Politique

Pegasus : Macron, Mohammed VI et les grandes oreilles

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Mis à jour le 23 juillet 2021 à 09:26

Le président français Emmanuel Macron et le roi du Maroc Mohammed VI à Rabat, le 15 novembre 2018. © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP

Alors que le Maroc a démenti utiliser le logiciel israélien Pegasus, le numéro du président français est apparu dans l’enquête. Pas sûr, pour autant, que l’affaire débouche sur une crise entre Rabat et Paris…

Nouveaux rebondissements dans le scandale Pegasus : le 18 juillet, la plateforme Forbidden Stories, l’ONG Amnesty International et un consortium de médias, composé entre autres du Monde, du Guardian, de Radio France ou encore du Washington Post, a publié une série d’articles au sujet du logiciel espion commercialisé par l’entreprise israélienne NSO qui servirait à surveiller des opposants, des militants et des journalistes du monde entier, mais aussi des diplomates, des figures politiques de premier plan et des chefs d’État en infiltrant leur téléphone portable.

Problème : dans la liste des 50 000 numéros sélectionnés par les clients de NSO, figurent près de 1 000 Français, dont le fondateur de Mediapart, Edwy Plenel, la journaliste de L’Humanité Rosa Moussaoui, le polémiste Éric Zemmour et même… le président Emmanuel Macron. Des personnalités qui seraient, selon les enquêteurs, toutes surveillées par les services de renseignement marocains.

Le 19 juillet, les autorités du royaume ont démenti fermement ces allégations via un communiqué diffusé par l’agence de presse officielle MAP où elles assurent n’avoir jamais acquis le logiciel Pegasus.

« Le Maroc est un État de droit, qui garantit le caractère secret des communications personnelles par la force de la Constitution et en vertu des engagements conventionnels du royaume et des lois et mécanismes judiciaires et non judiciaires garantissant la protection des données à caractère personnel et la cybersécurité », indique ainsi le texte en question.

Convaincues qu’une campagne de dénigrement du royaume est actuellement à l’œuvre, les autorités marocaines estiment que ces « attaques haineuses trahissent la volonté de certains milieux médiatiques et d’ONG de le mettre sous leurs ordres et tutelle ».

Difficile à prouver

Ces dénégations sont-elles crédibles ? Dans un nouveau communiqué du 21 juillet, dont tous les mots ont été savamment pesés, le gouvernement marocain « met au défi » le consortium d’investigation de « fournir la moindre preuve tangible et matérielle » en appui à ce qu’il qualifie de « prétendue infiltration des appareils téléphoniques de plusieurs personnalités publiques nationales et étrangères à travers un logiciel informatique ».

Il est impossible de déterminer si un client de NSO a tenté d’introduire Pegasus dans les téléphones de ces personnalités

Si ce type d’intrusion via le système Pegasus aurait été détecté, selon l’enquête d’Amnesty et Forbidden Stories, sur plusieurs téléphones appartenant à des journalistes marocains et français ainsi qu’à des activistes de la société civile en relation avec le Maroc, l’infection d’appareils utilisés par trois chefs d’État (dont Emmanuel Macron) et dix Premiers ministres à travers le monde relève pour l’heure de l’hypothèse.

« On a trouvé ces numéros de téléphone, mais on n’a évidemment pas pu faire d’enquête technique sur le téléphone d’Emmanuel Macron. Cela ne nous dit pas si le président a été réellement espionné », a ainsi expliqué le directeur de Forbidden Stories, Laurent Richard. Le Washington Post, qui fait également partie du consortium, ajoute que, faute d’avoir pu examiner les portables en question, « il est impossible de déterminer si un client de NSO a tenté d’introduire Pegasus dans les téléphones de ces personnalités ».

Le listing des quelque 50 000 numéros introduits dans ce logiciel constitue une sorte de Bottin de l’élite politique et économique mondiale, confectionné sur la base de sources quasi ouvertes ou via des sociétés de courtiers en données, dont disposent tous les services de renseignement et toutes les sociétés privées présentes sur le marché des « grandes oreilles » qui se respectent. Le fait de figurer sur cette liste est une chose. Celui d’être une cible, ou d’être sélectionné pour le devenir, en est une autre.

L’espionnage, tous les pays le pratiquent, en particulier sur le continent, qui est une cible de choix

Si le communiqué du gouvernement marocain « rejette catégoriquement » les « allégations mensongères et infondées » selon lesquelles il utiliserait le logiciel Pegasus, il se garde bien cependant de démentir toute activité d’espionnage pour une bonne raison : cela ne serait pas crédible.

L’espionnage, tous les pays le pratiquent, en particulier sur le continent, qui est une cible de choix. Les Français Amesys (devenue Ames et Nexa Technologies), Ercom et Suneris, dont la proximité avec les services de renseignement hexagonaux est un secret de Polichinelle, rivalisent sur ce marché avec leurs concurrents américains, chinois, russes, allemands, italiens, danois… auprès de clients qui sont tous des États, comme le révélait en janvier 2020 une longue enquête de JA.

Toutes ces sociétés, qui ont partie liée avec l’appareil sécuritaire de leur pays d’origine, proposent de pénétrer les téléphones et d’en aspirer les données. Le groupe israélien NSO, qui commercialise le très onéreux et très sophistiqué système Pegasus, n’est pas en reste.

Présente en Côte d’Ivoire notamment, cette société s’est attaché les services d’un… ancien ambassadeur de France en Israël et aux Etats-Unis, Gérard Araud, en tant que conseiller chargé de la « protection des droits de l’homme et de la vie privée ». Comme tous les États, et quelles que soient les précautions juridiques prises pour encadrer de telles actions, le Maroc pratique donc l’espionnage et le contre-espionnage.

