foule, diffusées par la présidence quelques semaines plus tôt, à l’occasion des « tournées économiques » du chef de l’État à travers le pays. 

Apathie de l’exécutif

Des rassemblements jugés irresponsables par l’opposition et la société civile, qui ont multiplié les déclarations pour fustiger l’inaction de l’exécutif. « Macky Sall, face à cette troisième vague, reste apathique. Il est grand temps pour lui de se ressaisir et d’anticiper l’écroulement de notre système sanitaire et les redoutables autres conséquences observées dans d’autres pays mieux préparés », a déclaré l’ancien ministre et opposant Thierno Alassane Sall.

Les grands rassemblements et déplacements occasionnés par la Tabaski, le 21 juillet dernier, en dépit des injonctions des autorités qui préconisaient de limiter au maximum les déplacements, ont laissé craindre une augmentation des contaminations.

Cheikh Sokhna, lui, n’avait pas le cœur à la fête. L’épidémiologiste et biologiste s’est lancé le 17 juillet dernier dans une tournée à la rencontre des autorités religieuses. Le directeur de recherche à l’IRD (Institut de recherche et de développement), proche de Didier Raoult, s’inquiète de voir depuis plusieurs semaines un relâchement généralisé face à la menace que constitue la pandémie.

« Dès le début de la troisième vague, j’ai eu l’impression que tout le monde avait banalisé le risque, explique-t-il à JA, regrettant « un manque de leadership » de l’État et un manque d’information à destination de la population. Depuis les émeutes de mars, les mesures prises par le gouvernement pour éviter la propagation de la maladie – couvre-feu, interdictions de rassemblement – , ont toutes été abandonnées.

Pour l’expert, les populations sous-estiment les risques liés à l’apparition des variants alpha et delta, à la fois plus contagieux et plus virulent que les formes classiques. Résultat : la courbe descendante de contaminations, qui était à quelques nouveaux cas quotidiens, a connu un pic à plus de 1 500 cas mi-juillet. Le nombre de décès a également augmenté, passant d’une poignée de morts par jour à plusieurs dizaines, principalement à Dakar.

Inciter à la vaccination

Une séance de vaccination devant la presse, au ministère sénégalais de la Santé, le 23 février 2021.

Leo Correa/AP/SIPA

Parmi ces nouveaux-cas, une grande majorité rentre dans la tranche des 15-45 ans, qui est aussi la tranche la moins vaccinée de la population. « Les jeunes diffusent le virus et contaminent les personnes âgées, plus fragiles », alerte l’épidémiologiste. Avec 640 013 Sénégalais vaccinés ce 26 juillet, seule 4% environ de la population a reçu ses doses. Bien loin de l’objectif de 4 millions, fixé par le gouvernement pour la fin de l’année.

« Il faut que les chefs religieux soient des relais et fassent passer le message pour que les gens se vaccinent », affirme Cheikh Sokhna. « Si on ne fait pas attention, nos hôpitaux vont très rapidement être débordés, avertit l’épidémiologiste. N’oublions pas que nos capacités d’hospitalisation sont très limitées et que nous serons bientôt obligés de refuser des malades. Mêmes les cliniques privées commencent à être saturées. »

« Les services sont au bord de l’implosion, surtout à Dakar, et bientôt ce sera quasi impossible de trouver une place pour les malades graves qui sont de plus en plus jeunes », avait alerté le Syndicat autonome des médecins du Sénégal (Sames) à la veille de la fête religieuse.

C’est dans ce contexte qu’a été annoncé, le 21 juillet dernier, la signature d’un accord pour la construction d’un « pôle régional de production » de vaccin à l’Institut Pasteur de Dakar. Des aides ont été accordées, notamment par l’Allemagne (20 millions d’euros) et la France (1,8 millions d’euros).

Un projet qui doit permettre de « jeter les bases de la souveraineté pharmaceutique et médicale du pays et de participer à la réalisation de celle du continent », a fait savoir le ministre de l’Économie Amadou Hott. L’appui des partenaires du Sénégalais doivent permettre, a-t-il ajouté, « d’accélérer la construction de la nouvelle usine de production, d’améliorer l’accès à des vaccins à des prix abordables en Afrique et de faciliter la production de vaccins pour faire face efficacement aux pandémies. »

Produire ses propres vaccins

Une dose de vaccin Sinopharm, lors d’une séance de vaccination à Dakar, en février 2021.

Leo Correa/AP/SIPA

L’usine devrait produire 25 millions de doses par mois d’ici la fin de l’année 2022. Pas de quoi enrayer la troisième vague actuelle, mais une première pierre posée sur le long chemin vers l’indépendance vaccinale du pays, et du continent, où 99 % des vaccins administrés restent importés à ce jour.

Depuis que le pays a lancé sa campagne de vaccination, le 23 février dernier, le Sénégal a reçu plusieurs dons différents de doses contre le vaccin. En mai, la Chine livrait 800 000 doses de Sinopharm, dans le cadre du programme Covax, qui doit permettre à tous les pays d’avoir accès à la vaccination. Le 20 juillet, c’est 151 200 doses de Johnson Johnson qui étaient remises par les États-Unis, également dans le cadre de l’iniative Covax.

Des doses Astrazeneca devraient suivre en août, selon le ministre de la Santé Abdoulaye Diouf Sarr. Ces doses, produites en Inde, ne sont pas reconnues par l’Agence européenne des médicaments. Devant la réticence de la population à aller se faire vacciner, Macky Sall avait menacé, devant les caméras : « Si les Sénégalais ne prennent pas les vaccins, je vais les donner à d’autres pays africains qui en ont besoin. »

Les dons de vaccins par des partenaires étrangers, souvent non-reconnus dans ces mêmes pays donateurs, pose néanmoins question, alors que la méfiance des populations envers la vaccination reste élevée.

« En produisant nos vaccins sur le territoire, les populations pourront être plus rassurées », avance Cheikh Sokhna, qui se félicite également de voir le pays avancer vers plus « d’autonomie ». Sur le continent, certains pays sont également en voie de production (le Maroc avec le Sinopharm, l’Égypte avec le Sinovac ou encore l’Algérie avec le vaccin russe Spoutnik).

Le laboratoire sud-africain Biovac produira quant à lui dès 2022, en partenariat avec Pfizer-BioNTech, le premier vaccin ARNm d’Afrique. Il sera la première entreprise du continent à produire un vaccin à Arn-messager.