Société

Ronaldo, Scarface, El Kaizer… à la rencontre des béliers de combat algériens

Réservé aux abonnés
Par - à Béjaïa
Mis à jour le 25 juillet 2021 à 10:14

Hamza, 40 ans, éleveur comme son père, en compagnie de Rocky.

D’abord concentrée dans l’est du pays, la pratique de la béliomachie séduit aujourd’hui des Algériens de tout âge à travers le pays. Reportage à Béjaïa.

Un terrain vague coincé entre une plage et une route à grande circulation avec une immense foule de jeunes gens venus, pour la plupart, à moto. En ce mois de juillet, une fois n’est pas coutume, il ne s’agit nullement de deux équipes locales qui se disputeraient un ballon de foot. Que nenni.

Le clou du spectacle est un combat que se livrent deux béliers aux énormes cornes sous les clameurs et les vivats de la nombreuse et juvénile assistance. « Gladiateur », à la toison noire, affronte « Rocky » dont la queue, les pattes et le crâne sont teints d’un henné rouge vif.

Le combat est lancé. Les deux bêtes prennent leur élan et se ruent l’une contre l’autre. Le choc des têtes cornues s’entend de très loin. Outre les deux combattants et l’arbitre, seuls les propriétaires des béliers ont le droit de poser le pied sur le ring sablonneux.-

Du quartier au championnat national

Du geste et de la voix, ils encouragent leurs champions à repartir à l’attaque après chaque coup. On leur tire la queue et on leur prodigue quelques brefs massages pour leur redonner du tonus et l’envie de repartir au combat. Surtout après un coup particulièrement brutal qui a obligé l’un des belligérants à mettre un genou à terre.

Au bout d’un combat d’une dizaine de minutes, Rocky se réfugie derrière son propriétaire puis s’enfuit carrément en direction de la plage. Gladiateur est déclaré vainqueur au grand bonheur de la foule qui exulte et envahit le terrain. Tous veulent une photo souvenir ou un selfie avec le héros couvert d’honneurs et de gloire.

Entre sport de combat et passion populaire, la béliomachie compte des milliers d’adeptes et de passionnés en Algérie, particulièrement dans l’est du pays. Des combats et des championnats sont organisés tout au long de l’année dans les villes de Béjaïa, Jijel, Constantine, Souk Ahras, Tebessa El Qala, Annaba et El Tarf.

Ces dernières années, la passion a gagné le centre du pays, les régions d’Alger et de Boumerdes. Du combat de quartier au bas de l’immeuble jusqu’au championnat national, des moutons s’affrontent chaque semaine pour désigner le champion d’Algérie. Il arrive aussi que ces champions traversent les frontières pour des joutes internationales lorsque le champion d’Algérie affronte le champion de Tunisie, pays également réputé pour ces combats de moutons.

Nous ne faisons pas cela pour de l’argent mais simplement par amour

Certains voient dans cette vieille tradition encore vivace dans cette partie du Maghreb, une survivance du culte du dieu-bélier Ammon, jadis adoré par les Égyptiens et par les Libyens. Animal sacré dans les croyances berbères, comme l’atteste la fameuse gravure rupestre du bélier à disque de Fedjet el Kheil, dans le Djebel Amour, qui date de la période dite bubale (8 000 à 6 000 ans avant notre ère), le mouton continue de faire l’objet d’un culte particulier.

« Nass Leghram »

Les dizaines de pages Facebook animées par les passionnés de ce sport de combat contribuent à le populariser et à le structurer. À travers ces pages les défis se lancent et les combats s’organisent. En compagnie de leurs bêtes, les propriétaires de béliers postent des vidéos, dans lesquelles ils jettent le gant à leurs concurrents ou acceptent de relever le challenge qui leur a été lancé.

combats de béliers, algérie
Mohamed, éleveur depuis 2 ans, en compagnie de son bélier Gladiateur.
© Arezki Said

combats de béliers, algérie Mohamed, éleveur depuis 2 ans, en compagnie de son bélier Gladiateur. © Arezki Said

C’est à cette occasion que se désignent le lieu, la date et l’heure du combat. Au jour, à l’heure et à l’endroit convenu, les propriétaires et leurs bêtes arrivent, suivis par les amateurs de combats au nombre de quelques centaines ou quelques milliers selon la réputation des combattants. Tous ces passionnés forment une communauté qui se donne le nom de « nass leghram », « les gens de la passion ».