Mohamed VI espionné par ses propres services ?

À cet égard, si des personnalités algériennes figurent sur le listing des numéros de Pegasus (ou de n’importe quel autre logiciel de surveillance), comme l’affirme le consortium, s’en étonner, voire s’en scandaliser, relève de la naïveté.

Les relations entre les deux voisins sont, comme on le sait, particulièrement tendues et chacun s’efforce d’anticiper ce que prépare l’autre, particulièrement à propos du Sahara. L’Algérie n’est pas, à notre connaissance, cliente de NSO Group, mais les sociétés russe Proteï et chinoise ZTE Corp et Huawei y fournissent des prestations équivalentes.

Le roi Mohamed VI lui-même a-t-il été espionné ? C’est l’assertion la plus étonnante – pour ne pas dire ahurissante – de la partie marocaine du « Pegasusgate ». Le souverain aurait été espionné par… ses propres services !

Outre le fait qu’on ignore de quel numéro il s’agit, comment (et auprès de qui) le consortium s’y est pris pour l’identifier et le vérifier (M6 n’est pas Emmanuel Macron : il n’échange pas de SMS et ne dispose d’aucun compte sur les réseaux sociaux), cela signifierait que le roi aurait été placé sous surveillance par l’un des deux pôles de la communauté marocaine du renseignement : la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) ou la Direction générale des études et de la documentation (DGED).

Certains médias, qui n’ont du Maroc qu’une connaissance expéditive, ont aussitôt fait le rapprochement avec la période des années 1970 et 1980, celle des généraux Oufkir et Dlimi et des complots contre Hassan II. Surréaliste pour ceux – rares il est vrai – qui connaissent Abdellatif Hammouchi, le patron de la DGST, et Yassine Mansouri, celui de la DGED (renseignement extérieur).

Imaginer Hammouchi et Mansouri espionnant leur souverain relève de la pure fiction

Le premier est un juriste spécialiste de l’islam radical passé par le ministère de l’Intérieur et le second, un ancien condisciple du monarque au collège royal, premier civil à accéder à la tête d’une « maison » jusque-là réservée aux militaires.

Purs produits de la génération M6, ces deux hauts fonctionnaires sont d’une loyauté absolue envers celui à qui ils doivent toute leur carrière et auprès de qui ils prennent leurs ordres. Les imaginer espionnant leur souverain relève donc de la pure fiction et d’une méconnaissance absolue des rouages du système sécuritaire marocain. Dès lors, une question se pose : s’il s’avère (ce qui reste à démontrer) qu’un portable appartenant au souverain a été infecté par Pegasus, qui est l’auteur d’un tel acte ?

« Un jeu auquel on est habitué »

Quelles seraient les conséquences pour les relations Maroc-France ? Les allégations du consortium à l’encontre des services marocains selon lesquelles existerait un espionnage tous azimuts de personnalités françaises, en particulier du président Emmanuel Macron, sont très graves si elles sont démontrées. À ce stade, elles restent hypothétiques, faute d’analyse technique, contradictoire et publique du téléphone présidentiel – une perspective guère probable.

L’ancien patron du renseignement intérieur français Bernard Squarcini ne dit pas autre chose : « Il faut bien faire la distinction entre une bibliothèque sur laquelle on peut se reposer et des tentatives réelles d’intrusion ou de l’infection véritable », a-t-il déclaré sur les ondes d’Europe 1, avant d’émettre de sérieux doutes sur les accusations portées contre les services marocains : « C’est trop facile […], le Maroc est un partenaire, il est adossé à d’autres grands pays, d’autres grandes puissances avec lesquelles il coopère ». Précisant que cette affaire Pegasus « fait partie d’un jeu entre services auquel ils sont habitués ».

Du côté des décideurs, ces affaires restent d’un intérêt mineur, voire marginal

Un point de vue partagé par un ancien diplomate marocain, selon qui, quand bien même des preuves matérielles venaient à apparaître, tout cela n’aurait qu’un impact très mineur sur la qualité de la coopération entre les deux pays.

« Il y aurait peut-être une petite brouille, une demande d’explication de la part de la France, des condamnations verbales pour la “consommation médiatique”, mais ce ne serait qu’un petit nuage qui s’estomperait rapidement. Les incidents entre agences d’espionnage sont monnaie courante et sont le plus souvent réglés en dehors des radars des médias. Cela fait partie du métier du renseignement », assure le diplomate marocain.

Et d’ajouter : « Rabat et Paris sont liés par des intérêts communs très importants, que ce soit sur les plans sécuritaire, économique ou politique, avec des agendas stratégiques enchevêtrés. Ce type d’affaires peut certes scandaliser les médias, mais du côté des décideurs, elles restent d’un intérêt mineur, voire marginal, en comparaison des enjeux stratégiques des pays. »

En somme, les relations entre Rabat et Paris dépassent le « jeu » habituel entre agences d’espionnage. Ils ont d’ailleurs montré leur forte résilience dans des affaires beaucoup plus sensibles, comme en février 2014, lors de la descente des policiers français dans la résidence de l’ambassadeur marocain à Paris pour tenter d’arrêter Abdellatif Hammouchi, de passage dans la capitale. Une méthode musclée, tout sauf diplomatique, qui avait donné lieu à des tensions entre les deux pays. Mais la page a été vite tournée… au nom des intérêts suprêmes et des liens historiques entre la France et le Maroc.

Un épisode qui résume à lui seul « la résilience des relations bilatérales et de la capacité des deux pays à surmonter leur différend », comme le rappelle le président de l’Institut marocain d’intelligence stratégique, Abdelmalek Alaoui, dans son dernier livre, Le Temps du Maroc.