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« Adjudant », « intégriste » et autres « conquistador »

| Écrit par Par Dominique Mataillet

Le français, autant que tout autre langue européenne, s’est enrichi d’emprunts glanés aux quatre coins du monde. Qu’ils soient venus avec les marins, avec les marchands ou avec les soldats, qu’ils touchent aux habitudes alimentaires, à la gastronomie, aux techniques, à la nature, ce sont quelque trois mille mots qui ont été importés depuis le XIIe siècle. Loin de toute érudition ennuyeuse, la linguiste Marie Treps s’est employée à rendre à chacun sa couleur et son parfum propres(*).
Le regroupement par thèmes de ces mots immigrés donne parfois d’intéressantes indications sur la perception que les Français ont eu des autres peuples. Pourquoi, par exemple, nombre de termes originaires de la péninsule Ibérique ressortissent-ils au registre de la guerre ou de la violence ? Les relations entre la France et sa voisine d’outre-Pyrénées ont-elles été particulièrement brutales au cours des derniers siècles ? Cela mérite réflexion.
Ainsi « guérilla », qui évoque spontanément l’Amérique du Sud, a-t-il été introduit en 1812, en pleine guerre napoléonienne, pour désigner une petite formation militaire offensive. Quant à l’irruption dans le vocabulaire français d’« intransigeant », elle est liée à des circonstances politiques précises : intransigente désignait les républicains fédéralistes insurgés contre le pouvoir central en 1873.
En remontant le temps, on trouve « adjudant » (ayudante) qui est arrivé en France en 1671. Le mot a d’abord désigné un aide-canonnier avant de prendre le sens qu’on lui connaît aujourd’hui : le plus élevé en grade des sous-officiers.
Un cas particulier : « junte ». En espagnol, junta évoque une assemblée appelée à diriger les affaires d’une collectivité. Selon le contexte, le mot pouvait sous-tendre une idée de subversion. Mais ce n’est qu’en 1871, soit près de trois cents ans après son emprunt à la langue de Cervantès, qu’il a été utilisé pour qualifier un pouvoir dictatorial. Et il faudra attendre 1960 pour qu’il prenne son sens actuel : un gouvernement ayant pris le pouvoir par un coup d’État.
L’Espagne nous a également transmis des mots évoquant la violence religieuse. Popularisé par Voltaire dans ses dénonciations de l’intolérance, « autodafé » (auto da fe, « acte de foi ») est arrivé dans l’Hexagone à la fin du XVIIe siècle. Integrista, d’où nous est venu « intégriste » au début du XXe siècle, a un sens précis dans son pays d’origine, où il désigne les membres d’un courant politique réclamant une subordination de l’État à l’Église catholique.
Toujours dans le registre militant, on est étonné d’apprendre que « camarade » a été emprunté dès le XVIe siècle à l’espagnol, avec le sens de « chambrée » puis de « compagnon de chambrée ».
Et pour terminer ce petit tour d’horizon, une autre surprise. « Conquistador », qu’on aurait imaginé remonter à l’époque des Cortés et autres Pizarro, n’est apparu en France qu’à la fin du XIXe siècle. Et encore, George Sand, à qui on doit l’importation de ce terme, l’utilise-t-elle pour parler de Jacques Ier, roi d’Aragon, conquérant des Baléares et du royaume de Valence.

Les Mots voyageurs. Petite histoire du français venu d’ailleurs, de Marie Treps, Le Seuil, 368 pp., 21 euros.

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