Politique

Algérie-Maroc : quand Lamamra et Hilale croisent le fer

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 23 juillet 2021 à 15:23

Ramtane Lamamra et Omar Hilale © Montage JA/ Louiza Ammi pour JA; FABIO FRUSTACI/EPA/MAXPPP

Le chef de la diplomatie algérienne et le représentant du Maroc auprès de l’ONU se sont de nouveau affrontés par médias interposés sur deux sujets hautement inflammables.

Nouvelle crise diplomatique entre l’Algérie et le Maroc. Et elle est sinon grave, du moins sérieuse. Le 19 juin, Alger décide de rappeler pour consultation, avec effet immédiat, son ambassadeur à Rabat, Abdelhamid Abdaoui. Dans le communiqué diffusé par le ministère des Affaires étrangères et de la Communauté nationale à l’étranger, celui-ci n’exclut pas de prendre d’autres mesures, sans autres précisions.

Ce rappel d’un ambassadeur n’est pas le premier dans l’histoire commune des deux voisins. En octobre 2017, le Maroc avait rappelé pour consultation son représentant diplomatique en Algérie, Hassan Abdelkhalek, pour protester contre les propos de l’ancien chef de la diplomatie algérienne, Abdelkader Messahel, lors d’un forum des chefs d’entreprise qui s’était tenu à Alger.

Le précédent Messahel

Évoquant les investissements marocains en Afrique, Messahel avait alors affirmé : « Les banques marocaines, c’est le blanchiment de l’argent du haschisch. Ce sont des chefs d’État africains qui me le disent. » Et d’ajouter que Royal Air Maroc (RAM) « transporte autre chose que des passagers ». Une manière à peine déguisée d’accuser la compagnie publique marocaine de verser dans le trafic de drogue.

La colère des autorités marocaines est telle que la RAM sollicite trois avocats afin d’étudier la possibilité de déposer une plainte devant la justice française contre Abdelkader Messahel. Mais la procédure n’est finalement pas menée à son terme et l’ambassadeur marocain regagne son poste à Alger un mois après son rappel – sans que les tensions entre les deux pays ne connaissent un véritable apaisement pour autant.

Parmi les responsables algériens visés, figurerait le chef d’état-major de l’armée, Saïd Chengriha

La crise qui s’installe ce mois de juillet entre Alger et Rabat ne manquera pas de connaître de nouveaux rebondissements après les révélations sur une opération de surveillance des téléphones de hauts dirigeants civils et militaires algériens que les services marocains auraient ciblés entre 2017 et 2019. Selon l’enquête d’un consortium de médias internationaux, Rabat aurait utilisé le logiciel espion Pegasus, développé par l’entreprise israélienne NSO, pour espionner ou tenter d’espionner quelque 6 000 numéros de téléphone algériens.

Parmi les responsables visés figureraient des membres de la famille Bouteflika, l’ancien chef d’état-major de l’armée Ahmed Gaïd Salah et son successeur Saïd Chengriha, Wassini Bouazza, ex-chef des services de renseignement intérieur, Nouredine Bédoui, ancien Premier ministre, ou encore Ramtane Lamamra.

Toujours le Sahara

Nommé le 8 juillet dernier ministre des Affaires étrangères, Lamamra, 69 ans, est justement au cœur de la gestion de cette crise avec le voisin de l’ouest. À l’origine de celle-ci, Omar Hilale, 70 ans, représentant permanent du Maroc auprès des Nations unies. Au cours du mois de juillet, Hilale a fait distribuer aux pays non alignés une note dans laquelle il affirme que le « peuple kabyle mérite, plus que tout autre, de jouir pleinement de son droit à l’autodétermination ». Une réponse à Ramtane Lamamra qui, dès sa prise de fonctions, avait réitéré la position de l’Algérie sur la question du Sahara en soutenant le droit des Sahraouis à l’autodétermination sous l’égide de l’ONU.

Ce conflit qui oppose depuis 1975 le Maroc au Front Polisario continue d’empoisonner les relations entre les deux pays au point qu’aucune normalisation n’est possible faute d’un règlement définitif. Et c’est peu dire que leurs positions respectives sur ce dossier sont aussi tranchées qu’inconciliables.

Pour Rabat, le Sahara est un territoire marocain et la solution ne peut être envisagée que dans le cadre d’un projet d’autonomie. En outre, le soutien inconditionnel de l’Algérie au Polisario en fait un troisième acteur du conflit, aux yeux du royaume.

De son côté, Alger voit dans la problématique sahraouie une affaire de décolonisation qui doit être réglée dans le cadre d’un référendum organisé avec l’appui des Nations unies.

Les deux hommes présentent des profils de diplomates chevronnés au caractère fort

Aujourd’hui plus que jamais sans doute, Hilale et Lamamra sont chargés de défendre les intérêts respectifs de leurs pays et de croiser le fer par médias interposés. Les deux hommes présentent des profils de diplomates chevronnés au caractère fort, maîtrisant chacun toutes les complexités du dossier sahraoui.

Duel de professionnels madrés

Ancien ambassadeur en Indonésie, en Australie et en Nouvelle-Zélande, Hilale connaît bien l’Algérie pour y avoir exercé au cours de sa longue carrière des fonctions à l’ambassade du Maroc. Représentant permanent du royaume à Genève pendant plusieurs années, il a maintes fois croisé le fer avec des diplomates algériens, notamment sur la question du Sahara.

Réputé intransigeant, ce natif d’Agadir qu’on surnomme le « Pitbull » ne manquait jamais une occasion de monter au créneau pour donner la réplique à Lamamra à l’époque où celui dirigeait la diplomatie algérienne.

Le retour de ce dernier aux Affaires étrangères après une éclipse qui aura duré deux ans s’inscrit dans une volonté algérienne de redéployer un appareil diplomatique frappé par des années d’inertie, de rejouer un rôle de puissance à l’échelle régionale et de retrouver sur le plan continental l’influence perdue du fait de l’effacement de l’ancien président Bouteflika. Diplomate au long cours, fin connaisseur de l’Afrique, ami de plusieurs chefs d’État, Lamamra est l’homme chargé de cet ambitieux programme.