Société

Tunisie – Rania Amdouni : « J’ai été condamnée pour des raisons 100 % politiques »

La militante féministe et LGBTQi+ Rania Amdouni, très mobilisée au sein des mouvements sociaux en Tunisie, a passé dix-neuf jours derrière les barreaux avant de rejoindre la France où elle demande l’asile politique, dénonçant une police et une justice à charge.

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Mis à jour le 28 août 2021 à 11:18

La militante LGBTQI+, queer et féministe Rania Amdouni brandit une pancarte qui dit ‘resist’ devant les membres des forces de sécurité lors d’une manifestation qui s’est tenue avenue Habib Bourguiba à Tunis, le 12 juin 2021, pour protester contre les brutalités policières, après une vidéo de la police déshabille et bat un mineur. © Chedly Ben Ibrahim/AFP

Son arrestation et son emprisonnement en février dernier avaient suscité une vague de protestation internationale. La militante tunisienne queer et féministe Rania Amdouni, libérée depuis le 17 mars, est désormais exilée à Paris où elle a demandé l’asile politique. La procédure est en cours. Nombre d’organisations des droits de l’homme voient dans son cas une illustration des dérives policières et judiciaires d’une Tunisie dont la transition démocratique peine encore à se consolider. Et une preuve de plus du harcèlement dont peuvent être victimes les activistes dans le pays, alors que les vagues de répression policière se sont accentuées ces derniers mois.

À 26 ans, Rania Amdouni a en effet multiplié les expériences de militantisme. Formée à l’école des mouvements sociaux et à leurs cortèges de manifestations depuis la révolution de 2011, elle s’est engagée dès 2013 au sein de l’opposition de gauche. D’abord au Front populaire, puis au sein d’Al-Massar (Voie démocratique et sociale).

En 2017, elle met fin à son appartenance partisane et rejoint les rangs de la société civile. Présidente de l’association Chouf de défense des personnes LGBTQi+ et des femmes victimes de violences, elle est membre de l’association de défense des minorités (dont les minorités sexuelles) Damj pour la justice et l’égalité. Elle est également cofondatrice du mouvement féministe Falgata (« on en a marre ») et du collectif Brigade activistes des clowns qui défend les droits de la personne au travers de performances théâtrales.

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Jeune Afrique : Vous vous êtes exilée à Paris et avez demandé l’asile politique en France, à quels dangers faisiez-vous face en Tunisie ?

Rania Amdouni : Je me sens directement menacée par l’État tunisien, car différents syndicats de police ont publié à plusieurs reprises des informations personnelles me concernant sur les réseaux sociaux, avec mon nom et ma photo, assortis de propos virulents. Par ailleurs, le chef de file du parti Al Karama, Seifeddine Makhlouf, a publié sur sa page Facebook officielle ma photo dans un post violent. Ce sont clairement des incitations à la haine.

Vous avez porté plainte contre la police tunisienne le 27 février pour harcèlement et agression verbale avant que la situation ne se retourne contre vous. De quels faits aviez-vous précisément été victime ?

J’ai porté plainte contre un agent de police qui m’a agressée verbalement, sans aucune raison. Je marchais simplement dans la rue en rentrant chez moi à Tunis vers 21 heures quand cet homme m’a interpellée et m’a adressé des propos violents misogynes et « lesbophobiques », tout en mentionnant ma participation à des manifestations. J’ai porté plainte au commissariat, mais les policiers, au lieu de recevoir cette demande, ont porté plainte contre moi. J’ai vu qu’ils avaient affirmé que je m’étais montrée violente ou que j’avais crié, mais ce n’est pas vrai. Ils ont cherché un prétexte car, pour eux, ma plainte représentait un affront. J’ai été arrêtée le jour même et placée en garde à vue durant 48 heures avant d’être emprisonnée.

Où en est votre procédure initiale de plainte ?

Je n’ai pas pu faire valoir mon droit, elle n’a pas abouti. Je n’ai pas évoqué cette plainte depuis pour éviter les provocations dans un moment compliqué et pour me concentrer sur l’organisation de mon départ pour Paris. Mais j’espère pouvoir relancer cette démarche.

