Politique

Coronavirus : les Tunisiens vaccinés peuvent-ils se rendre en Europe ?

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Par - à Tunis
Mis à jour le 21 juillet 2021 à 14:27

Une femme reçoit une dose de Sinopharm au centre de vaccination du Palais des congrès à Tunis. © A Tunisian woman receives a dose of the Chinese Sinopharm vaccine at the Palais des Congres in the capital Tunis on July 20, 2021. – Tunisia, where vaccine stocks remained limited until recently, only fully vaccinated 913,000 people, or about 8% of its population, a rate that remains among the highest in Africa © FETHI BELAID/AFP

Alors que l’initiative pour inciter la population à se faire vacciner a été victime de son succès, faute de préparation, le débat enfle sur les vaccins non agréés par l’Union européenne.

La campagne de vaccination contre le Covid-19 décidée en dernière minute pour les deux jours de la fête de l’Aïd el kebir (les 20 et 21 juillet) a coûté son poste au ministre de la Santé, Faouzi Mehdi. L’idée était d’organiser deux journées de portes ouvertes ciblant, après inscription au registre des vaccinations Evax, des populations non-vaccinées.

Il a été limogé dès la fin de la première journée, le 20 juillet au soir, tant l’organisation de son initiative a été chaotique. Il passe la main à Mohamed Trabelsi, ministre des Affaires sociales qui assurera l’intérim.

Impréparation

Les 18-44 ans pouvaient recevoir leur première dose de Sinopharm et les plus de 45 ans celle d’AstraZeneca, sans attendre un rendez-vous. À première vue, la formule était judicieuse et mettait à profit la trêve de l’Aïd pour relancer une vaccination qui tourne au ralenti. Mais les images diffusées sur les réseaux sociaux ont révélé l’ampleur de l’impréparation des autorités.

« Il faudrait mesurer les contaminations générées par ces rassemblements »

Sous un soleil de plomb, des centaines de Tunisiens attendent dès le matin une ouverture des portes à 13 heures pour ensuite se ruer dans les centres de vaccination dans un désordre indescriptible. « Il faudrait mesurer les contaminations générées par ces rassemblements », suggère une infirmière bénévole à Tunis.

L’empressement des citoyens à se faire vacciner a été général mais n’avait pas été prévu par les autorités qui ont semblé elles-mêmes surprises du succès de l’initiative. L’Aïd et le faible taux d’inscription sur le système Evax depuis sa mise en ligne en janvier 2021 ne laissaient pas augurer d’une telle mobilisation. Mais ces dernières semaines, la population a pris conscience de la gravité de la situation.

« Je voulais profiter de l’opportunité de me faire vacciner sans attendre », explique Amine 20 ans qui a perdu deux membres de sa famille atteints du Covid-19. Mais le ministère de la Santé a négligé d’annoncer que seul un millier de doses par centre serait disponible et a été bien embarrassé de refuser les milliers de personnes qui se sont présentées. « Un vrai gâchis », commente un médecin qui accuse le gouvernement d’incompétence.

Pour certains, surtout les jeunes, ces vaccins sont un précieux sésame qui  leur permettra de voyager. « Vu le peu de vaccins dont dispose la Tunisie, il aurait fallu attendre encore des mois le tour des 18-30 ans puisque les plus âgés sont vaccinés avant. Cette opération portes ouvertes contournait cette attente », explique Slim Turki, un cuisinier pressé de partir en stage à Dubaï. L’initiative de Faouzi Mehdi a de plus occulté le débat sur le passeport vaccinal et l’accès désormais de plus en plus contraignant à l’Europe.

Inaccessible Europe

Les vaccins à disposition des pays de la rive sud de la Méditerranée ne sont en général pas agréés par les pays européens comme le Sinopharm ou le Spoutnik. L’Astrazeneca n’est lui destiné qu’aux plus de 45 ans et le Pfizer réservé à ceux qui souffrent de pathologies lourdes.

Un  vrai casse-tête notamment pour les bacheliers qui entament des études en France mais qui ne pourront recevoir un vaccin reconnu par l’Hexagone. Voyager pour le plaisir devient impensable mais ceux du Sud s’étonnent surtout d’un tel frein aux affaires et à la liberté de circulation. Certains se veulent néanmoins rassurants : « L’Europe ne peut pas indéfiniment faire l’impasse sur 1,5 milliard de Chinois sans parler des autres qui ont opté pour ces vaccins », estime la professeure d’économie Fatma Marrakchi Charfi.

« Il est plus facile d’obtenir un visa qu’un vaccin » ironise un développeur web qui travaille entre Londres, Tunis et Doha

Mais ce n’est pas le seul problème. À la grande surprise de ceux qui ont été vaccinés avec Pfizer en Tunisie, le QR code obtenu n’est pas reconnu par l’Union européenne. Selon toute vraisemblance ce point a été négligé dans les discussions entre la Tunisie et l’UE.

Évidement l’alternative consiste à se soumettre à des tests PCR et à un éventuel confinement : une perte de temps et d’argent pour qui se déplace pour des motifs professionnels et une situation absurde pour ceux qui ont été vaccinés. « Nous sommes obligés de nous soumettre aux diktats européens. Ceci dit les Anglais font la même chose : les territoires se ferment. Il est plus facile d’obtenir un visa qu’un vaccin », ironise un développeur web qui travaille entre Londres, Tunis et Doha.

« À quoi ressemblera l’accueil en Europe si en plus d’être « immigré illégal » on est « immigré non vacciné » » ?, s’interroge Shiran Ben Abderrazak, directeur de la fondation Rambourg à Tunis, qui se révolte contre la situation invivable de la jeunesse.

Une situation sur laquelle l’Union européenne ne s’est pas encore exprimée. « À mon grand regret, une ligne horizontale représentant une frontière sanitaire Nord-Sud est en train d’être tracée à laquelle il faut ajouter une frontière Nord verticale qui sépare les vaccinés des antivax », analyse le docteur Karim Bendhaou, président Afrique du groupe pharmaceutique Merck.