Parlez d’argent et de paris en présence de ces hommes passionnés par leurs bêtes et ils s’offusquent aussitôt : « Notre passion est d’élever des moutons et de les entraîner à combattre. Nous ne faisons pas cela pour de l’argent mais simplement par amour », insiste Hamza qui avoue dépenser des centaines de milliers de dinars, surtout dans l’achat des bêtes, pour assouvir sa passion.

 Cette passion, c’est comme le foot, la boxe ou la course de voitures

« Je suis né et j’ai grandi au milieu des moutons et de leur fumier. Dans ma famille, l’amour des béliers se transmet de père en fils depuis des générations. Cette passion, c’est comme le foot, la boxe ou la course de voitures », dit Hamza, 42 ans, dont l’écurie compte 12 béliers qui vont du « sauvage », mouton inexpérimenté et non encore entraîné à combattre, jusqu’au champion ayant plusieurs combats à son compte.

Quand on aime, on ne compte ni son temps ni son argent. Passionné de béliomachie, Mohamed, 27 ans, possède un mouton de combat depuis deux ans. La question de la maltraitance animale est vite évacuée. « Je m’en occupe comme s’il était mon enfant », affirme-t-il en caressant d’une main le dos de son champion.

Marche à la plage, pistaches et miel

« On le fait marcher tous les jours 4 à 5 kilomètres en ville ou à la plage. On le fait courir aussi pour garder la forme. On lui donne de l’orge et de l’avoine et parfois des pistaches et du miel et des fruits et des légumes ainsi que de l’huile d’olive pour le transit intestinal », raconte encore Mohamed.

Les passionnés comme Hamza et Mohamed écument les grands souks à bestiaux du pays à la recherche de la bête dont les qualités feront le grand champion de demain. Aussitôt acheté, le mouton est engraissé et entraîné à combattre à l’aide d’un pneu de camion dans lequel il apprend à taper.

Le mouton de combat est soumis à un régime alimentaire très riche qui va de pair avec un entraînement sportif quotidien. Régulièrement tondu puis teint au henné, le bélier doit avoir de la prestance, fière allure et belle apparence. Mais ce qu’on lui demande d’abord, c’est d’avoir de belles cornes.

Cornes acérées et noms de guerriers

Plus elles sont grandes, longues et torsadées, mieux c’est. Arborant un grand harnais de cuir serti de clous autour du cou, il est promené au bout d’une chaîne métallique. Dans les rues de la ville de Béjaïa, il n’est pas rare de croiser ces belles bêtes qui suscitent toujours l’admiration des passants.

Ils se prénomment Tyson, Ronaldo, Hulk, Zorro, El Mig, El Hem (Le Mal) ou encore Siaqa (La Foudre)

Il n’y a bien sûr pas de bélier de combat sans un nom qui fasse rêver ou trembler. Ces guerriers à quatre pattes portent tous des noms de personnages du cinéma ou bien de grands sportifs du foot ou de la boxe. Ils se prénomment Tyson, Ronaldo, Hulk, Zorro, El Mig, El Hem (Le Mal), Siaqa (La Foudre), Ragnar, El Kaizer, Scarface et une multitude d’autres noms atypiques. Certains sont devenus des légendes. « J’ai fait un super parcours avec Mghighda (Le « terrasseur ») qui a fait 9 combats en 3 mois », raconte Hamza.

Les béliers combattent selon leur âge, contrôlé avec leur dentition, et leur poids. Il y a les catégories « fernani » (2 ans), « El-thelthi »(3 ans), « el-Marbouâ » (4 ans). La cote et la valeur du bélier augmentent à chaque combat gagné. Un champion peut valoir jusqu’à 1,2 million de dinar (près de 6500 euros).

Polar, l’ancien champion de Béjaïa, faisait figure d’exception, puisqu’il valait la bagatelle de 4 millions de dinars (environ 25 000 euros). Il est mort invaincu, victime d’une tumeur, au bout d’une dizaine de combats gagnés haut la corne. Dans quelques jours, la ville connaîtra le nouveau champion qui défendra ses couleurs sur d’autres terres où la passion des moutons s’est durablement enracinée.