Ce sont des conditions de détention insupportables et inhumaines

Vous avez passé dix-neuf jours à la prison pour femmes de la Manouba (banlieue ouest de Tunis), quelles étaient vos conditions de détention ?

Ce sont des conditions insupportables et inhumaines. J’ai constaté un climat de violence, surtout verbale de la part des gardiens, mais aussi entre détenues. Il y a également un manque d’hygiène et de soins, ce qui est d’autant plus choquant en période de pandémie. J’ai eu une infection et je n’ai pas reçu de traitement. Il a fallu attendre l’intervention de mon avocat pour que je puisse recevoir mes médicaments contre le diabète et l’asthme, mais ils ne m’étaient pas donnés de manière régulière. Sans parler des restrictions de sortie de trente minutes par jour dans la cour, du manque criant de lits qui oblige des détenues à dormir par terre, et du fait que des personnes accusées de terrorisme, des criminels ou des voleurs soient mélangés.

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Vous avez été condamnée le 4 mars en première instance à six mois de prison ferme pour outrage aux forces de l’ordre et atteinte aux bonnes mœurs et avez finalement écopé d’une simple amende en appel de 200 dinars (60 euros). Quelle est la portée pour vous de cette décision de justice ?

J’ai d’abord été très surprise de la sévérité de ma condamnation, alors que je n’avais rien fait. D’autant plus que les policiers ont menti. J’ai été condamnée pour des raisons 100 % politiques, car je suis activiste LGBTQi+ et engagée dans les mouvements sociaux. Je ne rentre pas dans la norme et ça dérange. Ils ont évoqué une atteinte aux bonnes mœurs, comme le permet encore l’article 226 bis du Code pénal, mais ce texte devrait être révisé. J’avoue avoir ensuite été soulagée de recevoir une amende, mais cette condamnation reste injuste.

Vous vous mobilisez pour défendre la cause des LGBTQI+. Quelles sont vos principales revendications ?

On est vraiment dans le pétrin en Tunisie. C’est dangereux d’y être ouvertement LGBT. Il faut mettre fin d’urgence à l’article 230 du Code pénal qui pénalise la sodomie et autorise la pratique d’un test anal, aujourd’hui encore utilisé pour cibler les homosexuels. Il faut aussi criminaliser les agressions homophobes, lesbophobes, transphobes. J’ai personnellement reçu des menaces de mort sur les réseaux sociaux et j’ai été agressée dans l’espace public à plusieurs reprises. Tous les activistes queer, en général, y sont menacés et subissent un harcèlement policier jusqu’à leurs maisons, au nom de supposées valeurs morales.

L’Islam politique renforce la pression sur les femmes au quotidien

Vous êtes également impliquée dans les mouvements féministes et avez notamment fondé Falgatna (« On en a marre »). La Tunisie passe souvent pour le bon exemple régional en matière de droit des femmes, est-ce une image d’Épinal ?

Clairement. Des avancées sont également nécessaires dans ce domaine alors que l’Islam politique renforce la pression sur les femmes au quotidien. Par ailleurs, l’article qui criminalise les violences faites aux femmes par exemple n’est pas appliqué. Chaque jour, des violences menant parfois au décès et des viols sont encore commis à leur encontre, en toute impunité.

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Comptez-vous continuer à mener ces engagements depuis Paris ?

Je vais d’abord souffler et me remettre de cette période difficile après ces agressions et mon passage en prison. Mais je continuerai évidemment ma lutte pour la liberté d’expression et les droits humains, mais aussi contre l’Islam politique, même à distance, car je ne me vois pas revenir en Tunisie avant longtemps. J’ai le projet d’écrire un livre sur mon expérience depuis la révolution et j’en discute avec un éditeur. J’aimerais également réaliser un film sur ce sujet et reprendre mes études, car je n’ai pas pu valider ma dernière année de BTS audiovisuel à Tunis, à cause de mon emprisonnement. Le combat continue !