Politique

Kadhafi, OLP, Angola… Les sept vies du député tunisien Safi Saïd

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Par - à Tunis
Mis à jour le 22 juillet 2021 à 17:37

Safi Saïd, candidat malheureux des présidentielles de 2014 et 2019. © DR

L’ex-candidat à la présidentielle se prépare-t-il à une nouvelle campagne ? La création de son parti, en février, le laisse penser. Retour sur une trajectoire mouvementée.

Candidat malheureux des présidentielles de 2014 et 2019, Safi Saïd, 67 ans, a néanmoins arraché un siège à l’Assemblée. Mais ce n’est pas pour son assiduité qu’il est régulièrement cité dans les baromètres politiques. Le dernier, publié par Sigma Conseil début juillet, le crédite d’un taux de confiance de 27 %, en troisième position après le président de la République Kaïs Saïed, qui recueille 30 %, et l’ancien ministre de la Santé, Abdellatif Mekki, qui affiche 39 %.

Avec 19,6 % de présence dans l’hémicycle et des interventions de plus en plus rares, le journaliste et essayiste, qui aime se voir comme un penseur, demeure pourtant populaire.

« La tourmente politique a balayé ceux qui n’étaient pas adossés à un parti. Safi Saïd ne travaille pas son image à l’Assemblée, mais à travers les médias qui l’invitent régulièrement », commente un élu. Sa tendance à vouloir en découdre a fait de ce champion des phrases bien senties un bon client pour les médias.

Avec sa crinière blanche, sa voix qui porte, le député de Tunis qui se voyait locataire de Carthage s’est composé un personnage au parcours singulier. Natif d’El Guettar, zone minière de la région de Gafsa (Sud Ouest), il quitte, par crainte d’être inquiété, la Tunisie au lendemain des événements de Gafsa, action de déstabilisation de la Tunisie menée par la Libye en 1980.

Le parti du Fatah le menacera de mort pour s’être épanché auprès des Syriens

Diplômé en sciences politiques de l’université de Beyrouth, il obtient un certificat en Prospective de l’université Mohammed V au Maroc, et développe un tropisme marqué pour le Moyen-Orient.

Liens avec la Syrie

À Beyrouth, il fréquente les milieux intellectuels et ceux de la presse, et s’intéresse également à Mouammar Kadhafi, « guide de la Révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste ». Safi Saïd suit alors la mouvance nationaliste arabe si particulière des années 1980, fréquente l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et les figures de la gauche arabe.

Son parcours comporte quelques zones d’ombre, alors que son statut d’intellectuel lui permet d’évoluer dans les premiers cercles politiques. Il aurait joué, dans les années 1980-1990, à un jeu trouble et rapporté aux uns et aux autres des informations confidentielles. Le parti du Fatah le menacera de mort pour s’être épanché auprès des Syriens tandis que, soupçonné d’être trop bavard, il deviendra indésirable en Irak et en Libye.

On s’étonne du français impeccable de ce charmeur qui feint pourtant de ne pas pratiquer la langue de Molière, tout comme il est moins prolixe sur ses passages au Mozambique et en Angola ainsi que ses relations avec des dirigeants d’Amérique latine. À lui seul, Safi Saïd est un concentré de l’agitation du monde des années 1970-1980, un véritable label vintage.

Les positions panarabes de gauche de cet admirateur de Ben Bella, qui se présente comme un rebelle, ont des relents de révolution post-nasserienne, déconnectés du présent. Cela n’empêche pas Safi Saïd de fustiger le chef de l’État, Kaïs Saïed, en assurant « qu’il ne connaît rien à la cause palestinienne ».

Il couvre d’injures Jawhar Ben Mbarek en 2016, avant d’en venir aux mains avec l’éditorialiste

Il est aussi capable de devenir injurieux, notamment lorsqu’il couvre d’injures Jawhar Ben Mbarek en 2016, avant d’en venir aux mains avec l’éditorialiste sur le plateau de l’émission « Al Yawm Athamen » sur la chaîne Al Hiwar Ettounsi. Toujours à la télévision, il pratique la douche écossaise : il peut tenir des propos peu amènes en direction des binationaux, qu’il souhaite exclure des charges politiques pour des raisons éthiques, et s’excuser par la suite.

Champion des contradictions, il assure que « la Tunisie n’a pas besoin de dialogue ». « Ce qui lui faut, reprend-il, c’est que tout le monde se rencontre autour d’une même table malgré les différends idéologiques ». En pleine crise économique, il estime que les salaires des hauts commis de l’État sont insuffisants, « une insulte publique aux Tunisiens qui souffrent de la précarité », s’emporte contre un député du Sud qui reconnaît que le trublion des plateaux de télévision a un potentiel électoral dans sa région.

Sous l’aile de Kadhafi

Ses collaborations avec des quotidiens comme Al Shark Al Awsat et As-Safir lui ouvrent de nombreuses portes. Celui qui a toujours eu l’ambition de se faire un nom lance des titres qui seront souvent financés par Kadhafi, lequel a pris le bouillonnant jeune homme en sympathie.

À la disparition du guide, il reproduira des liens similaires en 2012 avec un proche de Kadhafi, Chafik Jarraya, sulfureux homme d’affaires tunisien, aujourd’hui inculpé pour malversations, qui sera le bailleur de fonds de la revue Orabiat. Mais Safi Saïd, qui aime à discourir, souvent jusqu’à des heures tardives dans les bistrots de Lafayette à Tunis, sait rebondir.

Il passe à la politique, et ses prises de position nationalistes trouveront un écho auprès du parti Echaab, qui propose sa candidature au poste de chef du gouvernement en 2020. Il sera recalé par Kaïs Saïed, son rival électoral devenu président de la République. Mais Safi Saïd croit en sa bonne étoile. En février 2020, il a annoncé le lancement d’une formation, curieusement baptisée « Le jardin des abeilles ».